Basel – Bâle

         Me voilà de retour avec un nouveau type d’article afin de partager ma récente visite de Bâle. Bâle est une ville que je tenais particulièrement à visiter. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, elle se situe en Suisse alémanique, c’est-à-dire dans la partie majoritairement germanophone du pays. Ensuite, de nombreuses personnalités d’importance sont nées, ont vécu ou sont mortes dans cette ville. C’est le cas de Roger Federer qui y est né, mais c’est surtout dans cette ville qu’Érasme a élu résidence pour quelques années cruciales de sa vie marquées par son opposition à Luther, et d’où il publiera la majeure partie de son œuvre. Enfin, à peine quelques années plus tard, c’est à Bâle que Sébastien Castellion a trouvé refuge pour échapper au totalitarisme de Calvin.

       C’est surtout en pensant à Érasme et à Sébastien Castellion que j’ai visité la ville -deux humanistes du XVIème siècle que Bâle a accueillis dans leur lutte contre l’intolérance, le fanatisme et la violence et auxquels Stefan Zweig a si bien rendu hommage dans deux biographies extrêmement brillantes : Érasme, Grandeur et Décadence d’une Idée et Conscience contre Violence. 

       Profitant d’une météo plus que clémente, je suis partie à la découverte de cette ville plusieurs fois historique. Le premier lieu symbolique visité est le Rathaus -l’hôtel de ville- au sein duquel trône une statue du gouverneur romain Lucius Munatius Plancus, fondateur de la ville. C’est un superbe monument, haut en couleurs, où siège le gouvernement du canton.

Le Rathaus, vu de la Marktplatz

Le Rathaus, vu de la Marktplatz

Statue de Lucius Munatius Plancus

Statue de Lucius Munatius Plancus

Rathaus vu de la cour

Rathaus vu de la cour

 

      La ballade s’est poursuivie tout au long de la Eisengasse jusqu’aux abords du Rhin et du Mittlere Brücke, l’occasion d’arpenter l’une des artères commerciales de la ville et d’acheter quelques souvenirs. Au-delà du pont, la berge (Unterer Rheinweg) permet de se poser au soleil dans un petit quartier calme.

Die Mittlere Brücke

Die Mittlere Brücke

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Mittlere Brücke vu du Unterer Rheinweg

Mittlere Brücke vu du Unterer Rheinweg

      De retour de l’autre côté du Rhin, une petite rue passée presque inaperçue (Rheinsprung et Augustinergasse) mène à la Munsterplatz. La place concentre un square où quelques personnes jouaient à la pétanque, un lycée, mais surtout la somptueuse cathédrale de Bâle.

Hans Duttelbach des Turmbläsers Haus am Rheinsprung

Hans Duttelbach des Turmbläsers Haus am Rheinsprung

Le Mittlere Brücke vu du Rheinsprung

Le Mittlere Brücke vu du Rheinsprung

Augustinergasse

Augustinergasse

Munsterplatz

Munsterplatz

Joueurs de pétanque, Munsterplatz

Joueurs de pétanque, Munsterplatz

 

Cathédrale de Bâle

Cathédrale de Bâle

Intérieur de la cathédrale

Intérieur de la cathédrale

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     A l’heure du déjeuner, quel meilleur endroit pour se restaurer et profiter du soleil que l’insolite fontaine Tinguely (Tinguely Brunnen)? Créée en 1977 par l’artiste plasticien suisse, elle met en scène divers mécanismes drainant l’eau de la fontaine de façon ludique.

Tinguely Brunnen

Tinguely Brunnen

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      Après le déjeuner, nous avons fait une ballade dans les petites rues qui mènent sur les hauteurs de la ville. Puis, nous nous sommes posés dans un très beau quartier situé autour du Lycée Leonhard (Leonhard Gymnasium) qui surplombe la Kohlenbergasse, une des rues les plus importantes de la ville.

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Votre humble serviteuse (si si! c'est rare, mais ça se dit!)

Votre humble serviteuse (si si! c’est rare, mais ça se dit!)

      Le temps est ensuite venu de flâner sur la Freie Strasse et ses nombreux magasins, de goûter au chocolat suisse (évidemment!), puis d’acheter une carte postale afin de conclure cette superbe journée.

