Meursault, Contre-Enquête – Kamel Daoud

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     (J’ai choisi cette couverture car c’est précisément l’édition algérienne de l’oeuvre que j’ai lue. Il semblerait qu’il y ait quelques différences significatives entre les éditions française (Actes Sud) et algérienne (Barzakh). Si des faits relatés ici ne se trouvent pas dans l’édition française, je vous saurais fort gré de m’en faire part ! )

      Ce premier roman du journaliste algérien Kamel Daoud a bien failli être le lauréat du Prix Goncourt 2014, à une voix près face au roman Pas Pleurer de Lydie Salvayre. L’auteur est journaliste au Quotidien d’Oran et sa chronique polémique “Raïna Raïkoum” est la plus lue d’Algérie. Il est connu pour ses prises de position sans concession sur l’actualité de son pays, mais aussi sur l’actualité internationale. Il est également tristement célèbre depuis décembre dernier, lorsqu’un imam salafiste algérien, Abd El Fettah Hamdache, a lancé une fatwa contre lui, l’accusant d’être un “mécréant, apostat et sionisé […] qui insulte Dieu”  et appelant le gouvernement algérien à le condamner à mort.

      Bien qu’il s’agisse du premier roman de l’auteur, voilà une oeuvre magistrale et audacieuse. Ce roman, c’est l’histoire de Haroun, le frère de l’Arabe tué par Meursault dans L’Etranger d’Albert Camus. Cet Arabe, à qui il n’est même pas donné de prénom, a pourtant bien un nom, une famille, une histoire. Daoud donne au narrateur, Haroun, un droit de réponse à L’Etranger tout en adoptant la forme du long soliloque nocturne dans un bar caractéristique de La Chute, l’autre grand roman de Camus. C’est ainsi un formidable jeu de miroirs tendu sur l’ensemble de l’oeuvre de Camus que Kamel Daoud donne à lire.

      Interrogé par un universitaire qui envisage d’écrire un livre sur l’oeuvre de Camus, Haroun, a décidé de réhabiliter son frère, l’Arabe, Moussa. De clamer son prénom, de lui rendre justice. Mais sa logorrhée est aussi l’occasion pour lui de laisser éclater la colère sourde qu’il a gardée en lui toutes ces années pendant lesquelles il a grandi dans l’ombre du frère défunt. Haroun raconte qu’il n’avait que sept ans lorsque Meursault a lâchement tué son frère, et que cet acte affreux a bouleversé sa vie. Il évoque le deuil éternel de sa mère, “M’ma” -avec qui il forme désormais un couple depuis que son père et Moussa sont morts-, la culpabilité d’être vivant et la difficulté de vivre avec le fantôme du frère absent et pourtant si présent. Le narrateur exprime l’amertume qu’il a gardée contre sa mère qui l’a maintenu toute sa vie dans un deuil morbide, absurde et étouffant :

Je te l’ai déjà dit, le corps de Moussa ne fut jamais retrouvé.

Ma mère, par conséquent, m’imposa un strict devoir de réincarnation. Elle me fit ainsi porter, dès que je fus un peu plus costaud, et même s’ils m’allaient trop grand, les habits du défunt -ses tricots de peau, ses chemises, ses chaussures-, et ce jusqu’à l’usure. Je ne devais pas m’éloigner d’elle, me promener seul, dormir dans des endroits inconnus ou, lorsque nous étions encore à Alger, m’aventurer au bord de la mer. La mer surtout. M’ma m’a appris à en craindre la trop douce aspiration -à tel point que, jusqu’à aujourd’hui, la sensation du sable se dérobant sous la plante des pieds, là où meurt la vague, reste associée pour moi à la noyade. M’ma, au fond, a voulu croire, et pour toujours, que c’étaient les flots qui avaient emporté le corps de son fil. Mon corps devint donc la trace du mort et je finis par obéir à cette injonction muette.

Il se souvient avec douleur et honte de sa vieille mère se traînant de rue en rue dans Alger, des jours entiers, à la recherche du coupable ou d’un membre de sa famille pour psalmodier les pires malédictions contre celui qui lui a enlevé son fils.

    Haroun crache également son fiel contre Meursault qui n’a pas seulement tué Moussa mais aussi toute sa famille, la privant d’une dépouille et d’une tombe et jetant sur elle le voile noir d’un deuil sans fin. Il s’insurge contre le fait que Meursault ait été condamné par les “Roumis” (les Français) pour n’avoir pas pleuré la mort de sa mère plutôt que pour avoir tué son frère. Il lui en veut d’avoir élaboré de fausses excuses, telles que la chaleur et le soleil, pour justifier la mort de Moussa. Il l’accuse enfin d’avoir sali la mémoire de Moussa dans son livre : selon Haroun, Moussa n’a jamais été le proxénète que Meursault a décrit.

