L’Ignorance – Milan Kundera

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      Il y a un peu plus d’un mois (oui, j’ai du retard sur mes revues!), j’ai terminé la lecture de L’Ignorance de Milan Kundera. Le thème du roman -l’émigration- et son corollaire, la nostalgie (ou l’absence de nostalgie, en l’occurrence), ont tout particulièrement attisé mon intérêt pour ce livre.

      C’est à travers l’histoire d’Irena, exilée à Paris depuis vingt ans après avoir fui la Tchécoslovaquie, que Kundera choisit d’aborder son sujet. Après les événements de la Révolution de velours ayant renversé le régime communiste, Irena entreprend un bref retour au pays qu’elle appréhende. Elle qui a toujours vécu dans l’ombre de sa mère craint que les retrouvailles ne soient difficiles. Elle redoute également que ses anciennes amies ne lui reprochent son exil et que l’incompréhension s’installe entre elles.

Fidèles à la tradition de la Révolution française, les Etats communistes ont jeté l’anathème sur l’émigration, considérée comme la plus odieuse des trahisons. Tous ceux qui étaient restés à l’étranger étaient condamnés par contumace dans leur pays et leurs compatriotes n’osaient pas avoir de contact avec eux.

A l’aéroport, Irena rencontre Josef, un vieil ami du lycée avec qui elle avait eu une brève liaison, qui a décidé d’émigrer au Danemark. Lui aussi est de passage au pays où il rend visite à son frère, N., qui lui sert des reproches et lui fait également ressentir son animosité face au départ. Irena et Josef décident de fixer un rendez-vous pour se revoir, alors que Gustaf, le second mari d’Irena qui l’a suivie à Pragues pour affaires, rencontre la mère de celle-ci.

      Je n’en dirai pas plus concernant le synopsis, tant la seconde partie du livre se consacre davantage au dénouement de l’histoire et à la partie romancée du roman. En revanche, je ne peux faire l’impasse sur l’analyse des premiers chapitres du livre qui traitent de plusieurs thématiques fortes, flirtant parfois légèrement avec l’essai, ce qui donne au roman toute sa consistance.

      Le roman s’ouvre sur une vision homérique de l’exil : Kundera raconte l’exil d’Ulysse et son retour à Ithaque, sa patrie, tel que raconté par Homère dans L’Odyssée, “l’épopée fondatrice de la nostalgie” selon Kundera. L’auteur explique qu’Ulysse a préféré, après vingt années d’errance, retourner dans son Ithaque natale, qu’ “à l’exploration passionnée de l’inconnu (l’aventure), il préféra l’apothéose du connu (le retour)”, ce qui fait dire à Kundera qu’Ulysse, “le plus grand aventurier de tous les temps est aussi le plus grand nostalgique“.

      Par cette analogie, Kundera s’interroge sur la place de la nostalgie dans l’exil. Selon lui, bien que la nostalgie soit un sentiment récurrent chez les émigrés, tous les émigrés ne l’éprouvent pas fatalement. C’est, par ailleurs, le cas d’Irena : c’est son amie française Sylvie qui l’incite, plus ou moins, à retourner en Tchécoslovaquie après la chute du communisme. Irena, elle, n’en a d’abord aucune envie, elle considère ne plus avoir d’attaches avec ce pays dans lequel elle a laissé tous ses complexes et ses incertitudes. Par le biais de ce personnage, Kundera interroge le fantasme de l’exilé, celui que l’on plaint, “le Grand Souffrant“. Plusieurs passages attestent de cette vision :

“S’est-elle vraiment dit “Dieu merci”? Elle, une émigrée que tout le monde plaint d’avoir perdu sa patrie, elle s’est dit “Dieu merci”?”

“Pourtant, il la voyait exactement comme tout le monde la voyait : une jeune femme qui souffre, bannie de son pays.” 

“Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée, fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. […] Ils avaient fait vraiment beaucoup pour moi. Ils ont vu en moi la souffrance d’une émigrée. Puis le moment est venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même.”

       Kundera explique également les nuances du mot “nostalgie” entre les différentes langues européennes pour constater que le latin ignorare est le plus fidèle au sentiment d’absence dont on se languit : “Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens“. D’où le titre de l’oeuvre, L’Ignorance. L’ignorance jalonne le roman de bout en bout : l’ignorance de ce que vivent les autres restés au pays, mais aussi l’ignorance de ce que vivent les émigrés dans leur pays d’accueil. L’ignorance est aussi ce qui caractérise la relation entre Irena et Josef. De même, l’auteur analyse les rapports entre nostalgie et mémoire. La nostalgie est-elle un trop-plein de souvenirs ou, au contraire, un éloignement des souvenirs? A cette question, l’auteur répond :

Plus la nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. 