      L’architecture de la ville est ce qui m’a le plus marquée lors de cette visite. La ville (et ses toits en particulier) sont exactement à l’image de ce que j’imaginais lorsque cette ville est évoquée : les façades, les tours en clochers, l’empreinte du protestantisme avec les multiples temples et églises réformées, l’absence d’icônes… La vieille ville est absolument magnifique. L’architecture traditionnelle côtoie de façon assez harmonieuse l’architecture moderne. La ville est très vivante et animée, des populations de divers âges se croisent. Surtout, le réseau de transport urbain (tram principalement) est très développé. La prépondérance du tram parmi les petites rues en pente fait indéniablement penser à Lisbonne. Le tram est si présent qu’il est érigé en symbole de la ville et surreprésenté sur de nombreux souvenirs.

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Le Périple de Baldassare – Amin Maalouf

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      J’avais dit qu’en 2015, je ferai un effort pour poster plus de critiques de romans.

     Voilà donc le premier de cette année. Pour ce faire, j’ai opté pour une valeur sûre : un roman d’Amin Maalouf. Amin Maalouf est dans le top trois de mes auteurs favoris. Ce que j’aime chez lui, c’est sa façon d’aborder et d’être traversé, de par son parcours, par une thématique qui m’intéresse éminemment : les relations Orient-Occident. Et ce roman s’inscrit pleinement dans ce thème : Baldassare Embriaco, un paisible marchand de curiosités gênois installé à Gibelet, entreprend un voyage qui changera sa vie entre Orient et Occident.

      En 1665, Baldassare reçoit, en effet, plusieurs visites troublantes : plusieurs personnes éminentes recherchent un livre, “Le Centième Nom”, qui dévoile le nom inconnu de dieu et sauve le salut celui qui le possède. A la veille de “l’année de la Bête” et de l’Apocalypse (1666), ces visites intriguent Baldassare qui, bien que se refusant à céder aux superstitions qu’il exècre, commence à s’interroger sur le contenu de ce mystérieux livre. Un jour, un vieillard sans le sou de Gibelet vend ses deux seuls livres à Baldassare pour subsister. Le marchand gênois n’en revient pas : il s’agit du Centième Nom! Il s’apprête à lire l’ouvrage et en déceler les secrets lorsqu’un émissaire français, de passage dans sa boutique, voit le livre tant convoité et l’achète, malgré le prix exorbitant proposé par Baldassare. Ce dernier en est désormais sûr : ce livre contient une information secrète, et regrette de suite sa vente. Persuadé par son très pieux neveu de l’erreur qu’il vient de commettre et profondément intrigué par le pouvoir prêté à l’ouvrage , il entreprend donc de partir à la rencontre de cet émissaire pour récupérer le livre sacré. Ce n’est que le début d’un long voyage qui le mènera bien plus loin qu’il ne l’avait prévu et qui changera à tout jamais le cours de sa vie.

      Le roman prend la forme des carnets de voyages tenus par Baldassare au cours de ses pérégrinations. Chaque soir, il y consigne ses aventures et l’avancée de ses recherches qui l’amènent à Constantinople, Smyrne, Chios, Gênes, et même Londres. Il y rencontre diverses philosophies et religions. Cependant, plus le voyage avance, plus le narrateur s’éloigne de ses objectifs et moins il est attaché à récupérer le livre, car il tombe amoureux de leur compagne de voyage, Marta, jeune veuve de Gibelet qui les accompagne jusqu’à Constantinople pour obtenir la preuve de la mort de son mari.

      Au cours de son voyage, Baldassare est constamment tiraillé entre sa raison, son détachement rationnel car profondément cartésien, et sa curiosité et la superstition qui émergent de tant d’étranges coïncidences. De même qu’il est partagé entre son amour grandissant pour Marta et le secret désespoir de ne jamais pouvoir véritablement vivre avec elle. Son voyage, entre joies et peines, entre rencontres heureuses et malheureuses prend la forme d’une quête initiatique qui bouleverse le destin du narrateur. J’ai beaucoup apprécié le choix de la fin, ne versant ni dans la facilité ni dans le romantisme mielleux, qui souligne la complexité et la finalité de la quête de soi.

      Amin Maalouf prouve encore une fois son talent de conteur et de bâtisseur de ponts entre l’Orient et l’Occident. Ce livre nous transporte des villes ingénieusement ressuscitées de l’Empire Ottoman aux confins de l’Europe au XVIIème siècle, avec chacun leur culture, leurs codes, leur mode de fonctionnement. De la corruption ottomane jusqu’aux guerres de religion européennes, ce roman dresse un portrait fascinant des deux rives de la Méditerranée dont Baldassare -et Amin Maalouf à travers lui- en constitue un trait d’union. L’auteur met parfaitement en lumière le cosmopolitisme de certaines cités de l’époque ainsi que la pluralité des langues et des cultures qui peuvent réunir les hommes. Baldassare fait des rencontres en arabe, en latin, en italien, en anglais et chaque rencontre humaine, culturelle et linguistique lui ouvre une fenêtre sur un autre monde dans lequel il se précipite à chaque fois. C’est là toute la richesse que l’on retrouve chez Amin Maalouf. En mettant sans cesse en contact les civilisations, il dresse des ponts et provoque les rencontres entre les deux rives de la “mer du milieu”.

