L’Ignorance – Milan Kundera

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      Il y a un peu plus d’un mois (oui, j’ai du retard sur mes revues!), j’ai terminé la lecture de L’Ignorance de Milan Kundera. Le thème du roman -l’émigration- et son corollaire, la nostalgie (ou l’absence de nostalgie, en l’occurrence), ont tout particulièrement attisé mon intérêt pour ce livre.

      C’est à travers l’histoire d’Irena, exilée à Paris depuis vingt ans après avoir fui la Tchécoslovaquie, que Kundera choisit d’aborder son sujet. Après les événements de la Révolution de velours ayant renversé le régime communiste, Irena entreprend un bref retour au pays qu’elle appréhende. Elle qui a toujours vécu dans l’ombre de sa mère craint que les retrouvailles ne soient difficiles. Elle redoute également que ses anciennes amies ne lui reprochent son exil et que l’incompréhension s’installe entre elles.

Fidèles à la tradition de la Révolution française, les Etats communistes ont jeté l’anathème sur l’émigration, considérée comme la plus odieuse des trahisons. Tous ceux qui étaient restés à l’étranger étaient condamnés par contumace dans leur pays et leurs compatriotes n’osaient pas avoir de contact avec eux.

A l’aéroport, Irena rencontre Josef, un vieil ami du lycée avec qui elle avait eu une brève liaison, qui a décidé d’émigrer au Danemark. Lui aussi est de passage au pays où il rend visite à son frère, N., qui lui sert des reproches et lui fait également ressentir son animosité face au départ. Irena et Josef décident de fixer un rendez-vous pour se revoir, alors que Gustaf, le second mari d’Irena qui l’a suivie à Pragues pour affaires, rencontre la mère de celle-ci.

      Je n’en dirai pas plus concernant le synopsis, tant la seconde partie du livre se consacre davantage au dénouement de l’histoire et à la partie romancée du roman. En revanche, je ne peux faire l’impasse sur l’analyse des premiers chapitres du livre qui traitent de plusieurs thématiques fortes, flirtant parfois légèrement avec l’essai, ce qui donne au roman toute sa consistance.

      Le roman s’ouvre sur une vision homérique de l’exil : Kundera raconte l’exil d’Ulysse et son retour à Ithaque, sa patrie, tel que raconté par Homère dans L’Odyssée, “l’épopée fondatrice de la nostalgie” selon Kundera. L’auteur explique qu’Ulysse a préféré, après vingt années d’errance, retourner dans son Ithaque natale, qu’ “à l’exploration passionnée de l’inconnu (l’aventure), il préféra l’apothéose du connu (le retour)”, ce qui fait dire à Kundera qu’Ulysse, “le plus grand aventurier de tous les temps est aussi le plus grand nostalgique“.

      Par cette analogie, Kundera s’interroge sur la place de la nostalgie dans l’exil. Selon lui, bien que la nostalgie soit un sentiment récurrent chez les émigrés, tous les émigrés ne l’éprouvent pas fatalement. C’est, par ailleurs, le cas d’Irena : c’est son amie française Sylvie qui l’incite, plus ou moins, à retourner en Tchécoslovaquie après la chute du communisme. Irena, elle, n’en a d’abord aucune envie, elle considère ne plus avoir d’attaches avec ce pays dans lequel elle a laissé tous ses complexes et ses incertitudes. Par le biais de ce personnage, Kundera interroge le fantasme de l’exilé, celui que l’on plaint, “le Grand Souffrant“. Plusieurs passages attestent de cette vision :

“S’est-elle vraiment dit “Dieu merci”? Elle, une émigrée que tout le monde plaint d’avoir perdu sa patrie, elle s’est dit “Dieu merci”?”

“Pourtant, il la voyait exactement comme tout le monde la voyait : une jeune femme qui souffre, bannie de son pays.” 

“Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée, fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. […] Ils avaient fait vraiment beaucoup pour moi. Ils ont vu en moi la souffrance d’une émigrée. Puis le moment est venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même.”

       Kundera explique également les nuances du mot “nostalgie” entre les différentes langues européennes pour constater que le latin ignorare est le plus fidèle au sentiment d’absence dont on se languit : “Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens“. D’où le titre de l’oeuvre, L’Ignorance. L’ignorance jalonne le roman de bout en bout : l’ignorance de ce que vivent les autres restés au pays, mais aussi l’ignorance de ce que vivent les émigrés dans leur pays d’accueil. L’ignorance est aussi ce qui caractérise la relation entre Irena et Josef. De même, l’auteur analyse les rapports entre nostalgie et mémoire. La nostalgie est-elle un trop-plein de souvenirs ou, au contraire, un éloignement des souvenirs? A cette question, l’auteur répond :

Plus la nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. 

      Autre thème majeur abordé par l’auteur qui a retenu toute mon attention : la musique. Kundera utilise l’analogie de la musique pour montrer que l’homme n’a aucune prise sur l’avenir, et qu’il est bien incapable de faire des prophéties. L’auteur souhaite montrer que les prédictions en disent davantage sur le présent de celui qui les énonce que sur le futur. A cette fin, Kundera raconte l’histoire d’un compositeur, Arnold Schönberg, qui déclarait, en 1921, que ses compositions allaient asseoir la domination allemande sur la musique pour cent ans sans se douter qu’à peine dix ans plus tard, il serait banni, parce que juif, d’Allemagne. A l’image de Schönberg qui s’est trompé dans ses prédictions, les Tchécoslovaques n’ont pu prévoir la chute du communisme dans la mesure où, dans leur esprit, il s’était implanté pour bien plus longtemps et ceux-ci ne croyaient pas la fin du tunnel si proche.

Quand Skacel s”est enfermé pour trois cents ans dans la maison de tristesse, c’était parce qu’il voyait son pays englouti à jamais par l’empire de l’Est. Il se trompait. Sur l’avenir, tout le monde se trompe.

Même lorsque l’avenir s’inscrit déjà un tant soit peu dans le présent, les hommes ne peuvent saisir toute la mesure de ce à quoi ressemblera le futur. Ainsi, Schönberg, contemporain à l’invention de la radio, a sous-estimé la révolution technologique qui s’ensuivit :

Schönberg était conscient  de l’existence de la bactérie. Déjà en 1930, il écrivait : “La radio est un ennemi, un ennemi impitoyable qui irrésistiblement avance et contre qui toute résistance est sans espoir” ; elle “nous gave de musique […] sans se demander si on a envie de l’écouter, si on a la possibilité de la percevoir”, de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi des bruits.

A travers l’histoire de Schönberg, Kundera propose une double réflexion sur la temporalité et la musique. Bien d’autres thèmes sont ainsi discutés par l’auteur, allant de simples digressions sur l’Histoire du communisme à la critique du capitalisme frénétique post-soviétique. Enfin, impossible de lire cette oeuvre sans penser à l’histoire personnelle de Kundera, ayant quitté la Tchécoslovaquie pour la France en 1975.