      Autre thème majeur abordé par l’auteur qui a retenu toute mon attention : la musique. Kundera utilise l’analogie de la musique pour montrer que l’homme n’a aucune prise sur l’avenir, et qu’il est bien incapable de faire des prophéties. L’auteur souhaite montrer que les prédictions en disent davantage sur le présent de celui qui les énonce que sur le futur. A cette fin, Kundera raconte l’histoire d’un compositeur, Arnold Schönberg, qui déclarait, en 1921, que ses compositions allaient asseoir la domination allemande sur la musique pour cent ans sans se douter qu’à peine dix ans plus tard, il serait banni, parce que juif, d’Allemagne. A l’image de Schönberg qui s’est trompé dans ses prédictions, les Tchécoslovaques n’ont pu prévoir la chute du communisme dans la mesure où, dans leur esprit, il s’était implanté pour bien plus longtemps et ceux-ci ne croyaient pas la fin du tunnel si proche.

Quand Skacel s”est enfermé pour trois cents ans dans la maison de tristesse, c’était parce qu’il voyait son pays englouti à jamais par l’empire de l’Est. Il se trompait. Sur l’avenir, tout le monde se trompe.

Même lorsque l’avenir s’inscrit déjà un tant soit peu dans le présent, les hommes ne peuvent saisir toute la mesure de ce à quoi ressemblera le futur. Ainsi, Schönberg, contemporain à l’invention de la radio, a sous-estimé la révolution technologique qui s’ensuivit :

Schönberg était conscient  de l’existence de la bactérie. Déjà en 1930, il écrivait : “La radio est un ennemi, un ennemi impitoyable qui irrésistiblement avance et contre qui toute résistance est sans espoir” ; elle “nous gave de musique […] sans se demander si on a envie de l’écouter, si on a la possibilité de la percevoir”, de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi des bruits.

A travers l’histoire de Schönberg, Kundera propose une double réflexion sur la temporalité et la musique. Bien d’autres thèmes sont ainsi discutés par l’auteur, allant de simples digressions sur l’Histoire du communisme à la critique du capitalisme frénétique post-soviétique. Enfin, impossible de lire cette oeuvre sans penser à l’histoire personnelle de Kundera, ayant quitté la Tchécoslovaquie pour la France en 1975.

      Ces passages qui s’inscrivent, tels de mini-essais, dans le récit sont ce qui m’a le plus intéressée et plu dans le livre. Comme toujours dans les romans de Kundera, c’est cette oscillation, cette forme mi-roman mi-essai qui donne toute sa force au livre. Les réflexions philosophiques sont intégrées au récit et à l’histoire personnelle des personnages. Ainsi, la voix de l’auteur s’immisce dans le récit et rompt brutalement l’illusion romanesque. Kundera sollicite donc tout à la fois la raison et l’intelligence du lecteur pour saisir la mise en perspective du roman, mais en appelle aussi à ses émotions et son empathie pour suivre l’histoire des personnages.

      Bien que ce roman aborde un thème qui me passionne et que le sujet soit superbement exploité (profondément, et en prenant le sujet à contre-pied), j’ai terminé la lecture du roman avec un goût doux-amer. Comme toujours dans ses livres, je ne comprends pas pourquoi Kundera malmène aussi systématiquement les personnages féminins dans ses romans. On espère pour Irena, pour sa reconstruction, pour son retour peut-être salvateur, mais, comme Tereza dans L’Insoutenable Légèreté de l’Etre, l’auteur la confronte aux pires réalités.

      Néanmoins, malgré le redoutable pessimisme de l’auteur, je conseille la lecture de ce roman car on ressort toujours grandi d’un roman de Kundera.

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Plus de livres #2

      Un nouveau post dans cette série “Plus de livres” dont le principe –je répète car le #1 remonte un petit peu maintenant- est de lister les livres que j’ai lus mais que je n’ai pas eu le temps de chroniquer ou critiquer. Comme j’avais souligné pour le #1, mon rythme d’écriture n’équivaut pas du tout à mon rythme de lecture : de ce fait, j’enchaîne les livres alors que j’enchaîne beaucoup plus moyennement les articles. Cette série permet donc de citer les livres lus qui ne figurent pas sur ce blog.