      C’est un régal de pouvoir suivre le protagoniste à travers les pays et les ports, et de découvrir de nouveaux horizons à une époque pourtant reculée et lointaine. Le récit tient le lecteur en haleine entre l’amour, la guerre, l’amitié, la peur, et la tromperie. Autant de thèmes qui pointent l’universel dans un monde divisé en civilisations que Baldassare s’amuse à chevaucher. L’auteur, lui, parle toujours aussi aisément d’une civilisation comme de l’autre.

      Pour habiller ce récit, un français raffiné qui énonce des vérités générales donne envie au lecteur de collecter certaines phrases particulièrement bien senties, comme pour souligner l’universalité dans la langue. Amin Maalouf, via son personnage, parle magnifiquement de ces thèmes qui relient les hommes quelle que soit leur civilisation. Son style est élégant et le lecteur plonge avec engouement dans les confessions de Baldassare.

     A posteriori, je remarque que les mésaventures de Baldassare à Londres trouvent un écho intriguant dans les récents événements ayant eu lieu en France. Entre hystérie collective et fuite individuelle, ce passage jette la lumière sur les dangers des amalgames qui résonnent de façon assez surprenante avec l’actualité.

     En 2012, le roman a été adapté en BD par Joël Alessandra :

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J’irai dormir chez vous VS. Rendez-vous en terre inconnue

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VS.

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      Bon, je ne vais pas vous mentir, j’ai terminé la lecture du livre de Diane Ducret, La Chair Interdite, mais la critique est aussi éprouvante à rédiger qu’en a été la lecture de l’ouvrage, mais je ne vous en dis pas davantage pour le moment, je vous en reparle bientôt!

      En attendant, pour patienter, j’avais envie de faire un post un peu spécial. Comme vous le savez si vous suivez ce blog, je suis férue de voyages. Que ce soit “en vrai” ou “par procuration”. C’est, donc, en toute logique que je suis une fan absolue de Guy Delisle et de ses “travelogues”, dont je vous ai assez rebattu les oreilles (ou les yeux, en l’occurrence.) (On peut rebattre les yeux?) (BREF!).

      Et ça tombe bien, les émissions de voyage sont dans l’air du temps. Jamais notre petit écran (qui a une très fâcheuse tendance à grandir, soit dit en passant) n’a autant consacré d’émissions au thème du voyage, de l’évasion et de la découverte de contrées lointaines. Néanmoins, dans cette sous-catégorie d’émissions, il y a pléthore de formats et de projets différents. Aujourd’hui, j’aimerais confronter deux d’entre eux, et pas les moins célèbres : Rendez-vous en Terre Inconnue, émission présentée par Frédéric Lopez, et J’irai dormir chez vous d’Antoine de Maximy.

      Sans plus de suspense, je souhaiterais, plus précisément, expliquer pourquoi je préfère, et de trèèèès loin, l’émission proposée par Antoine de Maximy à celle de Frédéric Lopez.

     LE “STARRING”

     C’est ce que je déteste le plus dans l’émission que propose Frédéric Lopez : le mobile de la célébrité qui servira de prisme à travers lequel l’Occidental moyen (le téléspectateur français) s’identifiera et découvrira la contrée et les autochtones. Lorsque je veux regarder une émission de voyage, ce qui m’intéresse, c’est le mode de vie, le niveau de vie parfois, mais surtout la culture du pays envisagé, et non pas la réaction de Muriel Robin face à la tribu ou à la population concernée. Je n’ai pas besoin (ni l’envie, cela va sans dire) de voir une pseudo célébrité se mettre en scène et ouvrir grands les yeux pour, moi-même, avoir envie de découvrir les Lô Lô noirs du Vietnam, par exemple. Bien au contraire, cette célébrité parasite souvent mon propre étonnement et ma soif d’en apprendre davantage sur ces peuplades. Sa présence brouille le sujet premier de l’émission qui est la terre inconnue. Au risque de me répéter, ce qui est passionnant et digne d’intérêt dans ce genre d’émission est l’endroit visité et les indigènes, et non la réaction et les remarques de telle ou telle célébrité confrontée à cette réalité.