      Ces passages qui s’inscrivent, tels de mini-essais, dans le récit sont ce qui m’a le plus intéressée et plu dans le livre. Comme toujours dans les romans de Kundera, c’est cette oscillation, cette forme mi-roman mi-essai qui donne toute sa force au livre. Les réflexions philosophiques sont intégrées au récit et à l’histoire personnelle des personnages. Ainsi, la voix de l’auteur s’immisce dans le récit et rompt brutalement l’illusion romanesque. Kundera sollicite donc tout à la fois la raison et l’intelligence du lecteur pour saisir la mise en perspective du roman, mais en appelle aussi à ses émotions et son empathie pour suivre l’histoire des personnages.

      Bien que ce roman aborde un thème qui me passionne et que le sujet soit superbement exploité (profondément, et en prenant le sujet à contre-pied), j’ai terminé la lecture du roman avec un goût doux-amer. Comme toujours dans ses livres, je ne comprends pas pourquoi Kundera malmène aussi systématiquement les personnages féminins dans ses romans. On espère pour Irena, pour sa reconstruction, pour son retour peut-être salvateur, mais, comme Tereza dans L’Insoutenable Légèreté de l’Etre, l’auteur la confronte aux pires réalités.

      Néanmoins, malgré le redoutable pessimisme de l’auteur, je conseille la lecture de ce roman car on ressort toujours grandi d’un roman de Kundera.

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Meursault, Contre-Enquête – Kamel Daoud

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     (J’ai choisi cette couverture car c’est précisément l’édition algérienne de l’oeuvre que j’ai lue. Il semblerait qu’il y ait quelques différences significatives entre les éditions française (Actes Sud) et algérienne (Barzakh). Si des faits relatés ici ne se trouvent pas dans l’édition française, je vous saurais fort gré de m’en faire part ! )

      Ce premier roman du journaliste algérien Kamel Daoud a bien failli être le lauréat du Prix Goncourt 2014, à une voix près face au roman Pas Pleurer de Lydie Salvayre. L’auteur est journaliste au Quotidien d’Oran et sa chronique polémique “Raïna Raïkoum” est la plus lue d’Algérie. Il est connu pour ses prises de position sans concession sur l’actualité de son pays, mais aussi sur l’actualité internationale. Il est également tristement célèbre depuis décembre dernier, lorsqu’un imam salafiste algérien, Abd El Fettah Hamdache, a lancé une fatwa contre lui, l’accusant d’être un “mécréant, apostat et sionisé […] qui insulte Dieu”  et appelant le gouvernement algérien à le condamner à mort.

      Bien qu’il s’agisse du premier roman de l’auteur, voilà une oeuvre magistrale et audacieuse. Ce roman, c’est l’histoire de Haroun, le frère de l’Arabe tué par Meursault dans L’Etranger d’Albert Camus. Cet Arabe, à qui il n’est même pas donné de prénom, a pourtant bien un nom, une famille, une histoire. Daoud donne au narrateur, Haroun, un droit de réponse à L’Etranger tout en adoptant la forme du long soliloque nocturne dans un bar caractéristique de La Chute, l’autre grand roman de Camus. C’est ainsi un formidable jeu de miroirs tendu sur l’ensemble de l’oeuvre de Camus que Kamel Daoud donne à lire.

      Interrogé par un universitaire qui envisage d’écrire un livre sur l’oeuvre de Camus, Haroun, a décidé de réhabiliter son frère, l’Arabe, Moussa. De clamer son prénom, de lui rendre justice. Mais sa logorrhée est aussi l’occasion pour lui de laisser éclater la colère sourde qu’il a gardée en lui toutes ces années pendant lesquelles il a grandi dans l’ombre du frère défunt. Haroun raconte qu’il n’avait que sept ans lorsque Meursault a lâchement tué son frère, et que cet acte affreux a bouleversé sa vie. Il évoque le deuil éternel de sa mère, “M’ma” -avec qui il forme désormais un couple depuis que son père et Moussa sont morts-, la culpabilité d’être vivant et la difficulté de vivre avec le fantôme du frère absent et pourtant si présent. Le narrateur exprime l’amertume qu’il a gardée contre sa mère qui l’a maintenu toute sa vie dans un deuil morbide, absurde et étouffant :

Je te l’ai déjà dit, le corps de Moussa ne fut jamais retrouvé.

Ma mère, par conséquent, m’imposa un strict devoir de réincarnation. Elle me fit ainsi porter, dès que je fus un peu plus costaud, et même s’ils m’allaient trop grand, les habits du défunt -ses tricots de peau, ses chemises, ses chaussures-, et ce jusqu’à l’usure. Je ne devais pas m’éloigner d’elle, me promener seul, dormir dans des endroits inconnus ou, lorsque nous étions encore à Alger, m’aventurer au bord de la mer. La mer surtout. M’ma m’a appris à en craindre la trop douce aspiration -à tel point que, jusqu’à aujourd’hui, la sensation du sable se dérobant sous la plante des pieds, là où meurt la vague, reste associée pour moi à la noyade. M’ma, au fond, a voulu croire, et pour toujours, que c’étaient les flots qui avaient emporté le corps de son fil. Mon corps devint donc la trace du mort et je finis par obéir à cette injonction muette.

Il se souvient avec douleur et honte de sa vieille mère se traînant de rue en rue dans Alger, des jours entiers, à la recherche du coupable ou d’un membre de sa famille pour psalmodier les pires malédictions contre celui qui lui a enlevé son fils.

    Haroun crache également son fiel contre Meursault qui n’a pas seulement tué Moussa mais aussi toute sa famille, la privant d’une dépouille et d’une tombe et jetant sur elle le voile noir d’un deuil sans fin. Il s’insurge contre le fait que Meursault ait été condamné par les “Roumis” (les Français) pour n’avoir pas pleuré la mort de sa mère plutôt que pour avoir tué son frère. Il lui en veut d’avoir élaboré de fausses excuses, telles que la chaleur et le soleil, pour justifier la mort de Moussa. Il l’accuse enfin d’avoir sali la mémoire de Moussa dans son livre : selon Haroun, Moussa n’a jamais été le proxénète que Meursault a décrit.