Dans l’ordre chronologique pour l’année qui vient de s’écouler :

* Malala (with Christina Lamb), I Am Malala : The Girl Who Stood Up for Education and Was Shot by the Taliban. 

*Amin Maalouf, Les Désorientés.

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*Marjane Satrapi, Persépolis.

*Michael Godwin and Dan E. Bur, Economix, la première histoire de l’économie en BD. 

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*Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle.

*Raphaël Enthoven, Matière Première.

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*Catherine Meurisse, Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix.

*Philippe Geluck, Peut-on Rire de Tout?

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*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit Israélo-Palestinien.

*Stefan Zweig, Marie Stuart.

                           Légende d’une Vie.

                           Amok.

                           Lettre d’une Inconnue.

                           La Confusion des Sentiments.

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*Roger J. Azzam, Liban, L’instruction d’un crime.

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*Isabelle Rossignol, Tête Nue.

*Alexandre Astier, Kaamelott, Texte Intégral, Livres I, II, III.

Le Périple de Baldassare – Amin Maalouf

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      J’avais dit qu’en 2015, je ferai un effort pour poster plus de critiques de romans.

     Voilà donc le premier de cette année. Pour ce faire, j’ai opté pour une valeur sûre : un roman d’Amin Maalouf. Amin Maalouf est dans le top trois de mes auteurs favoris. Ce que j’aime chez lui, c’est sa façon d’aborder et d’être traversé, de par son parcours, par une thématique qui m’intéresse éminemment : les relations Orient-Occident. Et ce roman s’inscrit pleinement dans ce thème : Baldassare Embriaco, un paisible marchand de curiosités gênois installé à Gibelet, entreprend un voyage qui changera sa vie entre Orient et Occident.

      En 1665, Baldassare reçoit, en effet, plusieurs visites troublantes : plusieurs personnes éminentes recherchent un livre, “Le Centième Nom”, qui dévoile le nom inconnu de dieu et sauve le salut celui qui le possède. A la veille de “l’année de la Bête” et de l’Apocalypse (1666), ces visites intriguent Baldassare qui, bien que se refusant à céder aux superstitions qu’il exècre, commence à s’interroger sur le contenu de ce mystérieux livre. Un jour, un vieillard sans le sou de Gibelet vend ses deux seuls livres à Baldassare pour subsister. Le marchand gênois n’en revient pas : il s’agit du Centième Nom! Il s’apprête à lire l’ouvrage et en déceler les secrets lorsqu’un émissaire français, de passage dans sa boutique, voit le livre tant convoité et l’achète, malgré le prix exorbitant proposé par Baldassare. Ce dernier en est désormais sûr : ce livre contient une information secrète, et regrette de suite sa vente. Persuadé par son très pieux neveu de l’erreur qu’il vient de commettre et profondément intrigué par le pouvoir prêté à l’ouvrage , il entreprend donc de partir à la rencontre de cet émissaire pour récupérer le livre sacré. Ce n’est que le début d’un long voyage qui le mènera bien plus loin qu’il ne l’avait prévu et qui changera à tout jamais le cours de sa vie.

      Le roman prend la forme des carnets de voyages tenus par Baldassare au cours de ses pérégrinations. Chaque soir, il y consigne ses aventures et l’avancée de ses recherches qui l’amènent à Constantinople, Smyrne, Chios, Gênes, et même Londres. Il y rencontre diverses philosophies et religions. Cependant, plus le voyage avance, plus le narrateur s’éloigne de ses objectifs et moins il est attaché à récupérer le livre, car il tombe amoureux de leur compagne de voyage, Marta, jeune veuve de Gibelet qui les accompagne jusqu’à Constantinople pour obtenir la preuve de la mort de son mari.

      Au cours de son voyage, Baldassare est constamment tiraillé entre sa raison, son détachement rationnel car profondément cartésien, et sa curiosité et la superstition qui émergent de tant d’étranges coïncidences. De même qu’il est partagé entre son amour grandissant pour Marta et le secret désespoir de ne jamais pouvoir véritablement vivre avec elle. Son voyage, entre joies et peines, entre rencontres heureuses et malheureuses prend la forme d’une quête initiatique qui bouleverse le destin du narrateur. J’ai beaucoup apprécié le choix de la fin, ne versant ni dans la facilité ni dans le romantisme mielleux, qui souligne la complexité et la finalité de la quête de soi.