      Alors, j’anticipe les critiques, j’essaie de penser contre moi-même et m’interroge : oui mais dans J’irai dormir chez vous, quid du self-starring d’Antoine de Maximy? Force est de constater que je ne ressens pas cette gêne lorsque je regarde l’émission de de Maximy. Lorsque ce dernier rencontre des gens, qu’il leur demande de manger ou de dormir chez eux, il ne se filme plus lui mais laisse entièrement place au témoignage, pose quelques questions et laisse librement la place au contact avec l’autre culture. Il se filme principalement pour montrer la situation dans laquelle il se trouve: dans une petite pièce, ou pour mettre en évidence qu’on lui a offert le café etc. J’ai notamment en tête l’épisode en Allemagne d’octobre dernier, lorsqu’il rencontre un couple à Loburg, qui a directement fait l’expérience de la dureté du régime communiste en Allemagne de l’Est, et que de Maximy laisse s’exprimer, sans interrompre quasiment. Ici précisément, de Maximy s’efface complètement pour donner toute la place au témoignage unique qu’il est conscient d’avoir la chance de recueillir, sans artifice, sans fausse empathie, sans calcul. Et le contenu de la conversation est un trésor d’informations et d’authenticité. Enfin, et surtout, on sent qu’Antoine de Maximy a été grand reporter, qu’il est un baroudeur aguerri, qui à mes yeux, est beaucoup plus légitime et sincère dans ce rôle, et que je soupçonne moins “intéressé” pour entrer en contact avec des peuples lointains, que Patrick Bruel, Gérard Jugnot, ou autres Marianne James. Ces derniers peuvent certes être autant intéressés, je ne le nie pas, mais ils bénéficient également, de par le principe même de l’émission de Frédéric Lopez, d’une exposition médiatique singulière dans un contexte particulier où l’image qu’ils renvoient sera scrutée et largement commentée, les encourageant ainsi à -je ne peux m’empêcher d’y penser- adopter une posture consensuelle dont la sincérité n’est pas toujours indubitablement authentique ; mais surtout, dont les états d’âme me laissent complètement indifférente.

      LE PATHOS

     Autre caractéristique de la fameuse émission de France 2 : le pathos, qui découle directement du starring. Comme expliqué plus haut, l’émission de Frédéric Lopez met en évidence une célébrité à travers laquelle tous les aspects du voyage seront abordés, et notamment, les peuples rencontrés. Le but n’est pas seulement de découvrir comment telle tribu vit, avec quelles traditions ou dans quelles conditions, mais surtout quelle est la réaction d’Adriana Karembeu, par exemple, face au mode de vie de ladite tribu. Une émission pivotant autour d’un tel concept appelle forcément au pathos mielleux, à la séquence de larmes, ou d’indignation consensuelle parfois. Bref : les états d’âme émotionnels de la célébrité, qui sont au cœur du programme de Frédéric Lopez, ne peuvent se baser que sur un panel d’émotions très restreint, confinant le plus souvent, il faut l’admettre, aux larmes, ou presque. C’est quasi systématique : les adieux sont déchirants, on fait un gros plan sur les yeux pleins de larmes, on communique inlassablement sur l’expérience unique, on échange des lieux communs (“ces gens-là n’ont rien et pourtant, ils gardent toujours le sourire”), on verbalise ses sentiments encore et encore : bref, on surfe sur l’émotionnel.

     A rebours de tout cela, Antoine de Maximy, sans être insensible, évacue rapidement les adieux pour aller à l’essentiel, au purement culturel et informationnel. Pourtant ses rencontres ne sont pas moins attachantes et marquantes. Dormir chez les gens, ça rapproche! Que l’on ne se méprenne pas : de Maximy n’est pas cynique et froid, il sait nous mettre également en empathie, mais avec une certaine retenue, une pudeur toute mesurée, qui ne s’étend pas sur la longueur et les au revoir sont souvent coupés au montage. Il part du principe que le spectateur n’accorde qu’une place mineure à ses propres états d’âme pour se concentrer sur la matière, la vraie qui soit digne d’intérêt : la poursuite du voyage, des découvertes, et des rencontres.