      Tout le roman de Kamel Daoud est traversé par des réminiscences camusiennes. Entre le monologue inspiré de La Chute et les nombreuses références qui s’égrènent tout au long de l’oeuvre (le Mythe de Sisyphe par exemple), l’effet miroir avec L’Etranger est saisissant. Meursault n’est pas plus étranger que Haroun : ce sont deux étrangers devant faire face à l’absurde. Le narrateur n’est autre que le Doppelgänger du héros de Camus. Ainsi, le roman s’ouvre sur cette phrase qui entre en résonance directe avec celle de Camus : “Aujourd’hui, M’ma est encore vivante“, qui souligne le rapport à la mère par quoi tout commence. On reconnaît également une certaine symétrie entre Salamano qui hurle sans cesse sur son chien et le voisin du narrateur qui récite le Coran à tue-tête, ou lorsque le narrateur avoue détester les vendredis, de même que Meursault haïssait les dimanches. Haroun, comme Meursault, s’est rendu coupable d’un crime gratuit commis pour venger Moussa. Chacun met en évidence l’absurdité de la vie de l’autre. Ainsi, tout comme Meursault est condamné pour n’avoir pas pleuré la mort de sa mère, Haroun n’est pas condamné pour avoir tué un Français, mais pour n’avoir pas participé à la guerre de libération : aucun des deux protagonistes n’est véritablement jugé  pour le meurtre qu’il a commis. Dans les deux romans, le meurtre introduit une césure dans le récit, le divisant en deux parties égales. Ainsi, le narrateur finit par incarner tous les reproches qu’il adresse à Meursault et sa haine devient identification. Il reconnaît ouvertement, par ailleurs, cette proximité avec le héros de Camus :

J’ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement. C’est cela! Si ton héros raconte si bien l’assassinat de mon frère, c’est qu’il avait atteint le territoire d’une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre des mots, nue comme la géométrie euclidienne. Je crois que c’est cela le grand style finalement, parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. Imagine un homme qui se meurt et les mots qu’il prononce. C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourrait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration. C’est un ascète. 

      Derrière le récit et l’exercice de style, c’est également l’histoire de l’Algérie que Kamel Daoud revisite. La longue confession du narrateur permet de mettre en lumière un demi-siècle d’histoire algérienne. Depuis la mort de Moussa, Haroun a vécu la guerre de libération, l’indépendance et l’Algérie post-coloniale. Par ailleurs, ces références à l’histoire nationale dépassent le roman et laissent entrevoir l’auteur derrière le narrateur. Il y a, en effet, une confusion vertigineuse entre le(s) narrateur(s) et l'(es)auteur(s) : Haroun ne voit pas la différence et nomme le héros camusien  “Albert Meursault”, ce qui laisse supposer -si l’on reste fidèle au jeu de miroir installé dès le début du roman- qu’une telle symétrie est envisageable entre Haroun et Daoud. Cela tient au fait qu’en Algérie, texte et auteur sont inéluctablement confondus autour de Camus. Ainsi, lorsque l’on connaît les chroniques de Kamel Daoud dans le Quotidien d’Oran ou pour Slate Afrique, on reconnaît quelques grands sujets chers à l’auteur et l’on ne peut être indifférent à la critique acerbe de Haroun de l’Algérie bigote où la religion prend trop de place et anesthésie le peuple, ainsi que de ce que l’Algérie nouvellement indépendante a fait de sa liberté :

La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l’indépendance, je crois. 

[…]

La foi, chez nous, flatte d’intimes paresses, autorise un spectaculaire laisser-aller chaque vendredi, comme si les hommes allaient vers Dieu tout chiffonnés, tout négligés. […] C’est l’heure de la prière que je déteste le plus -et ce depuis l’enfance, mais davantage encore depuis quelques années. La voix de l’imam qui vocifère à travers le haut-parleur, le tapis de prière roulé sous l’aisselle, les minarets tonitruants, la mosquée à l’architecture criarde et cette hâte hypocrite des fidèles vers l’eau et la mauvaise foi, les ablutions et la récitation. 

[…]

J’ose te le dire, j’ai en horreur toutes les religions. Toutes! Car elles faussent le poids du monde. J’ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin, de le prendre par le cou et de lui hurler d’arrêter sa récitation de pleurnichard, d’assumer le monde, d’ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d’arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers le cieux et ne reviendra jamais. […]

Les  gens me regardent curieusement parce qu’à mon âge je ne prie personne et ne tends la main à personne. Cela ne se fait pas d’être si proche de la mort sans se sentir proche de Dieu.

A travers le récit de Haroun, Kamel Daoud dresse également un constat lucide sur la situation de l’Algérie contemporaine, notamment sur son replacement dans un grand ensemble arabe au détriment de la nation contre lequel l’auteur s’est plusieurs fois insurgé dans ses chroniques. Ainsi, Haroun s’insurge à son tour : “On le désignait l’Arabe, même chez les Arabes. C’est une nationalité, “Arabe”, dis-moi?. De même, Haroun compare la terre algérienne à une prostituée qui peine à se relever de la colonisation  (“Si tu m’avais rencontré il y a des décennies, je t’aurais servi la version de la prostituée/terre algérienne et du colon qui en abuse par viols et violences répétées“) et raconte comment la guerre de libération a déchaîné la violence dans le pays : “la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace. On tuait beaucoup“. “On en avait le droit puisqu’un roumi n’est pas un musulman“. Haroun témoigne avoir vu “se consumer l’enthousiasme de l’indépendance et échouer les illusions et remarque amèrement que les Arabes aujourd’hui “tournent en rond entre Allah et l’ennui“. Derrière les mots de Haroun, on devine Kamel Daoud se désolant que son pays n’ait pas su conquérir son identité.