      Tout le roman de Kamel Daoud est traversé par des réminiscences camusiennes. Entre le monologue inspiré de La Chute et les nombreuses références qui s’égrènent tout au long de l’oeuvre (le Mythe de Sisyphe par exemple), l’effet miroir avec L’Etranger est saisissant. Meursault n’est pas plus étranger que Haroun : ce sont deux étrangers devant faire face à l’absurde. Le narrateur n’est autre que le Doppelgänger du héros de Camus. Ainsi, le roman s’ouvre sur cette phrase qui entre en résonance directe avec celle de Camus : “Aujourd’hui, M’ma est encore vivante“, qui souligne le rapport à la mère par quoi tout commence. On reconnaît également une certaine symétrie entre Salamano qui hurle sans cesse sur son chien et le voisin du narrateur qui récite le Coran à tue-tête, ou lorsque le narrateur avoue détester les vendredis, de même que Meursault haïssait les dimanches. Haroun, comme Meursault, s’est rendu coupable d’un crime gratuit commis pour venger Moussa. Chacun met en évidence l’absurdité de la vie de l’autre. Ainsi, tout comme Meursault est condamné pour n’avoir pas pleuré la mort de sa mère, Haroun n’est pas condamné pour avoir tué un Français, mais pour n’avoir pas participé à la guerre de libération : aucun des deux protagonistes n’est véritablement jugé  pour le meurtre qu’il a commis. Dans les deux romans, le meurtre introduit une césure dans le récit, le divisant en deux parties égales. Ainsi, le narrateur finit par incarner tous les reproches qu’il adresse à Meursault et sa haine devient identification. Il reconnaît ouvertement, par ailleurs, cette proximité avec le héros de Camus :

J’ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement. C’est cela! Si ton héros raconte si bien l’assassinat de mon frère, c’est qu’il avait atteint le territoire d’une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre des mots, nue comme la géométrie euclidienne. Je crois que c’est cela le grand style finalement, parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. Imagine un homme qui se meurt et les mots qu’il prononce. C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourrait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration. C’est un ascète. 

      Derrière le récit et l’exercice de style, c’est également l’histoire de l’Algérie que Kamel Daoud revisite. La longue confession du narrateur permet de mettre en lumière un demi-siècle d’histoire algérienne. Depuis la mort de Moussa, Haroun a vécu la guerre de libération, l’indépendance et l’Algérie post-coloniale. Par ailleurs, ces références à l’histoire nationale dépassent le roman et laissent entrevoir l’auteur derrière le narrateur. Il y a, en effet, une confusion vertigineuse entre le(s) narrateur(s) et l'(es)auteur(s) : Haroun ne voit pas la différence et nomme le héros camusien  “Albert Meursault”, ce qui laisse supposer -si l’on reste fidèle au jeu de miroir installé dès le début du roman- qu’une telle symétrie est envisageable entre Haroun et Daoud. Cela tient au fait qu’en Algérie, texte et auteur sont inéluctablement confondus autour de Camus. Ainsi, lorsque l’on connaît les chroniques de Kamel Daoud dans le Quotidien d’Oran ou pour Slate Afrique, on reconnaît quelques grands sujets chers à l’auteur et l’on ne peut être indifférent à la critique acerbe de Haroun de l’Algérie bigote où la religion prend trop de place et anesthésie le peuple, ainsi que de ce que l’Algérie nouvellement indépendante a fait de sa liberté :

La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l’indépendance, je crois. 

[…]

La foi, chez nous, flatte d’intimes paresses, autorise un spectaculaire laisser-aller chaque vendredi, comme si les hommes allaient vers Dieu tout chiffonnés, tout négligés. […] C’est l’heure de la prière que je déteste le plus -et ce depuis l’enfance, mais davantage encore depuis quelques années. La voix de l’imam qui vocifère à travers le haut-parleur, le tapis de prière roulé sous l’aisselle, les minarets tonitruants, la mosquée à l’architecture criarde et cette hâte hypocrite des fidèles vers l’eau et la mauvaise foi, les ablutions et la récitation. 

[…]

J’ose te le dire, j’ai en horreur toutes les religions. Toutes! Car elles faussent le poids du monde. J’ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin, de le prendre par le cou et de lui hurler d’arrêter sa récitation de pleurnichard, d’assumer le monde, d’ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d’arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers le cieux et ne reviendra jamais. […]

Les  gens me regardent curieusement parce qu’à mon âge je ne prie personne et ne tends la main à personne. Cela ne se fait pas d’être si proche de la mort sans se sentir proche de Dieu.

A travers le récit de Haroun, Kamel Daoud dresse également un constat lucide sur la situation de l’Algérie contemporaine, notamment sur son replacement dans un grand ensemble arabe au détriment de la nation contre lequel l’auteur s’est plusieurs fois insurgé dans ses chroniques. Ainsi, Haroun s’insurge à son tour : “On le désignait l’Arabe, même chez les Arabes. C’est une nationalité, “Arabe”, dis-moi?. De même, Haroun compare la terre algérienne à une prostituée qui peine à se relever de la colonisation  (“Si tu m’avais rencontré il y a des décennies, je t’aurais servi la version de la prostituée/terre algérienne et du colon qui en abuse par viols et violences répétées“) et raconte comment la guerre de libération a déchaîné la violence dans le pays : “la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace. On tuait beaucoup“. “On en avait le droit puisqu’un roumi n’est pas un musulman“. Haroun témoigne avoir vu “se consumer l’enthousiasme de l’indépendance et échouer les illusions et remarque amèrement que les Arabes aujourd’hui “tournent en rond entre Allah et l’ennui“. Derrière les mots de Haroun, on devine Kamel Daoud se désolant que son pays n’ait pas su conquérir son identité.

      Cette symétrie entre Meursault/Camus d’une part, et Haroun/Daoud d’autre part, est également frappante dans le choix de la langue française. Ici encore, on ne peut faire l’impasse sur ce que représente le français pour l’auteur. Kamel Daoud a appris le français en autodidacte dans une Algérie décolonisée qui a évincé cette langue de ses institutions et son histoire. Par conséquent, le choix du français est important et détonne dans ce contexte post-colonial. On se souvient des mots qu’avait eu Yacine Kateb au sujet de la langue française en Algérie dont il disait qu’elle était “un butin de guerre”. Kamel Daoud semble revenir sur cette affirmation lorsqu’il fait dire au narrateur que “les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant“. Haroun apprend le français pour enquêter sur le meurtrier, non pas “pour pouvoir parler comme les autres, mais pour retrouver un assassin, sans me l’avouer au départ“. Dans le choix d’apprendre le français, il y a la volonté du narrateur de pouvoir informer M’ma sur le meurtre de son fils. Ironie de l’histoire, là où l’apprentissage de cette langue devait rapprocher ces deux êtres, la langue française finit par les séparer et permettre à Haroun de s’émanciper de sa mère. Singulièrement, Haroun se met à lire et relire L’Etranger qu’il a reçu de Meriem -une universitaire dont il est tombé amoureux- non plus pour glaner des indices, mais “pour y retrouver les traces de cette femme, sa façon de lire, ses intonations studieuses“. On le devine, Meursault, Contre-Enquête est un roman qui commence sur la haine de Haroun pour Meursault mais finit ailleurs.