     Le problème avec le pathos dégoulinant de Rendez-vous en terre inconnue est que l’émission semble avoir également pour leitmotif de rappeler au téléspectateur lambda que l’on peut être riche et célèbre et avoir un cœur. Grand bien leur fasse, mais je n’estime pas, personnellement, avoir besoin d’une émission de télévision pour me rappeler que les pauvres “n’ont pas le monopole du cœur”, pour reprendre une expression célèbre, et encore moins pour me l’apprendre. De plus, malgré le spectacle des adieux pleins de larmes et de promesses, rien ne prouve qu’un vrai lien se soit établi entre la célébrité et les autochtones rencontrés, et que le spectacle ainsi montré soit la réalité. Je préfère qu’il n’y ait aucune scène larmoyante, à un étalage d’émotions feintes. En bref : je préfère qu’il n’y ait aucun pathos, au fait de voir des émotions jouées, voire surjouées. Impossible de ne pas penser qu’une fois le rideau tiré, chacun retourne à ses occupations. En affirmant ceci, je ne dis pas que toutes les célébrités invitées au voyage par Frédéric Lopez sont forcément malhonnêtes et/ou de bons acteurs ou actrices faisant très bien semblant de pleurer ou d’être tristes à la fin du séjour, j’affirme seulement que j’ai le droit d’en douter. Cette ambiguïté, en revanche, n’existe pas dans le concept de de Maximy : ce dernier, fort de son background de grand reporter, voyage certes pour faire des rencontres, mais en partant du principe que celles-ci sont ponctuelles, et révélatrices ou non, d’un point de vue plus large, d’un mode de vie propre au pays visité. De plus, en leur demandant de dormir chez eux, de Maximy teste l’hospitalité des autochtones qui n’est pas toujours au rendez-vous. Loin d’une réalisation consensuelle, il montre les refus qu’il essuie qui sont aussi éloquents et instructifs que les invitations qu’il reçoit.

      LES DESTINATIONS

      L’autre différence fondamentale entre les deux concepts est le choix des destinations. Certes, Frédéric Lopez se spécialise dans la découverte de tribus, d’ethnies ou de peuplades, alors que de Maximy entreprend de visiter un pays. Les échelles ne sont donc pas les mêmes, et il est important de le signaler. Néanmoins, il y a, selon moi, un petit côté “Tintin au Congo” dans Rendez-vous en terre inconnue qui me dérange toujours un peu. La présence du people qui accompagne Frédéric Lopez n’arrange en rien ce sentiment : l’aspect “emmenons des riches voir des pauvres à l’autre bout de la planète et vendons l’immersion sous couvert d’un gros choc de culture” me gêne vraiment. De même que confronter systématiquement l’ultra-modernité à la tradition, me semble un peu court. Le simple fait que l’on choisisse les deux extrêmes pour se rencontrer (par exemple, un mannequin avec les Amharas d’Ethiopie), montre les grosses ficelles du spectacle vendu : par sa présence, le people met en évidence le caractère traditionnel et éloigné des peuples visités, et ces derniers, de par leur rôle dans l’émission, questionnent la vanité de la profession des people ou leurs ambitions. Inexorablement, un jeu de rôles bien distribués se déploie à chaque émission. Les peuples visités invitent le people (et, par extension, le téléspectateur) à une introspection qui montre l’absurdité de nos sociétés ultra intégrées, connectées et modernes, par opposition à ces peuples qui ont su garder le contact avec leurs croyances et la nature. Attention, je ne dis pas que ces peuples ne sont pas dignes d’intérêt ni n’émets aucun jugement sur leur mode de vie! J’affirme seulement que le traitement est toujours le même, comme une vieille machine bien rodée, qui manque cruellement de subtilité. Le jeu d’opposition est reproduit à l’envi pour, au final, n’offrir toujours que le même spectacle, la seule nouveauté étant apportée par le peuple visité ou la célébrité invitée. L’asymétrie, elle, n’est jamais remise en question.