      Cette symétrie entre Meursault/Camus d’une part, et Haroun/Daoud d’autre part, est également frappante dans le choix de la langue française. Ici encore, on ne peut faire l’impasse sur ce que représente le français pour l’auteur. Kamel Daoud a appris le français en autodidacte dans une Algérie décolonisée qui a évincé cette langue de ses institutions et son histoire. Par conséquent, le choix du français est important et détonne dans ce contexte post-colonial. On se souvient des mots qu’avait eu Yacine Kateb au sujet de la langue française en Algérie dont il disait qu’elle était “un butin de guerre”. Kamel Daoud semble revenir sur cette affirmation lorsqu’il fait dire au narrateur que “les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant“. Haroun apprend le français pour enquêter sur le meurtrier, non pas “pour pouvoir parler comme les autres, mais pour retrouver un assassin, sans me l’avouer au départ“. Dans le choix d’apprendre le français, il y a la volonté du narrateur de pouvoir informer M’ma sur le meurtre de son fils. Ironie de l’histoire, là où l’apprentissage de cette langue devait rapprocher ces deux êtres, la langue française finit par les séparer et permettre à Haroun de s’émanciper de sa mère. Singulièrement, Haroun se met à lire et relire L’Etranger qu’il a reçu de Meriem -une universitaire dont il est tombé amoureux- non plus pour glaner des indices, mais “pour y retrouver les traces de cette femme, sa façon de lire, ses intonations studieuses“. On le devine, Meursault, Contre-Enquête est un roman qui commence sur la haine de Haroun pour Meursault mais finit ailleurs.

      Outre le choix symbolique du français, la langue est un pur délice. Kamel Daoud joue savamment avec l’alternance symbiotique entre style oral et écrit, entre les phrases qui crient la douleur et l’amertume de Haroun et celles qui mènent à la réflexion. L’écriture est majestueuse, juste et parfois poétique. De toute évidence, il faut avoir lu L’Etranger de Camus pour profiter pleinement du roman et en saisir toutes les subtilités et les richesses. Loin d’être un règlement de comptes littéraires, ce roman est tout à la fois un hommage et une réappropriation qu’il faut s’empresser de lire.

Le Périple de Baldassare – Amin Maalouf

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      J’avais dit qu’en 2015, je ferai un effort pour poster plus de critiques de romans.

     Voilà donc le premier de cette année. Pour ce faire, j’ai opté pour une valeur sûre : un roman d’Amin Maalouf. Amin Maalouf est dans le top trois de mes auteurs favoris. Ce que j’aime chez lui, c’est sa façon d’aborder et d’être traversé, de par son parcours, par une thématique qui m’intéresse éminemment : les relations Orient-Occident. Et ce roman s’inscrit pleinement dans ce thème : Baldassare Embriaco, un paisible marchand de curiosités gênois installé à Gibelet, entreprend un voyage qui changera sa vie entre Orient et Occident.

      En 1665, Baldassare reçoit, en effet, plusieurs visites troublantes : plusieurs personnes éminentes recherchent un livre, “Le Centième Nom”, qui dévoile le nom inconnu de dieu et sauve le salut celui qui le possède. A la veille de “l’année de la Bête” et de l’Apocalypse (1666), ces visites intriguent Baldassare qui, bien que se refusant à céder aux superstitions qu’il exècre, commence à s’interroger sur le contenu de ce mystérieux livre. Un jour, un vieillard sans le sou de Gibelet vend ses deux seuls livres à Baldassare pour subsister. Le marchand gênois n’en revient pas : il s’agit du Centième Nom! Il s’apprête à lire l’ouvrage et en déceler les secrets lorsqu’un émissaire français, de passage dans sa boutique, voit le livre tant convoité et l’achète, malgré le prix exorbitant proposé par Baldassare. Ce dernier en est désormais sûr : ce livre contient une information secrète, et regrette de suite sa vente. Persuadé par son très pieux neveu de l’erreur qu’il vient de commettre et profondément intrigué par le pouvoir prêté à l’ouvrage , il entreprend donc de partir à la rencontre de cet émissaire pour récupérer le livre sacré. Ce n’est que le début d’un long voyage qui le mènera bien plus loin qu’il ne l’avait prévu et qui changera à tout jamais le cours de sa vie.