      Amin Maalouf prouve encore une fois son talent de conteur et de bâtisseur de ponts entre l’Orient et l’Occident. Ce livre nous transporte des villes ingénieusement ressuscitées de l’Empire Ottoman aux confins de l’Europe au XVIIème siècle, avec chacun leur culture, leurs codes, leur mode de fonctionnement. De la corruption ottomane jusqu’aux guerres de religion européennes, ce roman dresse un portrait fascinant des deux rives de la Méditerranée dont Baldassare -et Amin Maalouf à travers lui- en constitue un trait d’union. L’auteur met parfaitement en lumière le cosmopolitisme de certaines cités de l’époque ainsi que la pluralité des langues et des cultures qui peuvent réunir les hommes. Baldassare fait des rencontres en arabe, en latin, en italien, en anglais et chaque rencontre humaine, culturelle et linguistique lui ouvre une fenêtre sur un autre monde dans lequel il se précipite à chaque fois. C’est là toute la richesse que l’on retrouve chez Amin Maalouf. En mettant sans cesse en contact les civilisations, il dresse des ponts et provoque les rencontres entre les deux rives de la “mer du milieu”.

      C’est un régal de pouvoir suivre le protagoniste à travers les pays et les ports, et de découvrir de nouveaux horizons à une époque pourtant reculée et lointaine. Le récit tient le lecteur en haleine entre l’amour, la guerre, l’amitié, la peur, et la tromperie. Autant de thèmes qui pointent l’universel dans un monde divisé en civilisations que Baldassare s’amuse à chevaucher. L’auteur, lui, parle toujours aussi aisément d’une civilisation comme de l’autre.

      Pour habiller ce récit, un français raffiné qui énonce des vérités générales donne envie au lecteur de collecter certaines phrases particulièrement bien senties, comme pour souligner l’universalité dans la langue. Amin Maalouf, via son personnage, parle magnifiquement de ces thèmes qui relient les hommes quelle que soit leur civilisation. Son style est élégant et le lecteur plonge avec engouement dans les confessions de Baldassare.

     A posteriori, je remarque que les mésaventures de Baldassare à Londres trouvent un écho intriguant dans les récents événements ayant eu lieu en France. Entre hystérie collective et fuite individuelle, ce passage jette la lumière sur les dangers des amalgames qui résonnent de façon assez surprenante avec l’actualité.

     En 2012, le roman a été adapté en BD par Joël Alessandra :

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Birthday and Christmas Haul

      Je reviens en coup de vent pendant cette période de fêtes pour partager mes cadeaux d’anniversaire et de Noël. Car oui, cette année j’ai été très gâtée en livres! J’ai eu la chance de recevoir exclusivement des livres que je souhaitais acquérir depuis quelques semaines. Trêve de blabla, les voici en images :

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      Tout d’abord, j’ai reçu deux très beaux livres sur lesquels je lorgnais depuis un petit moment : J’Irai Dormir Chez Vous, Carnet d’Un Voyageur Taquin d’Antoine de Maximy, et Libre Comme Elles d’Audrey Pulvar. Ces deux beaux livres, je les désirais ardemment. Ils figuraient depuis plusieurs mois sur ma Wish List et c’est avec grand bonheur que j’ai découvert mes cadeaux et ai pu les ajouter à ma bibliothèque. J’ai déjà lu quelques chapitres de chacun (quatre portraits de Libre Comme Elles et cinq destinations du carnet de voyage d’Antoine de Maximy) et tous deux sont à la hauteur de mes attentes pour le moment!

  •  Plusieurs livres de Stefan Zweig :