      Antoine de Maximy, au contraire, choisit de visiter des pays. Evidemment, il est impossible d’être exhaustif dans son émission. Par conséquent, il choisit presque toujours de visiter une grande ville et de partir ensuite, grâce à un véhicule de location lorsqu’il le peut, dans des coins plus reculés. Sa démarche n’est pas “stigmatisante” : il visite tous les pays du monde sans distinction, et non pas exclusivement les pays pauvres et/ou aux peuplades méconnues. Evidemment, il se peut que, pendant son voyage, il rencontre de tels peuples (comme dans cet épisode où il rencontre des indiens Guarani en Argentine), mais il n’en fait pas l’ultime objectif de ses voyages. Ainsi, souvent, il fait connaissance d’illustres inconnus qu’il croise dans la rue, qui l’emmènent vers d’autres personnes, et ainsi de suite. Même s’il part au hasard des rencontres, il n’en fait pourtant pas moins de nombreuses découvertes. Surtout, il montre que l’on peut faire des rencontres étonnantes et surprenantes au sein même de l’Occident. L’épisode sur la Californie est très significatif à cet égard. Bien qu’il visite un pays dont le mode de vie nous est proche, de par le caractère occidental, son voyage révèle de grandes disparités culturelles au sein même de l’Occident, démontrant ainsi que l’on ne peut véritablement le considérer comme un bloc homogène. De même, il prend le temps de connaître les gens individuellement sans les cantonner, comme je le reproche à Frédéric Lopez, à être membre d’une tribu ou d’un peuple. Chez de Maximy, l’approche individuelle est importante, permettant de mettre en évidence la multitude de subjectivités et de parcours. Dans un même pays, il peut rencontrer un étudiant aisé d’une classe sociale supérieure le matin, et être invité dans la maison d’une famille modeste l’après-midi. C’est aussi lors de ces occasions qu’il révèle son aisance et son talent, sûrement en lien avec son vécu de reporter. Enfin, son approche n’est pas moralisatrice ou orientée : il laisse amplement le téléspectateur décider des conclusions que celui-ci doit tirer de ses voyages.

     LES MOYENS

      Ce qui frappe également d’emblée le téléspectateur (ou la téléspectatrice) qui, comme moi, s’amuse à comparer les deux émissions, est la différence de moyens alloués à chaque émission. L’émission conduite par Frédéric Lopez est une grosse production qui absorbe beaucoup d’argent : repérages, tournage et grand renfort de célébrité, cela demande une certaine logistique et des mois de préparation selon l’aveu même de Frédéric Lopez.  Plusieurs caméras et toute une équipe partent ainsi à chaque nouvelle émission pour immortaliser les réactions d’une personnalité face à un monde inconnu.

     Le concept d’Antoine de Maximy est à l’opposé total de cette débauche de moyens. Partant seul, avec un équipement ingénieusement imaginé par ses soins (trois caméras sur une seule personne!), il part totalement à l’aventure, en improvisation totale, n’ayant pour seuls guides son désir et son instinct. Il a les pleins pouvoirs, ce qui fait tout le charme de son émission et rend sa démarche plus sincère, subtile, et dans la réflexion plutôt que dans la sensation ou le pur spectacle, même si cela reste indiscutablement un divertissement. A noter également que de Maximy traduit en off en studio.

     D’ailleurs, la question de la traduction est ce qui me dérange aussi particulièrement dans Rendez-vous en terre inconnue. Frédéric Lopez souhaite nous vendre la complicité entre la célébrité et l’autochtone en évinçant l’indispensable traducteur lors du montage de l’émission! Ce dernier n’apparaît jamais à l’écran, dans aucune émission, ce qui confine à l’escroquerie intellectuelle. En réalité, lorsqu’on s’interroge sur les conditions de tournage, il est possible de se rendre compte que les échanges sont beaucoup moins spontanés qu’ils n’y paraissent. Par conséquent, on ment (par omission, certes, mais on ment quand même) au téléspectateur sur ces deux invités qui semblent se fondre parfaitement dans le village indigène.

     Malheureusement, la presse a révélé qu’il ne s’agit pas de la seule manipulation à laquelle ont eu recours Frédéric Lopez et son équipe. Un article du journal Le Temps  rédigé par Lionel Gauthier, docteur en géographie (article que j’ai mis sur Scribd pour le lire en intégralité, la version en ligne étant réservée aux abonnés – voir au bas de la page) rassemble les confidences de José (selon son nom d’emprunt) ayant assisté au tournage de l’épisode de Gérard Jugnot chez les Chipayas en Bolivie, avouant que, “pour que les Chipayas soient crédibles, la production insista pour que ceux-ci portent leurs vêtements traditionnels, normalement réservés aux jours de fête, pour toute la durée du tournage, même lors de travaux salissants”. Sans compter les efforts pour ajouter du pittoresque au décor et cacher les récipients en plastique ou les téléphones portables (toujours selon l’article ci-dessus). Ici l’arnaque intellectuelle est évidente. L’impression que l’on ne rechigne devant rien, même travestir la réalité, pour vendre du rêve (ou du moins une réalité factice) au téléspectateur me dérange. Impossible, dès lors, de ne pas remettre tout le concept de l’émission en doute : comment ne pas penser que tout est aplani, aseptisé, sans aspérité, et mis en scène pour coller au scénario pré-écrit et respecter la distribution des rôles : les tribus sont forcément primitives (si ce n’est sauvages) et traditionnelles.  Surtout, et comme l’analyse à juste titre Lionel Gauthier, “ce qui pose problème, c’est qu’en tant que documentaire, l’émission bénéficie d’un effet de réel qui invite les téléspectateurs à assimiler à la réalité ce qu’ils voient à l’écran“.