      Outre le choix symbolique du français, la langue est un pur délice. Kamel Daoud joue savamment avec l’alternance symbiotique entre style oral et écrit, entre les phrases qui crient la douleur et l’amertume de Haroun et celles qui mènent à la réflexion. L’écriture est majestueuse, juste et parfois poétique. De toute évidence, il faut avoir lu L’Etranger de Camus pour profiter pleinement du roman et en saisir toutes les subtilités et les richesses. Loin d’être un règlement de comptes littéraires, ce roman est tout à la fois un hommage et une réappropriation qu’il faut s’empresser de lire.

Plus de livres #2

      Un nouveau post dans cette série “Plus de livres” dont le principe –je répète car le #1 remonte un petit peu maintenant- est de lister les livres que j’ai lus mais que je n’ai pas eu le temps de chroniquer ou critiquer. Comme j’avais souligné pour le #1, mon rythme d’écriture n’équivaut pas du tout à mon rythme de lecture : de ce fait, j’enchaîne les livres alors que j’enchaîne beaucoup plus moyennement les articles. Cette série permet donc de citer les livres lus qui ne figurent pas sur ce blog.

Dans l’ordre chronologique pour l’année qui vient de s’écouler :

* Malala (with Christina Lamb), I Am Malala : The Girl Who Stood Up for Education and Was Shot by the Taliban. 

*Amin Maalouf, Les Désorientés.

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*Marjane Satrapi, Persépolis.

*Michael Godwin and Dan E. Bur, Economix, la première histoire de l’économie en BD. 

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*Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle.

*Raphaël Enthoven, Matière Première.

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*Catherine Meurisse, Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix.

*Philippe Geluck, Peut-on Rire de Tout?

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*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit Israélo-Palestinien.

*Stefan Zweig, Marie Stuart.

                           Légende d’une Vie.

                           Amok.

                           Lettre d’une Inconnue.

                           La Confusion des Sentiments.

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*Roger J. Azzam, Liban, L’instruction d’un crime.

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*Isabelle Rossignol, Tête Nue.

*Alexandre Astier, Kaamelott, Texte Intégral, Livres I, II, III.

Le Périple de Baldassare – Amin Maalouf

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      J’avais dit qu’en 2015, je ferai un effort pour poster plus de critiques de romans.

     Voilà donc le premier de cette année. Pour ce faire, j’ai opté pour une valeur sûre : un roman d’Amin Maalouf. Amin Maalouf est dans le top trois de mes auteurs favoris. Ce que j’aime chez lui, c’est sa façon d’aborder et d’être traversé, de par son parcours, par une thématique qui m’intéresse éminemment : les relations Orient-Occident. Et ce roman s’inscrit pleinement dans ce thème : Baldassare Embriaco, un paisible marchand de curiosités gênois installé à Gibelet, entreprend un voyage qui changera sa vie entre Orient et Occident.

      En 1665, Baldassare reçoit, en effet, plusieurs visites troublantes : plusieurs personnes éminentes recherchent un livre, “Le Centième Nom”, qui dévoile le nom inconnu de dieu et sauve le salut celui qui le possède. A la veille de “l’année de la Bête” et de l’Apocalypse (1666), ces visites intriguent Baldassare qui, bien que se refusant à céder aux superstitions qu’il exècre, commence à s’interroger sur le contenu de ce mystérieux livre. Un jour, un vieillard sans le sou de Gibelet vend ses deux seuls livres à Baldassare pour subsister. Le marchand gênois n’en revient pas : il s’agit du Centième Nom! Il s’apprête à lire l’ouvrage et en déceler les secrets lorsqu’un émissaire français, de passage dans sa boutique, voit le livre tant convoité et l’achète, malgré le prix exorbitant proposé par Baldassare. Ce dernier en est désormais sûr : ce livre contient une information secrète, et regrette de suite sa vente. Persuadé par son très pieux neveu de l’erreur qu’il vient de commettre et profondément intrigué par le pouvoir prêté à l’ouvrage , il entreprend donc de partir à la rencontre de cet émissaire pour récupérer le livre sacré. Ce n’est que le début d’un long voyage qui le mènera bien plus loin qu’il ne l’avait prévu et qui changera à tout jamais le cours de sa vie.

      Le roman prend la forme des carnets de voyages tenus par Baldassare au cours de ses pérégrinations. Chaque soir, il y consigne ses aventures et l’avancée de ses recherches qui l’amènent à Constantinople, Smyrne, Chios, Gênes, et même Londres. Il y rencontre diverses philosophies et religions. Cependant, plus le voyage avance, plus le narrateur s’éloigne de ses objectifs et moins il est attaché à récupérer le livre, car il tombe amoureux de leur compagne de voyage, Marta, jeune veuve de Gibelet qui les accompagne jusqu’à Constantinople pour obtenir la preuve de la mort de son mari.

      Au cours de son voyage, Baldassare est constamment tiraillé entre sa raison, son détachement rationnel car profondément cartésien, et sa curiosité et la superstition qui émergent de tant d’étranges coïncidences. De même qu’il est partagé entre son amour grandissant pour Marta et le secret désespoir de ne jamais pouvoir véritablement vivre avec elle. Son voyage, entre joies et peines, entre rencontres heureuses et malheureuses prend la forme d’une quête initiatique qui bouleverse le destin du narrateur. J’ai beaucoup apprécié le choix de la fin, ne versant ni dans la facilité ni dans le romantisme mielleux, qui souligne la complexité et la finalité de la quête de soi.

      Amin Maalouf prouve encore une fois son talent de conteur et de bâtisseur de ponts entre l’Orient et l’Occident. Ce livre nous transporte des villes ingénieusement ressuscitées de l’Empire Ottoman aux confins de l’Europe au XVIIème siècle, avec chacun leur culture, leurs codes, leur mode de fonctionnement. De la corruption ottomane jusqu’aux guerres de religion européennes, ce roman dresse un portrait fascinant des deux rives de la Méditerranée dont Baldassare -et Amin Maalouf à travers lui- en constitue un trait d’union. L’auteur met parfaitement en lumière le cosmopolitisme de certaines cités de l’époque ainsi que la pluralité des langues et des cultures qui peuvent réunir les hommes. Baldassare fait des rencontres en arabe, en latin, en italien, en anglais et chaque rencontre humaine, culturelle et linguistique lui ouvre une fenêtre sur un autre monde dans lequel il se précipite à chaque fois. C’est là toute la richesse que l’on retrouve chez Amin Maalouf. En mettant sans cesse en contact les civilisations, il dresse des ponts et provoque les rencontres entre les deux rives de la “mer du milieu”.