      Le roman prend la forme des carnets de voyages tenus par Baldassare au cours de ses pérégrinations. Chaque soir, il y consigne ses aventures et l’avancée de ses recherches qui l’amènent à Constantinople, Smyrne, Chios, Gênes, et même Londres. Il y rencontre diverses philosophies et religions. Cependant, plus le voyage avance, plus le narrateur s’éloigne de ses objectifs et moins il est attaché à récupérer le livre, car il tombe amoureux de leur compagne de voyage, Marta, jeune veuve de Gibelet qui les accompagne jusqu’à Constantinople pour obtenir la preuve de la mort de son mari.

      Au cours de son voyage, Baldassare est constamment tiraillé entre sa raison, son détachement rationnel car profondément cartésien, et sa curiosité et la superstition qui émergent de tant d’étranges coïncidences. De même qu’il est partagé entre son amour grandissant pour Marta et le secret désespoir de ne jamais pouvoir véritablement vivre avec elle. Son voyage, entre joies et peines, entre rencontres heureuses et malheureuses prend la forme d’une quête initiatique qui bouleverse le destin du narrateur. J’ai beaucoup apprécié le choix de la fin, ne versant ni dans la facilité ni dans le romantisme mielleux, qui souligne la complexité et la finalité de la quête de soi.

      Amin Maalouf prouve encore une fois son talent de conteur et de bâtisseur de ponts entre l’Orient et l’Occident. Ce livre nous transporte des villes ingénieusement ressuscitées de l’Empire Ottoman aux confins de l’Europe au XVIIème siècle, avec chacun leur culture, leurs codes, leur mode de fonctionnement. De la corruption ottomane jusqu’aux guerres de religion européennes, ce roman dresse un portrait fascinant des deux rives de la Méditerranée dont Baldassare -et Amin Maalouf à travers lui- en constitue un trait d’union. L’auteur met parfaitement en lumière le cosmopolitisme de certaines cités de l’époque ainsi que la pluralité des langues et des cultures qui peuvent réunir les hommes. Baldassare fait des rencontres en arabe, en latin, en italien, en anglais et chaque rencontre humaine, culturelle et linguistique lui ouvre une fenêtre sur un autre monde dans lequel il se précipite à chaque fois. C’est là toute la richesse que l’on retrouve chez Amin Maalouf. En mettant sans cesse en contact les civilisations, il dresse des ponts et provoque les rencontres entre les deux rives de la “mer du milieu”.

      C’est un régal de pouvoir suivre le protagoniste à travers les pays et les ports, et de découvrir de nouveaux horizons à une époque pourtant reculée et lointaine. Le récit tient le lecteur en haleine entre l’amour, la guerre, l’amitié, la peur, et la tromperie. Autant de thèmes qui pointent l’universel dans un monde divisé en civilisations que Baldassare s’amuse à chevaucher. L’auteur, lui, parle toujours aussi aisément d’une civilisation comme de l’autre.

      Pour habiller ce récit, un français raffiné qui énonce des vérités générales donne envie au lecteur de collecter certaines phrases particulièrement bien senties, comme pour souligner l’universalité dans la langue. Amin Maalouf, via son personnage, parle magnifiquement de ces thèmes qui relient les hommes quelle que soit leur civilisation. Son style est élégant et le lecteur plonge avec engouement dans les confessions de Baldassare.

     A posteriori, je remarque que les mésaventures de Baldassare à Londres trouvent un écho intriguant dans les récents événements ayant eu lieu en France. Entre hystérie collective et fuite individuelle, ce passage jette la lumière sur les dangers des amalgames qui résonnent de façon assez surprenante avec l’actualité.

     En 2012, le roman a été adapté en BD par Joël Alessandra :

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Birthday and Christmas Haul

      Je reviens en coup de vent pendant cette période de fêtes pour partager mes cadeaux d’anniversaire et de Noël. Car oui, cette année j’ai été très gâtée en livres! J’ai eu la chance de recevoir exclusivement des livres que je souhaitais acquérir depuis quelques semaines. Trêve de blabla, les voici en images :

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      Tout d’abord, j’ai reçu deux très beaux livres sur lesquels je lorgnais depuis un petit moment : J’Irai Dormir Chez Vous, Carnet d’Un Voyageur Taquin d’Antoine de Maximy, et Libre Comme Elles d’Audrey Pulvar. Ces deux beaux livres, je les désirais ardemment. Ils figuraient depuis plusieurs mois sur ma Wish List et c’est avec grand bonheur que j’ai découvert mes cadeaux et ai pu les ajouter à ma bibliothèque. J’ai déjà lu quelques chapitres de chacun (quatre portraits de Libre Comme Elles et cinq destinations du carnet de voyage d’Antoine de Maximy) et tous deux sont à la hauteur de mes attentes pour le moment!