      Le concept d’Antoine de Maximy lève d’office le voile sur toute ambiguïté, dans la mesure où l’on voit ce dernier partir à la recherche des personnes et où l’on assiste à la rencontre brute. Souvent, des gens viennent le voir spontanément, parfois certaines personnes ne prennent même pas la peine de lui répondre quand il souhaite engager la conversation. En tous les cas, il nous donne à voir chacune des situations. Bien évidemment, ses voyages s’étalant souvent sur deux semaines, impossible de voir tout ce qu’il a pu filmer. Néanmoins, il n’y a aucun effort pour “enjoliver” la réalité, ou du moins la manipuler pour la rendre plus pittoresque, plus exotique, ou plus apte à répondre aux attentes des téléspectateurs. Durant le tournage de l’épisode en Allemagne, de Maximy manque de se faire tabasser dans un bar malfamé. Cette séquence n’a pas été coupée au montage pour nous “vendre” l’Allemagne. De même, lorsqu’il échappe à une tueuse en Bolivie habillée en faux policier, et qu’un gang l’ayant repéré le recherche activement pour le kidnapper, le forçant à quitter le pays, rien de tout cela n’est caché ou hypocritement contrefait. Au contraire, cette séquence permet de prendre conscience que, même globe-trotter aguerri, des risques véritables existent lorsque l’on visite certains pays, et montre qu’il faut savoir rester vigilant. Il n’y a aucun effort pour que l’émission soit conforme à l’image que se fait le téléspectateur dudit pays.

     Enfin, je ne peux conclure sans évoquer le refus emblématique exprimé par Josianne Balasko de participer à l’émission de Frédéric Lopez qui, selon elle, est “de la télé-réalité d’une autre manière” au micro d’Europe 1. De même, comment ne pas rebondir sur la récente invitation de Frédéric Lopez faite à Arthur, le notoire animateur exilé fiscal en Belgique, grassement invité à se faire, par cette émission, de la promo sur le compte du service public et que Frédéric Lopez défend sans ambages pour l’émission qui sera diffusée ce mardi.

     Malgré tout, je ne veux pas jeter le bébé avec l’eau du bain et souhaite quand même saluer l’ambition de mettre une émission centrée sur le voyage et l’ouverture à autrui en prime time sur le service public. Cependant, force est de constater que ce n’est clairement pas le meilleur concept qui est proposé. D’aucuns diront que mon jugement envers l’émission de Frédéric Lopez est dur. Je réponds juste que je suis exigeante, et que, bien que le thème me passionne (et justement parce que ce thème me passionne!), je ne suis pas prête à avaler toutes les couleuvres que l’on voudra bien me faire avaler. L’émission de Frédéric Lopez est une aberration à mes yeux. En ce sens, l’émission d’Antoine de Maximy est donc de bien meilleure qualité. Il est clair, par ailleurs, que le téléspectateur pourra davantage se fier à l’émission proposée par Antoine de Maximy pour un futur voyage, qu’à Rendez-vous en terre inconnue.

      Je vous laisse avec une petite vidéo (ou cet article) de la très regrettée émission Arrêt sur Images qui analyse certains arrangements avec la réalité de Rendez-vous en terre inconnue en examinant l’épisode consacré aux Himbas, en Namibie.

Shenzhen – Guy Delisle

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      Aaah quel plaisir de retrouver cette petite silhouette! J’ai enfin réussi à mettre la main sur cette ultime BD de Guy Delisle que je n’avais pas lue! Et ce ne fut pas une mince affaire: quatre longs mois de recherche et d’attente interminables pour, enfin, la tenir dans mes mains. C’est ici la première BD de voyage de l’auteur: nous sommes en 1997, et notre animateur préféré arrive à Shenzhen où il supervisera les travaux d’animation du studio local. La ville est située au sud de la Chine, près de Hong Kong et de Canton, mais est, d’après l’auteur, bien différente de celles-ci. De par la nature des activités qui s’y concentrent (business et affaires), la ville est plutôt un point de passage et de transit, et les rares occidentaux qui s’y rendent n’y restent pas longtemps, limitant ainsi considérablement les possibilités de rencontre. En effet, d’emblée, on ressent l’extrême solitude de Guy Delisle. La ville n’étant pas cosmopolite, tout le monde le reconnait et il ne passe pas inaperçu. La barrière de la langue est aussi un frein important à toute communication et à tout rapprochement. Il y fait donc très peu de vraies rencontres, et les trois mois de son séjour lui paraissent interminables.