      C’est un régal de pouvoir suivre le protagoniste à travers les pays et les ports, et de découvrir de nouveaux horizons à une époque pourtant reculée et lointaine. Le récit tient le lecteur en haleine entre l’amour, la guerre, l’amitié, la peur, et la tromperie. Autant de thèmes qui pointent l’universel dans un monde divisé en civilisations que Baldassare s’amuse à chevaucher. L’auteur, lui, parle toujours aussi aisément d’une civilisation comme de l’autre.

      Pour habiller ce récit, un français raffiné qui énonce des vérités générales donne envie au lecteur de collecter certaines phrases particulièrement bien senties, comme pour souligner l’universalité dans la langue. Amin Maalouf, via son personnage, parle magnifiquement de ces thèmes qui relient les hommes quelle que soit leur civilisation. Son style est élégant et le lecteur plonge avec engouement dans les confessions de Baldassare.

     A posteriori, je remarque que les mésaventures de Baldassare à Londres trouvent un écho intriguant dans les récents événements ayant eu lieu en France. Entre hystérie collective et fuite individuelle, ce passage jette la lumière sur les dangers des amalgames qui résonnent de façon assez surprenante avec l’actualité.

     En 2012, le roman a été adapté en BD par Joël Alessandra :

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Mauvais Genre – Chloé Cruchaudet

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      Les romans graphiques sont un autre pan de la BD que j’ai appris à apprécier, puis à adorer. Lorsque j’ai lu le synopsis de cet ouvrage, j’ai immédiatement voulu le lire. L’histoire est inspirée de l’essai La Garçonne et l’Assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, lui-même inspiré d’un fait réel : Paul et Louise s’aiment et se marient. Malheureusement, lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, Paul part pour le front. Apeuré et dégoûté par les atrocités de la guerre, il s’automutile puis déserte afin de retrouver Louise à Paris. Condamné à se cacher pour échapper à la peine de mort, ce qu’il vit mal, il décide de se travestir en femme, change d’identité, et devient Suzanne. Sa nouvelle vie en tant que femme va bouleverser son identité et impacter son couple.

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      Le titre de cette BD m’avait tout d’abord intriguée : il me rappelait ce très bon blog qui déconstruit les stéréotypes liés au genre. Ensuite évidemment, la couverture, qui confirme qu’il s’agira dans cette histoire de travestissement et d’identité, a fini de piquer ma curiosité.

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      Outre la problématique du mélange des genres, ce roman graphique évoque aussi les horreurs de la guerre et les ravages que celle-ci a pu causer en termes de traumatismes psychologiques. Bien sûr, le thème le plus exploité est celui du genre tel qu’étudié en sciences sociales, à savoir quelque chose de construit, qui relève du culturel (par opposition au sexe, qui relève du naturel et de la biologie), qui peut évoluer et se transformer à la suite de stimulis extérieurs. Ceci est très éloquent lorsque Paul expérimente sa nouvelle vie en femme : bien que guidé au début par Louise pour les attitudes à adopter, il intègre très vite les codes féminins de l’époque et s’identifie complètement à une femme : il est Suzanne. Il devient même plus “femme” que sa propre femme Louise : il prête davantage d’attention à ses tenues et se pare de fourrures et de tissus riches que Louise elle-même ne se permet pas de porter. L’intrigue nous révèle plus tard qu’il devient même jaloux de Louise car, elle, est une “vraie” femme (la nécessité de mettre des guillemets ici révèle, par ailleurs, l’artificialité du sujet). C’est donc toute la question des identités sexuelles qui est ainsi explorée : on n’est pas tout garçon ou tout fille, les deux genres peuvent cohabiter et fusionner au sein d’une même identité et personnalité.

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       D’autres thèmes sont également abordés, tels que l’alcoolisme car Paul se réfugie dans l’alcool pour fuir les souvenirs de la guerre et l’enfer des tranchées, ou la violence et l’assassinat. Paul est un personnage indéniablement égoïste et lâche : tout d’abord, il entretient sa blessure pour rester à l’infirmerie au plus fort de la guerre, puis il déserte, et enfin, en tant que Suzanne, il néglige sa femme dont il s’éloigne de plus en plus. L’amnistie des déserteurs dix ans après la guerre lui permet de retrouver son identité d’homme mais cela n’est que temporaire : très vite, Paul souhaite redevenir Suzanne, et les deux identités se fondent en lui: bien qu’habillé en homme, il se confectionne des chemises en crêpe de Chine, soulignant l’ambiguïté au fond de lui. On sent que son “soi” homme a été profondément traumatisé par la guerre, alors que son “soi” femme a pu goûter aux joies d’une liberté et d’une vie retrouvées, d’où l’extrême difficulté pour lui de redevenir un homme à part entière et de renoncer à être Suzanne. Ses escales au Bois de Boulogne lui permettent de s’amuser entre gens qui ne se jugent pas, qui ne jetteront pas sur lui le regard réprobateur qu’il redoute, mais surtout qui acceptent pleinement sa nouvelle identité, celle qui fait de lui quelqu’un de nouveau, un rescapé. Son ambiguïté n’est donc pas une fantaisie ou une perversion, c’est un moyen pour lui de surmonter ses souffrances.

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       Le dessin joue un rôle à part entière dans la narration. Visuellement, c’est une belle réussite. Trois couleurs seulement sont utilisées dans la BD : le noir, le blanc et le rouge. Ainsi, dans les premières pages, les trois couleurs cohabitent en harmonie, puis les pages consacrées à la guerre sont entièrement noires. Mais surtout, subtilité ingénieuse, il y a un transfert du rouge, couleur emblématique de la vie, de la féminité, du sang, de la guerre, de la passion : d’abord utilisé pour représenter la robe de Louise, il passe progressivement sur Paul pour illustrer ses robes, puis ses chemises en crêpe de Chine, pour finir par représenter du sang et laisser le roman s’achever sur du noir et blanc principalement. Cette véritable réflexion et maestria dans le choix et l’utilisation des couleurs au service de l’intrigue m’a réellement convaincue et m’a aidée à dépasser le graphisme un peu trop réaliste, voire même assez cru à mon goût.