  •  Plusieurs livres de Stefan Zweig :

             * Brûlant Secret, Clarissa, et Le Combat avec le Démon

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         Fan absolue de Stefan Zweig depuis plusieurs années, j’avais décidé, cette année, d’accorder une place particulière à Zweig dans ma bibliothèque : je décidai donc de rassembler tous ses livres que j’avais en ma possession et d’entamer une collection digne de ce nom. Ayant déjà parcouru sa bibliographie avec appétence, il ne m’en manquait pas beaucoup. Néanmoins, certaines de ses biographies -partie de sa bibliographie dont je me délecte le plus- sont très difficiles à trouver! De même, il me manquait quelques nouvelles, telles que Clarissa, que je recherchais depuis longtemps, ou Brûlant Secret que j’avais emprunté sans jamais penser à l’acheter pour ma collection personnelle. Le Combat avec le Démon, en particulier, retient mon attention: il s’agit d’un ouvrage très difficile à trouver en librairie lambda qui porte sur trois grandes figures -Kleist, Hölderlin, et Nietzsche- qui fascinent Zweig et l’amène à réfléchir au pouvoir de création de l’esprit humain, sujet qui l’a toujours attiré, lui le grand collectionneur de brouillons des grands auteurs par lesquels il pensait pouvoir sonder les esprits de ses écrivains préférés. Ce sera, sans aucun doute, l’occasion pour moi de découvrir un autre essai de Zweig certes, mais aussi d’en apprendre davantage sur ces grands esprits qui ont marqué leur temps.

          * Pays, Villes, Paysages, Balzac le Roman d’une Vie, Correspondance 1897-1919

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      Ici encore, plusieurs livres qui manquaient cruellement à ma collection. Zweig étant un grand voyageur, et moi une passionnée d’écrits de voyages, je ne pouvais passer à côté de ses récits sur les nombreux endroits où il a pu voyager, compilés dans Pays, Villes, Paysages. J’ai très hâte de lire cet ouvrage dans la mesure où j’ai déjà eu connaissance de certains passages, notamment le malaise face au modernisme des Etats-Unis qui avait intrigué l’auteur. Nul doute que cet ouvrage de Zweig saura ravir ma curiosité de lectrice avide de notes de voyages.

      De la même façon, il me tarde de lire la biographie de Balzac. Comment ne pas résister à l’envie de lire ce qu’écrit mon auteur préféré sur son propre auteur préféré? Surtout que Zweig excelle en tant que portraitiste et psychologue, et que ses biographies sont toujours un moment de lecture intense, mêlant histoire, culture, littérature et écriture romancée parfaitement maîtrisée.

      Enfin, ouvrage qui, je m’en rends compte, fait subtilement écho à mon livre préféré de Zweig -celui qui a bouleversé ma vie de lectrice, Le Monde d’Hier- et qui aurait dû figurer dans ma collection depuis bien longtemps: sa Correspondance entre 1897 et 1919. Moi qui suis admirative de l’auteur autant que bouleversée par le destin de l’homme, je ne comprends pas que cet ouvrage ne soit passé entre mes mains plus tôt. J’ai déjà pu lire certaines lettres, notamment celle de l’été de 1914 auxquelles j’ai de suite sauté, car je sais l’écho qu’a pu avoir le déclenchement de la Première Guerre Mondiale dans l’oeuvre de Zweig, tel qu’il le confesse dans Le Monde d’Hier. Ces lettres sont bouleversantes, comme a pu l’être ma lecture du Monde d’Hier, et font remonter toute la nostalgie et la circonspection de Zweig face à son temps et ses contemporains. Je retrouve ainsi, dans ce livre, tout ce qui m’a bouleversée dans Le Monde d’Hier et qui a fait de ce livre mon livre préféré.

      Deux livres, Trois Maîtres et Trois Poètes de leur Vie, doivent encore venir s’ajouter à ces nouveautés (ils sont encore en commande) et viendront mettre une touche presque finale à ma collection de biographies par Zweig.

      Ma collection des œuvres de Stefan Zweig commence à prendre véritablement forme, en voici un petit aperçu pour les plus curieux :

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Cliquez pour agrandir!

(Je précise qu’il en manque quatre : Les Très Riches Heures de l’Humanité et Marie-Antoinette que j’ai prêtés, et Trois Maîtres et Trois Poètes de leur Vie que je dois encore recevoir!)

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      En écho au succès de mon article sur l’émission J’Irai Dormir Chez Vous versus Rendez-Vous en Terre Inconnueon m’a offert ce livre d’Antoine de Maximy qui retrace les débuts du célèbre globe-trotter. Ce livre me permettra de mieux connaître son parcours, savoir quelles expériences il a vécues, notamment en tant que reporter, avant que ce dernier ne soit connu pour son émission J’Irai Dormir Chez Vous, et de lire ses impressions sur le monde. Encore une fois, ce sera l’occasion de voyager et de lire des récits de voyages dont je suis si friande.