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Shenzhen 2

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      Néanmoins, et c’est là que la BD dévoile le charme qui a fait son succès et celui de l’auteur, Delisle nous enseigne ses petites astuces de survie: comment commander le même repas pendant sept jours grâce à un petit bout de papier, comment se débrouiller à vélo, passer des heures à la gym pour tuer le temps… On sent qu’il s’agit du premier carnet de voyage pour l’auteur: il énumère beaucoup d’anecdotes cocasses, tantôt attendrissantes, tantôt amusantes (comme celle de l’homme aux six doigts), et ne manque pas de relever tout ce qu’il croise d’insolite dans ce pays. Le début est un peu hésitant: l’auteur énumère les petits tracas de son quotidien, mais très vite, le contenu prend quand même du sens, pour finir sur une touche émouvante à l’avant-dernière planche.

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      Lorsqu’on a lu ses autres carnets de voyage (à savoir Pyongyang, Chroniques Birmanes et les Chroniques de Jérusalem), ce qui nous frappe dans Shenzhen, c’est que Guy Delisle n’aborde quasiment pas la situation politique de la Chine. L’auteur ne consacre que deux planches à ce sujet parce qu’il avoue ne pas vouloir insister pour en parler. J’avoue avoir été frustrée sur ce point à la fin de la lecture car dans ses autres ouvrages, ce sujet occupait une part assez significative en toile de fond. Mais cette petite frustration a été largement comblée par la profusion d’anecdotes sur le fossé culturel et le mode de vie chinois. Ses réflexions amusantes et son sens aigu de l’observation donnent une vision du lieu et donnent l’impression d’être allé avec lui se perdre dans une Chine, qui, certes, ne doit plus vraiment exister aujourd’hui, mais cela n’enlève rien à la pertinence du témoignage.

      Car, en effet, le grand intérêt de l’ouvrage réside également dans le fait que Guy Delisle nous donne à voir ici la Chine des années 90, alors en plein essor. Et ce développement s’inscrit partout dans l’espace, notamment par les nombreux chantiers qui ne cessent de se multiplier. Comme le remarque finement l’auteur, sur certains chantiers, on construit un étage par jour. Cela en dit déjà beaucoup sur la puissance, à l’époque pourtant naissante, du pays. Guy Delisle souligne, à juste titre, que Shenzhen est, à ce moment, la ville qui connaît le plus fort taux de croissance du monde.

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      L’auteur nous parle donc de ce qui l’a frappé là-bas. On découvre que la Chine est un pays très sale, que les cabinets de dentiste sont particuliers, que le studio dans lequel travaille l’auteur est de qualité assez médiocre. En revanche, la nourriture est “le grand plaisir” de son séjour. Enfin, bien qu’il n’aborde pas frontalement la situation politique de la Chine, Guy Delisle évoque quand même l’usage de la peine de mort lorsqu’il tombe sur un grand tableau de visages (des criminels, lui apprend sa traductrice) dont certains sont barrés.

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      De nouveau, tout en sachant très bien prendre la mesure des sujets sérieux, Delisle sait nous emmener dans son quotidien grâce à son humour caustique et décapant qui ne manque pas de faire rire le lecteur. Son style d’écriture toujours badin couplé à un dessin un peu gras et sombre équilibrent le récit. Ainsi, même s’il sait nous fait sourire sur ses découvertes, on ressent aussi la monotonie de son quotidien qui le pèse. Il transmet avec beaucoup de talent ses doutes, ses incompréhensions et ses petites péripéties. De toute évidence, cette BD ne donne pas forcément envie de réserver des places pour partir pour Shenzhen, mais est-ce bien le principal? Ses aventures sont drôles, parfois incongrues, mais toujours enrichissantes. Et c’est bien ça le talent, le génie de l’auteur: savoir nous passionner pour son voyage alors que lui-même s’y est ennuyé!

      Cet opus ne fait que confirmer que je suis une grande adepte des récits de voyage. C’est avec dépit que je me rends compte que je viens de terminer la dernière BD de voyage de Guy Delisle que je n’avais pas lue… mais ce sera pour mieux apprécier la prochaine!

      Le blog de l’auteur, c’est ici !

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