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       Ce que je retiens de cette lecture, c’est que j’ai été déroutée par l’intrigue et le ton employé. Clairement, je n’étais pas préparée à la teneur à la fois brute, sordide et violente de ce roman graphique. Plusieurs fois j’ai donc été surprise par l’histoire ou le dessin. Dès la lecture achevée, je n’ai pas su sonder et comprendre le contenu de suite, comme s’il fallait laisser décanter. Puis, la nécessité d’analyser ce roman pour en écrire une petite revue m’a finalement permis de saisir toute la portée du sujet, notamment le travestissement comme exutoire et échappatoire. En feuilletant de nouveau la BD pour rédiger cet article, quelques phrases, telle que celle prononcée par ce marchand de confiseries : “Moi j’dis, chacun sa place et les poules seront bien gardées”  font mouche. On comprend que ce confiseur est à côté de la vérité et ne comprend visiblement pas que pour Paul, devenir une femme était quasiment une question de survie pour échapper, certes, au tribunal militaire, mais aussi pour échapper à ses souvenirs traumatiques qui l’auraient sûrement amené au suicide. Cette remarque montre que l’on juge facilement quelque chose que l’on ne comprend pas, et que l’on a plus vite fait de juger les gens que de les comprendre. Cette phrase, en apparence anodine, montre aussi qu’homme et femme peuvent jouer des rôles complètement interversibles : personne n’est naturellement prédisposé pour être ceci ou cela. A l’image de Paul, chaque expérience insurmontable ou chaque obstacle peut faire vaciller notre identité et nous obliger à puiser au fond de soi des ressources parfois non soupçonnées, qu’importent leur sexe ou genre.

      Je conseille de lire cette interview très instructive de Chloé Cruchaudet qui permet d’en apprendre encore davantage sur la BD et sur l’auteure.

      Dois-je préciser que je suis, à présent, totalement convaincue par le genre de la BD? Je veux dire, la BD en tant que genre.  (haha! genre… BD…). C’était le mot de la fin!

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

Les dystopies

     Aujourd’hui, j’aimerais faire un article un peu spécial pour revenir sur un genre littéraire que j’affectionne particulièrement. Selon la définition du Larousse, on appelle une “dystopie” le récit d’une “société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné“. Les dystopies sont aussi parfois appelées “contre-utopies”, dans la mesure où ce sont des récits dont le postulat de départ place le lecteur dans une société future (d’où aussi l’appellation “roman d’anticipation”) dominée par un contre-idéal, visant à alerter le lecteur sur des dérives déjà présentes. La plus célèbre dystopie de la littérature reste sûrement 1984 de George Orwell. On classe souvent les dystopies dans le rayon science-fiction, rayon que, comme la BD, j’ai longtemps délaissé… à tort! C’est pourquoi, en ce jour, je souhaiterais parler des trois grandes œuvres dystopiques qui m’ont fait changer d’avis, et m’ont fait aimer ce genre.

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   La première oeuvre dystopique à laquelle j’ai véritablement prêté attention est Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. (J’ai choisi cette couverture car c’est précisément cette édition que j’ai lue). A l’époque, j’étais très curieuse de lire ce livre à cause du titre: 451 degrés fahrenheit étant la température à laquelle un livre commence à se consumer et à s’enflammer. Dans une société future, le gouvernement a prohibé la lecture et la possession de livres. Pour ce faire, les pompiers ne sont plus là pour éteindre les incendies mais, bien au contraire, pour brûler les livres et les maisons de ceux qui résistent et en possèdent encore. Montag est un pompier. Un soir, au détour d’une rue, il rencontre une jeune fille qui lui pose mille questions sur la société et ses contradictions. Hanté par ces discussions, il se remet progressivement en question. Bien qu’il tente de chasser ces idées, le ver est dans le fruit: après avoir trouvé un livre, Montag décide de le cacher et entre peu à peu en révolte. Je n’en dis pas davantage en ce qui concerne le synopsis tant je conseille vivement de le lire afin d’en découvrir par soi-même toutes les subtilités et de pouvoir jouir de ses surprises sans interférence.

      Ce livre a eu un effet incroyable sur ma vision de notre société moderne. Ce qui m’a frappée est que, bien que cet ouvrage n’ait été écrit qu’en 1953, Ray Bradbury entrevoit déjà, à cette époque, les travers de notre époque contemporaine. A titre d’exemple, et au cœur de sa dystopie, il avait déjà imaginé l’invasion des écrans et le recul des livres (et de la culture) qui en découle. Dans sa société, les livres sont formellement interdits, mais les écrans sont partout, à tel point que Montag, le personnage principal, tente un jour d’éviter de poser ses yeux sur eux, sans succès. De même que Bradbury avait déjà inventé les écouteurs, “les coquillages”, qui sont comme greffés sur les gens de cette société future, tant ces derniers (et, en l’occurrence, la femme de Montag) ne s’en séparent jamais.

     A la lecture de cet ouvrage, on ne peut qu’être frappé par le fait que le futur semble nous avoir rattrapés. L’omniprésence des écrans et de la publicité est une réalité aujourd’hui. Ce livre est, en effet, un effrayant miroir du présent: quel frisson de se rendre compte que ce qui représentait une dystopie pour Bradbury au début des années 50 est quasiment devenu notre quotidien.

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      La seconde dystopie qui m’ait marquée est la BD d’Alan Moore, V pour Vendetta (qui coïncide également avec la lecture de mes premières bédés et la découverte de la richesse de ce médium). Après une guerre nucléaire qui a détruit l’Europe et les Etats-Unis et un attentat bactériologique, au Royaume-Uni, un parti fasciste, Norsefire, s’est hissé au pouvoir et a éliminé toutes les libertés individuelles. Un anarchiste du nom de V, personnage directement victime du nouveau régime, au passé mystérieux et arborant le masque de Guy Fawkes, entreprend de renverser le pouvoir en place par vengeance, avec l’aide d’Evey, jeune femme menacée de viol puis d’exécution pour prostitution.

     Cette BD a le mérite d’aborder frontalement la question de la passivité des masses. Elle fait réfléchir à l’exploitation politique de la peur et du besoin de sécurité après des troubles, qui permet à des régimes autoritaires de s’installer. Dans son allocution télévisée, V l’explique clairement:

«Comment est-ce arrivé ? Qui est à blâmer ? Bien sûr, il y a ceux qui sont plus responsables que les autres et qui devront en rendre compte mais… Encore dans un souci de vérité, si vous cherchez un coupable, regardez simplement dans un miroir.Je sais pourquoi vous l’avez fait. Je sais que vous aviez peur. Qui pourrait se vanter du contraire ! Guerre, terreur, maladie. Une myriade de problèmes a contribué à perturber votre jugement et à vous priver de votre bon sens. La peur a pris ce qu’il y a de meilleur en vous. Et dans votre panique vous vous êtes tourné vers Adam Sutler, aujourd’hui Chancelier. Il vous a promis de l’ordre, il vous a promis de la paix. Tout ce qu’il a demandé en échange, c’est votre consentement silencieux et docile. »

      L’auteur met parfaitement en lumière les mécanismes de surveillance mis en place par le gouvernement et qui, force est de le constater, font progressivement partie de nos vies. La BD a été écrite en 1989, sous les affres de l’ère Thatcher qui désespéraient l’auteur (voir la préface). Or, il est assez choquant de remarquer que nombre des crispations et dérives que dénonce l’auteur sont, en réalité, apparues bien après, dans les années 2000, et notamment après les attentats du 11 septembre, ce qui rend la BD que plus pertinente.