             * Brûlant Secret, Clarissa, et Le Combat avec le Démon

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         Fan absolue de Stefan Zweig depuis plusieurs années, j’avais décidé, cette année, d’accorder une place particulière à Zweig dans ma bibliothèque : je décidai donc de rassembler tous ses livres que j’avais en ma possession et d’entamer une collection digne de ce nom. Ayant déjà parcouru sa bibliographie avec appétence, il ne m’en manquait pas beaucoup. Néanmoins, certaines de ses biographies -partie de sa bibliographie dont je me délecte le plus- sont très difficiles à trouver! De même, il me manquait quelques nouvelles, telles que Clarissa, que je recherchais depuis longtemps, ou Brûlant Secret que j’avais emprunté sans jamais penser à l’acheter pour ma collection personnelle. Le Combat avec le Démon, en particulier, retient mon attention: il s’agit d’un ouvrage très difficile à trouver en librairie lambda qui porte sur trois grandes figures -Kleist, Hölderlin, et Nietzsche- qui fascinent Zweig et l’amène à réfléchir au pouvoir de création de l’esprit humain, sujet qui l’a toujours attiré, lui le grand collectionneur de brouillons des grands auteurs par lesquels il pensait pouvoir sonder les esprits de ses écrivains préférés. Ce sera, sans aucun doute, l’occasion pour moi de découvrir un autre essai de Zweig certes, mais aussi d’en apprendre davantage sur ces grands esprits qui ont marqué leur temps.

          * Pays, Villes, Paysages, Balzac le Roman d’une Vie, Correspondance 1897-1919

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      Ici encore, plusieurs livres qui manquaient cruellement à ma collection. Zweig étant un grand voyageur, et moi une passionnée d’écrits de voyages, je ne pouvais passer à côté de ses récits sur les nombreux endroits où il a pu voyager, compilés dans Pays, Villes, Paysages. J’ai très hâte de lire cet ouvrage dans la mesure où j’ai déjà eu connaissance de certains passages, notamment le malaise face au modernisme des Etats-Unis qui avait intrigué l’auteur. Nul doute que cet ouvrage de Zweig saura ravir ma curiosité de lectrice avide de notes de voyages.

      De la même façon, il me tarde de lire la biographie de Balzac. Comment ne pas résister à l’envie de lire ce qu’écrit mon auteur préféré sur son propre auteur préféré? Surtout que Zweig excelle en tant que portraitiste et psychologue, et que ses biographies sont toujours un moment de lecture intense, mêlant histoire, culture, littérature et écriture romancée parfaitement maîtrisée.

      Enfin, ouvrage qui, je m’en rends compte, fait subtilement écho à mon livre préféré de Zweig -celui qui a bouleversé ma vie de lectrice, Le Monde d’Hier- et qui aurait dû figurer dans ma collection depuis bien longtemps: sa Correspondance entre 1897 et 1919. Moi qui suis admirative de l’auteur autant que bouleversée par le destin de l’homme, je ne comprends pas que cet ouvrage ne soit passé entre mes mains plus tôt. J’ai déjà pu lire certaines lettres, notamment celle de l’été de 1914 auxquelles j’ai de suite sauté, car je sais l’écho qu’a pu avoir le déclenchement de la Première Guerre Mondiale dans l’oeuvre de Zweig, tel qu’il le confesse dans Le Monde d’Hier. Ces lettres sont bouleversantes, comme a pu l’être ma lecture du Monde d’Hier, et font remonter toute la nostalgie et la circonspection de Zweig face à son temps et ses contemporains. Je retrouve ainsi, dans ce livre, tout ce qui m’a bouleversée dans Le Monde d’Hier et qui a fait de ce livre mon livre préféré.

      Deux livres, Trois Maîtres et Trois Poètes de leur Vie, doivent encore venir s’ajouter à ces nouveautés (ils sont encore en commande) et viendront mettre une touche presque finale à ma collection de biographies par Zweig.

      Ma collection des œuvres de Stefan Zweig commence à prendre véritablement forme, en voici un petit aperçu pour les plus curieux :

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Cliquez pour agrandir!

(Je précise qu’il en manque quatre : Les Très Riches Heures de l’Humanité et Marie-Antoinette que j’ai prêtés, et Trois Maîtres et Trois Poètes de leur Vie que je dois encore recevoir!)

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      En écho au succès de mon article sur l’émission J’Irai Dormir Chez Vous versus Rendez-Vous en Terre Inconnueon m’a offert ce livre d’Antoine de Maximy qui retrace les débuts du célèbre globe-trotter. Ce livre me permettra de mieux connaître son parcours, savoir quelles expériences il a vécues, notamment en tant que reporter, avant que ce dernier ne soit connu pour son émission J’Irai Dormir Chez Vous, et de lire ses impressions sur le monde. Encore une fois, ce sera l’occasion de voyager et de lire des récits de voyages dont je suis si friande.