      Enfin, deux petites exceptions : deux livres d’Henri Laborit qui ne m’ont pas été offerts mais que j’ai achetés hier sur le conseil d’une amie : Eloge de la Fuite dans lequel l’auteur réfléchit à la biologie des comportements humains pour mieux appréhender des thèmes philosophiques  tels que la liberté, le travail, voire l’amour. Puis, La Nouvelle Grille, dans lequel Laborit revient sur l’origine de nos sociétés afin de réfléchir à l’émergence de nouvelles structures humaines, davantage basées sur l’intelligence et la création intellectuelle humaine. Ces deux derniers ouvrages sont un peu plus pointus, mais ayant depuis toujours été passionnée par l’Histoire des idées et les structures sociales, j’ai pu feuilleter quelques pages qui attisent ma curiosité et mon envie inextinguible d’en apprendre toujours plus.

      Voilà donc un bon aperçu de mes prochaines lectures qui annonce la teneur de mes prochains articles pour 2015! J’essaierai tout de même de continuer à varier les plaisirs et les horizons culturels en y intégrant toujours des bédés, mais aussi des romans (Francis Scott Fitzgerald notamment), et d’autres découvertes!

      J’en profite pour vous souhaiter une excellente année 2015!

      Je vous retrouve très bientôt!

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Mauvais Genre – Chloé Cruchaudet

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      Les romans graphiques sont un autre pan de la BD que j’ai appris à apprécier, puis à adorer. Lorsque j’ai lu le synopsis de cet ouvrage, j’ai immédiatement voulu le lire. L’histoire est inspirée de l’essai La Garçonne et l’Assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, lui-même inspiré d’un fait réel : Paul et Louise s’aiment et se marient. Malheureusement, lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, Paul part pour le front. Apeuré et dégoûté par les atrocités de la guerre, il s’automutile puis déserte afin de retrouver Louise à Paris. Condamné à se cacher pour échapper à la peine de mort, ce qu’il vit mal, il décide de se travestir en femme, change d’identité, et devient Suzanne. Sa nouvelle vie en tant que femme va bouleverser son identité et impacter son couple.

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      Le titre de cette BD m’avait tout d’abord intriguée : il me rappelait ce très bon blog qui déconstruit les stéréotypes liés au genre. Ensuite évidemment, la couverture, qui confirme qu’il s’agira dans cette histoire de travestissement et d’identité, a fini de piquer ma curiosité.

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      Outre la problématique du mélange des genres, ce roman graphique évoque aussi les horreurs de la guerre et les ravages que celle-ci a pu causer en termes de traumatismes psychologiques. Bien sûr, le thème le plus exploité est celui du genre tel qu’étudié en sciences sociales, à savoir quelque chose de construit, qui relève du culturel (par opposition au sexe, qui relève du naturel et de la biologie), qui peut évoluer et se transformer à la suite de stimulis extérieurs. Ceci est très éloquent lorsque Paul expérimente sa nouvelle vie en femme : bien que guidé au début par Louise pour les attitudes à adopter, il intègre très vite les codes féminins de l’époque et s’identifie complètement à une femme : il est Suzanne. Il devient même plus “femme” que sa propre femme Louise : il prête davantage d’attention à ses tenues et se pare de fourrures et de tissus riches que Louise elle-même ne se permet pas de porter. L’intrigue nous révèle plus tard qu’il devient même jaloux de Louise car, elle, est une “vraie” femme (la nécessité de mettre des guillemets ici révèle, par ailleurs, l’artificialité du sujet). C’est donc toute la question des identités sexuelles qui est ainsi explorée : on n’est pas tout garçon ou tout fille, les deux genres peuvent cohabiter et fusionner au sein d’une même identité et personnalité.

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       D’autres thèmes sont également abordés, tels que l’alcoolisme car Paul se réfugie dans l’alcool pour fuir les souvenirs de la guerre et l’enfer des tranchées, ou la violence et l’assassinat. Paul est un personnage indéniablement égoïste et lâche : tout d’abord, il entretient sa blessure pour rester à l’infirmerie au plus fort de la guerre, puis il déserte, et enfin, en tant que Suzanne, il néglige sa femme dont il s’éloigne de plus en plus. L’amnistie des déserteurs dix ans après la guerre lui permet de retrouver son identité d’homme mais cela n’est que temporaire : très vite, Paul souhaite redevenir Suzanne, et les deux identités se fondent en lui: bien qu’habillé en homme, il se confectionne des chemises en crêpe de Chine, soulignant l’ambiguïté au fond de lui. On sent que son “soi” homme a été profondément traumatisé par la guerre, alors que son “soi” femme a pu goûter aux joies d’une liberté et d’une vie retrouvées, d’où l’extrême difficulté pour lui de redevenir un homme à part entière et de renoncer à être Suzanne. Ses escales au Bois de Boulogne lui permettent de s’amuser entre gens qui ne se jugent pas, qui ne jetteront pas sur lui le regard réprobateur qu’il redoute, mais surtout qui acceptent pleinement sa nouvelle identité, celle qui fait de lui quelqu’un de nouveau, un rescapé. Son ambiguïté n’est donc pas une fantaisie ou une perversion, c’est un moyen pour lui de surmonter ses souffrances.