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     Enfin, la dernière dystopie que j’ai lue en date, et sûrement l’une des plus célèbres, est Le Meilleur des Mondes d’Huxley. L’histoire se déroule également en Angleterre, à Londres, à une époque où l’Etat est mondial, où l’on se déplace en hélicoptère privé, et où la société est divisée en castes bien distinctes. Après la Guerre de Neuf ans, toute la société est refondée selon les règles de Sa Forderie. Le conditionnement des individus commence avant la “décantation” (ndlr: la naissance), afin que chaque individu soit pleinement satisfait de sa situation même lorsque celui-ci fait partie des plus basses castes. Les individus n’existent pas en tant que tels: ils sont complètement interchangeables et la communauté prime sur la vie individuelle (et ses libertés). Le soma, une drogue légale qui accumule les avantages de l’alcool sans ses inconvénients, les aide à dépasser les petits tracas quotidiens, si tracas il y a, dans la mesure où tout est fait pour divertir et occuper les individus. Dans ce monde futuriste, Bernard et Lénina sont deux Alpha-Plus -l’élite- qui entreprennent de se rendre à la Réserve de Sauvages en vacances. Là-bas, ils font la rencontre de John, un sauvage, qui va bousculer leur quotidien et leurs vies.

      Huxley va très loin dans ses projections. La société qu’il décrit est une dictature du bonheur: les individus ne doivent plus être vulnérables. Ils ne ressentent ni la passion, ni la violence, ni de sentiment amoureux, ni la tristesse… De par le conditionnement, ils n’ont ni père, ni mère, sont incités à multiplier les conquêtes (ce livre d’Eva Ilouz met, par ailleurs, en évidence cet aspect de notre société contemporaine), et sont étroitement surveillés par les autorités. Les livres sont interdits (il est intéressant d’observer que cela semble être une marotte dans les dystopies), les religions sont éradiquées, ainsi que tout ce qui peut entraver l’épanouissement des individus. Huxley semble mettre en garde contre la déshumanisation qu’induit le progrès technologique. Dans la deuxième partie du livre, via son personnage John (sauvage élevé hors de cette civilisation et dont l’éducation se cantonne aux vers de Shakespeare), Huxley confronte la raison à la passion, le désir à l’amour, et l’inné à l’acquis pour mieux mettre en évidence la vacuité d’un monde aseptisé.

      De toute évidence, ces trois œuvres représentent un tout petit aperçu de ce que ce genre littéraire a pu produire. De nombreux autres ouvrages méritent que l’on y prête attention: du célébrissime 1984 d’Orwell évidemment, en passant par La Kallocaïne de Karin Boye. Certaines dystopies sont également nées au cinéma: c’est le cas de Metropolis de Fritz Lang que l’on ne présente plus, ou de l’excellent Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol. Il s’agit donc incontestablement d’un genre riche et pluriel. Les dystopies sont éminemment politiques, c’est aussi (et surtout!) pour cela qu’elles me passionnent.

      Néanmoins, ce genre n’est pas exempt de toute critique. En rédigeant et en mûrissant cet article, m’est arrivée une expérience singulière qui m’a incitée à m’interroger sur le caractère foncièrement conservateur et réactionnaire inhérent aux dystopies. En nous présentant un futur qui est le résultat direct de la dérive des progrès technologiques et sociaux, la réaction qui s’impose en premier lieu au lecteur est précisément le rejet et la réaction.

      Je me suis donc demandé: les dystopies rendent-elles réactionnaire? J’ai entrepris de faire quelques recherches sur le sujet et me suis rendue compte que ce fut (et demeure) la principale critique adressée au livre 1984 d’Orwell en 1948 par Nadia Khouri, pour qui les dystopies sont, par nature, “nihilistes et réactionnaires”: ” À l’instar des autres anti-utopies, 1984 organise toute sa rhétorique pour s’en prendre aux forces historiques montantes qui menacent de détruire les structures et les principes traditionnels ». Comment, en effet, ne pas se sentir comme le “Zemmour” de ce monde futur que l’auteur nous présente et qui nous rebute? L’auteur Régis Messac a même publié un livre traitant de cette question en 1937.

      Qu’on se comprenne bien: il ne s’agit pas d’excuser et légitimer les totalitarismes qui sont souvent l’objet d’étude privilégié dans les dystopies. Cette réflexion a émergé à la lecture du Meilleur des Mondes d’Huxley. Dans l’ouvrage d’Huxley, les bébés ne sont plus conçus naturellement mais directement engendrés dans des éprouvettes: il est du ressort de l’Etat (et de l’Etat seulement) de gérer les naissances et de conditionner les futurs bébés selon leur classe sociale future. A l’heure de débats houleux en France pour le droit des couples à avoir recours à la GPA et à la PMA pour fonder une famille, (voire même le débat sur la congélation d’ovocytes mise en place par Facebook et Apple pour les femmes souhaitant faire carrière avant d’enfanter), cela m’a fait tilt. A titre personnel, je suis progressiste. Je suis donc favorable au vote sur l’autorisation de la GPA et PMA en France (la Belgique a voté en faveur de ces dispositifs il y a bien longtemps sans que les dérives que l’on fait miroiter en France ne se soient produites). Pourtant, en lisant Huxley, ma première réaction face à cette société funeste où les bébés sont conçus artificiellement a été une réaction de rejet: “les reproductions vivipares (prohibées dans le livre) sont bien mieux” se surprend-on à penser. (Car c’est bien l’objet du livre: dénoncer des potentiels développements technologiques futurs afin d’en mesurer la gravité et la dérive). Or, cela va à rebours de mes idées en temps normal. J’avais donc l’impression d’être le “Zemmour” du futur et du monde imaginé par Huxley. Ce qui est un sentiment pour le moins troublant pour quelqu’un qui en fustige les idées.

      L’utopie des uns peut être la dystopie des autres. Cet aphorisme est, certes, un peu simpliste, mais il résume assez bien comment on peut recevoir une dystopie. Je pense que ce genre s’attache à montrer que l’Homme doit garder et protéger ses valeurs (attachement à la culture, à la démocratie et aux libertés fondamentales) face aux bouleversements que peuvent induire les progrès technologiques. Bien que les dystopies aient pour but de révéler et d’interroger sur des dérives déjà présentes, les fins de ces ouvrages sont ouvertes et optimistes, comme pour suggérer que, même si le futur ne s’annonce pas brillant, tout espoir n’est pas perdu.

La Vagabonde – Colette

     Parmi tous les essais politiques, il est temps de faire un peu de place aux romans. J’avoue ne pas avoir choisi ce livre par hasard parmi l’ensemble de l’oeuvre de Colette. Ce roman marque un tournant à la fois dans la vie et dans la carrière de l’auteure : il y a un avant et un après La Vagabonde. Ce roman est celui de la maturité de Colette, celui qui rompt avec la légèreté, la frivolité de ses précédents romans.