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       Le dessin joue un rôle à part entière dans la narration. Visuellement, c’est une belle réussite. Trois couleurs seulement sont utilisées dans la BD : le noir, le blanc et le rouge. Ainsi, dans les premières pages, les trois couleurs cohabitent en harmonie, puis les pages consacrées à la guerre sont entièrement noires. Mais surtout, subtilité ingénieuse, il y a un transfert du rouge, couleur emblématique de la vie, de la féminité, du sang, de la guerre, de la passion : d’abord utilisé pour représenter la robe de Louise, il passe progressivement sur Paul pour illustrer ses robes, puis ses chemises en crêpe de Chine, pour finir par représenter du sang et laisser le roman s’achever sur du noir et blanc principalement. Cette véritable réflexion et maestria dans le choix et l’utilisation des couleurs au service de l’intrigue m’a réellement convaincue et m’a aidée à dépasser le graphisme un peu trop réaliste, voire même assez cru à mon goût.

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       Ce que je retiens de cette lecture, c’est que j’ai été déroutée par l’intrigue et le ton employé. Clairement, je n’étais pas préparée à la teneur à la fois brute, sordide et violente de ce roman graphique. Plusieurs fois j’ai donc été surprise par l’histoire ou le dessin. Dès la lecture achevée, je n’ai pas su sonder et comprendre le contenu de suite, comme s’il fallait laisser décanter. Puis, la nécessité d’analyser ce roman pour en écrire une petite revue m’a finalement permis de saisir toute la portée du sujet, notamment le travestissement comme exutoire et échappatoire. En feuilletant de nouveau la BD pour rédiger cet article, quelques phrases, telle que celle prononcée par ce marchand de confiseries : “Moi j’dis, chacun sa place et les poules seront bien gardées”  font mouche. On comprend que ce confiseur est à côté de la vérité et ne comprend visiblement pas que pour Paul, devenir une femme était quasiment une question de survie pour échapper, certes, au tribunal militaire, mais aussi pour échapper à ses souvenirs traumatiques qui l’auraient sûrement amené au suicide. Cette remarque montre que l’on juge facilement quelque chose que l’on ne comprend pas, et que l’on a plus vite fait de juger les gens que de les comprendre. Cette phrase, en apparence anodine, montre aussi qu’homme et femme peuvent jouer des rôles complètement interversibles : personne n’est naturellement prédisposé pour être ceci ou cela. A l’image de Paul, chaque expérience insurmontable ou chaque obstacle peut faire vaciller notre identité et nous obliger à puiser au fond de soi des ressources parfois non soupçonnées, qu’importent leur sexe ou genre.

      Je conseille de lire cette interview très instructive de Chloé Cruchaudet qui permet d’en apprendre encore davantage sur la BD et sur l’auteure.

      Dois-je préciser que je suis, à présent, totalement convaincue par le genre de la BD? Je veux dire, la BD en tant que genre.  (haha! genre… BD…). C’était le mot de la fin!

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

La Vagabonde – Colette

     Parmi tous les essais politiques, il est temps de faire un peu de place aux romans. J’avoue ne pas avoir choisi ce livre par hasard parmi l’ensemble de l’oeuvre de Colette. Ce roman marque un tournant à la fois dans la vie et dans la carrière de l’auteure : il y a un avant et un après La Vagabonde. Ce roman est celui de la maturité de Colette, celui qui rompt avec la légèreté, la frivolité de ses précédents romans.

     La Vagabonde est, en effet, un roman autobiographique qui narre l’histoire de Renée Nérée, double transparent de Colette, jeune artiste de scène travaillant en tant que mime dans le Paris des années 20, qui livre la récente expérience de son divorce. Elle y raconte notamment son amertume à l’égard d’un mariage difficile pavé de trahisons d’un ex-mari collectionnant les aventures, et sa nouvelle vie de femme libre qui noie sa peine en se plongeant dans le travail. Vivant seule avec sa chienne, elle prend la résolution de ne plus se faire berner par la gente masculine malgré les nombreuses propositions qui lui sont faites après ses prestations scéniques. C’est ainsi qu’entre dans sa vie un admirateur et amoureux éperdu, Max, qui vient la voir plusieurs fois par semaine. Marquée par tant d’années d’humiliations et de chagrin, elle se convainc que l’homme est un être à mépriser et traite Max avec dédain. Mais souffrant parfois de solitude, elle s’en rapproche bientôt: ” Seule! … Certes je le veux bien, même je le veux -tout court. Seulement voilà… Il y a des jours où la solitude pour un être de mon âge, est un vin grisant qui nous saoule de liberté et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs”. Mais Renée vit cette solitude comme une nécessité, une leçon du passé qu’elle ne veut plus revivre. Ainsi, résister à Max, ne plus tomber amoureuse pour ne plus être soumise, lui paraît la solution la plus raisonnable. Ayant trop souffert, elle ne voit pas que cet homme nouveau ne lui souhaite que son bien et son bonheur.

     (A partir d’ici, je livre la fin du roman, je conseille donc à ceux d’entre vous qui souhaiteraient lire le livre de ne pas lire ce qui suit pour aller directement à la critique au paragraphe suivant).

L’insistance de Max va peu à peu en faire des amis, et Renée le laisse ainsi entrer petit à petit dans sa vie. Néanmoins, la présence de Max n’empêche pas Renée d’accepter une tournée dans toute la France pour la représentation d’un spectacle, décidée plus que jamais à préserver son indépendance. Un ami commun des deux protagonistes va cependant les rapprocher davantage et un premier baiser va sceller le début d’une histoire encore timide mais bien présente. Quelques mois plus tard, Renée entame sa tournée transie, hantée par l’absence de son amant qui lui manque, sentiment qu’elle n’a plus ressenti depuis tellement de mois! Ce sentiment ne lui est pas facile à supporter, il la dévore, elle pense sans cesse à Max resté à Paris, et malgré les lettres régulières qu’ils s’envoient, ne parvient pas à trouver la paix intérieure qu’elle était parvenue à atteindre. Elle en vient à interpréter certaines lettres de Max et l’amour la ronge de nouveau. Elle se sent vaincue. Des années de reconstruction personnelle pour finalement retomber dans les eaux noires du sentiment amoureux qui lui rappelle tellement de douleur pour si peu de réconfort! Dans une lettre finale tragique, elle rend sa liberté à son amant – ou, plutôt, reprend la sienne – et envisage de partir en Amérique Latine avec une troupe de théâtre, au lieu de rentrer à Paris et risquer de retomber dans les bras de Max.

     Ce roman de Colette est admirable à plusieurs points de vue. A l’époque où il est paru, ce livre a surtout été loué pour ses qualités de description du monde du spectacle et des coulisses des cabarets parisiens au début du siècle. On remerciait alors Colette pour le voyage que représentait ce roman dans l’univers des artistes, du Paris de la nuit, mais également pour rendre justice à cette profession dont la difficulté était très peu connue. Les accessoires, les troupes, les amitiés et les solidarités du métier sont retranscris avec une fidélité sans faille. On entre dans cet univers comme dans un cirque. Il est vrai que, de ce point de vue, Colette relève ce pari avec brio.

    La Vagabonde est surtout l’occasion d’une formidable réflexion sur la condition de la femme, et l’un des premiers textes féministes dans lequel la femme trouve sa liberté dans le travail. Renée est très attachée à son travail de mime car celui-ci lui permet de vivre en dehors de toute domination masculine. A l’époque, comme l’a notamment étudié Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, les artistes étaient les seules femmes à jouir de cette autonomie financière dans la mesure où il s’agissait du seul domaine dans lequel elles étaient autorisées à travailler. De cette façon, la femme s’affranchit de sa position de vassale, pour reprendre les termes de Beauvoir, et peut enfin se réaliser elle-même. Renée Nérée est donc l’une des premières femmes émancipées de ce siècle : “A mes bonnes heures, je me dis et me redis, joyeusement, que je gagne ma vie!”. Par là même, Colette affirme la force que les femmes de son époque ne sont pas encore conscientes d’avoir. Longtemps humiliée et passive, le divorce, et le devoir de travailler qu’il implique, sont pour elle sa résurrection, et sa capacité à penser son passé révèle en elle la possibilité infinie de réaction chez la femme : “Je leurs rends cette justice en me flattant moi-même: il n’y a guère que dans la douleur qu’une femme soit capable de dépasser la médiocrité. Sa résistance y est infinie ; on peut en user et abuser sans rien craindre qu’elle ne meure, moyennant que quelque puérile lâcheté physique ou quelque religieux espoir la détournent du suicide simplificateur”. Son féminisme émane aussi de sa méfiance envers tout attachement amoureux, qui ne la rend paradoxalement que plus irrésistible aux yeux de ses admirateurs. Ce récit est pour beaucoup dans la reconnaissance en Colette d’une auteure qui a littéralement bouleversé les codes avec ses idées inédites: Colette est l’archétype de la nouvelle femme libérée, celle dont la liberté a émergé de la réalité sociale. En effet, n’étant pas née dans une famille aisée, la nécessité de travailler s’est imposée pour s’entretenir. En ce sens, son récit a eu beaucoup d’impact sur la population féminine qui se reconnaissait dans la situation de Renée Nérée, beaucoup plus que dans les romans de facture plutôt bourgeoise.

     La lecture de ce roman prend toute sa mesure si on garde à l’esprit qu’il s’agit de la vie de Colette, qui a dû travailler au music-hall après son divorce. Ce livre est d’ailleurs, pour elle, sa façon de transcender sa douleur, de se retrouver et de connaître le début de la reconnaissance en tant que femme de lettres. A titre personnel, la lecture est d’autant plus agréable que le niveau de langue est élevé. Le style de Colette nous traverse tant elle sait décrire avec justesse les méandres de sa pensée et sa psyché. L’auteure a, par ailleurs, publié une suite à ce roman, L’Entrave, qui fera l’objet d’une critique bientôt.