     La Vagabonde est, en effet, un roman autobiographique qui narre l’histoire de Renée Nérée, double transparent de Colette, jeune artiste de scène travaillant en tant que mime dans le Paris des années 20, qui livre la récente expérience de son divorce. Elle y raconte notamment son amertume à l’égard d’un mariage difficile pavé de trahisons d’un ex-mari collectionnant les aventures, et sa nouvelle vie de femme libre qui noie sa peine en se plongeant dans le travail. Vivant seule avec sa chienne, elle prend la résolution de ne plus se faire berner par la gente masculine malgré les nombreuses propositions qui lui sont faites après ses prestations scéniques. C’est ainsi qu’entre dans sa vie un admirateur et amoureux éperdu, Max, qui vient la voir plusieurs fois par semaine. Marquée par tant d’années d’humiliations et de chagrin, elle se convainc que l’homme est un être à mépriser et traite Max avec dédain. Mais souffrant parfois de solitude, elle s’en rapproche bientôt: ” Seule! … Certes je le veux bien, même je le veux -tout court. Seulement voilà… Il y a des jours où la solitude pour un être de mon âge, est un vin grisant qui nous saoule de liberté et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs”. Mais Renée vit cette solitude comme une nécessité, une leçon du passé qu’elle ne veut plus revivre. Ainsi, résister à Max, ne plus tomber amoureuse pour ne plus être soumise, lui paraît la solution la plus raisonnable. Ayant trop souffert, elle ne voit pas que cet homme nouveau ne lui souhaite que son bien et son bonheur.

     (A partir d’ici, je livre la fin du roman, je conseille donc à ceux d’entre vous qui souhaiteraient lire le livre de ne pas lire ce qui suit pour aller directement à la critique au paragraphe suivant).

L’insistance de Max va peu à peu en faire des amis, et Renée le laisse ainsi entrer petit à petit dans sa vie. Néanmoins, la présence de Max n’empêche pas Renée d’accepter une tournée dans toute la France pour la représentation d’un spectacle, décidée plus que jamais à préserver son indépendance. Un ami commun des deux protagonistes va cependant les rapprocher davantage et un premier baiser va sceller le début d’une histoire encore timide mais bien présente. Quelques mois plus tard, Renée entame sa tournée transie, hantée par l’absence de son amant qui lui manque, sentiment qu’elle n’a plus ressenti depuis tellement de mois! Ce sentiment ne lui est pas facile à supporter, il la dévore, elle pense sans cesse à Max resté à Paris, et malgré les lettres régulières qu’ils s’envoient, ne parvient pas à trouver la paix intérieure qu’elle était parvenue à atteindre. Elle en vient à interpréter certaines lettres de Max et l’amour la ronge de nouveau. Elle se sent vaincue. Des années de reconstruction personnelle pour finalement retomber dans les eaux noires du sentiment amoureux qui lui rappelle tellement de douleur pour si peu de réconfort! Dans une lettre finale tragique, elle rend sa liberté à son amant – ou, plutôt, reprend la sienne – et envisage de partir en Amérique Latine avec une troupe de théâtre, au lieu de rentrer à Paris et risquer de retomber dans les bras de Max.

     Ce roman de Colette est admirable à plusieurs points de vue. A l’époque où il est paru, ce livre a surtout été loué pour ses qualités de description du monde du spectacle et des coulisses des cabarets parisiens au début du siècle. On remerciait alors Colette pour le voyage que représentait ce roman dans l’univers des artistes, du Paris de la nuit, mais également pour rendre justice à cette profession dont la difficulté était très peu connue. Les accessoires, les troupes, les amitiés et les solidarités du métier sont retranscris avec une fidélité sans faille. On entre dans cet univers comme dans un cirque. Il est vrai que, de ce point de vue, Colette relève ce pari avec brio.

    La Vagabonde est surtout l’occasion d’une formidable réflexion sur la condition de la femme, et l’un des premiers textes féministes dans lequel la femme trouve sa liberté dans le travail. Renée est très attachée à son travail de mime car celui-ci lui permet de vivre en dehors de toute domination masculine. A l’époque, comme l’a notamment étudié Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, les artistes étaient les seules femmes à jouir de cette autonomie financière dans la mesure où il s’agissait du seul domaine dans lequel elles étaient autorisées à travailler. De cette façon, la femme s’affranchit de sa position de vassale, pour reprendre les termes de Beauvoir, et peut enfin se réaliser elle-même. Renée Nérée est donc l’une des premières femmes émancipées de ce siècle : “A mes bonnes heures, je me dis et me redis, joyeusement, que je gagne ma vie!”. Par là même, Colette affirme la force que les femmes de son époque ne sont pas encore conscientes d’avoir. Longtemps humiliée et passive, le divorce, et le devoir de travailler qu’il implique, sont pour elle sa résurrection, et sa capacité à penser son passé révèle en elle la possibilité infinie de réaction chez la femme : “Je leurs rends cette justice en me flattant moi-même: il n’y a guère que dans la douleur qu’une femme soit capable de dépasser la médiocrité. Sa résistance y est infinie ; on peut en user et abuser sans rien craindre qu’elle ne meure, moyennant que quelque puérile lâcheté physique ou quelque religieux espoir la détournent du suicide simplificateur”. Son féminisme émane aussi de sa méfiance envers tout attachement amoureux, qui ne la rend paradoxalement que plus irrésistible aux yeux de ses admirateurs. Ce récit est pour beaucoup dans la reconnaissance en Colette d’une auteure qui a littéralement bouleversé les codes avec ses idées inédites: Colette est l’archétype de la nouvelle femme libérée, celle dont la liberté a émergé de la réalité sociale. En effet, n’étant pas née dans une famille aisée, la nécessité de travailler s’est imposée pour s’entretenir. En ce sens, son récit a eu beaucoup d’impact sur la population féminine qui se reconnaissait dans la situation de Renée Nérée, beaucoup plus que dans les romans de facture plutôt bourgeoise.

     La lecture de ce roman prend toute sa mesure si on garde à l’esprit qu’il s’agit de la vie de Colette, qui a dû travailler au music-hall après son divorce. Ce livre est d’ailleurs, pour elle, sa façon de transcender sa douleur, de se retrouver et de connaître le début de la reconnaissance en tant que femme de lettres. A titre personnel, la lecture est d’autant plus agréable que le niveau de langue est élevé. Le style de Colette nous traverse tant elle sait décrire avec justesse les méandres de sa pensée et sa psyché. L’auteure a, par ailleurs, publié une suite à ce roman, L’Entrave, qui fera l’objet d’une critique bientôt.