      Enfin, deux petites exceptions : deux livres d’Henri Laborit qui ne m’ont pas été offerts mais que j’ai achetés hier sur le conseil d’une amie : Eloge de la Fuite dans lequel l’auteur réfléchit à la biologie des comportements humains pour mieux appréhender des thèmes philosophiques  tels que la liberté, le travail, voire l’amour. Puis, La Nouvelle Grille, dans lequel Laborit revient sur l’origine de nos sociétés afin de réfléchir à l’émergence de nouvelles structures humaines, davantage basées sur l’intelligence et la création intellectuelle humaine. Ces deux derniers ouvrages sont un peu plus pointus, mais ayant depuis toujours été passionnée par l’Histoire des idées et les structures sociales, j’ai pu feuilleter quelques pages qui attisent ma curiosité et mon envie inextinguible d’en apprendre toujours plus.

      Voilà donc un bon aperçu de mes prochaines lectures qui annonce la teneur de mes prochains articles pour 2015! J’essaierai tout de même de continuer à varier les plaisirs et les horizons culturels en y intégrant toujours des bédés, mais aussi des romans (Francis Scott Fitzgerald notamment), et d’autres découvertes!

      J’en profite pour vous souhaiter une excellente année 2015!

      Je vous retrouve très bientôt!

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La Chair Interdite – Diane Ducret

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       La célèbre auteure des deux essais sur les femmes de dictateurs revient, depuis le mois dernier, avec un tout nouveau travail de recherche et de réflexions sur la “chair interdite”, à savoir le sexe féminin, et la façon de l’appréhender au cours des millénaires. Souvent brimé, méprisé, mais toujours contrôlé et surveillé, Diane Ducret raconte comment l’image , mais aussi la maîtrise du sexe féminin a évolué au cours des siècles. (Pour lire directement mon avis, c’est un peu plus bas!) (Oui j’innove un peu parfois!)

      Dans un prologue très éloquent, l’auteure dévoile la genèse de son travail en s’interrogeant sur le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient” :

             Persuadée que toutes les représentantes de ce sexe naissaient comme moi libres et égales en droits ou presque, j’ai un temps laissé là ces interrogations, pour me pencher sur le sort de celles qui étaient livrées aux tourments de l’amour et de la dictature, en se donnant corps et âme aux tyrans qui ont fait trembler le XXème siècle. Mais depuis quelques années, il m’est devenu impossible de ne pas voir dans les médias les images de mes semblables se dénudant, pour lutter contre les intégrismes, être les victimes de marchés du sexe, des trophées de guerre, ou manifester dans la rue pour un droit que l’on pensait acquis, celui de choisir quand devenir mère ou pas, et de faire de son corps un lieu de plaisir autant que de reproduction. Selon l’époque ou l’endroit , le plaisir et la maternité seront pour certaines un fardeau, pour d’autres un devoir ou un interdit, et il faudra se battre pour que le sort se montre clément. Autant d’images qui m’ont rappelé que j’avais encore tout à apprendre de l’assertion de Simone de Beauvoir et de la chance, comme de la malédiction, d’être née avec un sexe de femme.

L’auteure révèle un rapport compliqué au sexe féminin qui dure depuis des siècles : tantôt loué, tantôt dénigré et méprisé, elle rappelle que ce dernier “aura toujours quelque chose à se reprocher“.

      Ainsi, l’ouvrage retrace les grandes périodes de l’Histoire et comment celles-ci ont considéré les femmes. C’est donc l’occasion de passer en revue les droits (ou l’absence de droits) que l’assignation à naître et être de sexe féminin implique. De l’Antiquité d’Agnodice, en passant par le Moyen-Age et Jeanne d’Arc, la “pucelle d’Orléans” de concours avec l’expansion du christianisme qui fait des vierges des saintes, Diane Ducret montre que chaque grande époque historique apporte son lot de contraintes et d’interdits pour les femmes. A la Renaissance, l’importation en Europe de la ceinture de chasteté ne manque pas de soulever les femmes et certains poètes, notamment Voltaire, qui s’indignent de voir leurs contemporaines ainsi emprisonnées. La Révolution française, qui installe la démocratie bourgeoise et le mariage bourgeois, voit les femmes cantonnées au rôle de mère exclusivement et le sexe des femmes ramené à sa fonction reproductrice uniquement, alors même que le libertinage masculin est à son comble. C’est à cette époque également, nous renseigne Diane Ducret, que l’on commence à diagnostiquer de façon assez systématique l’hystérie chez nombre de femmes. Origine de tous les maux des femmes, des médecins dans toute l’Europe préconisent l’excision pour mettre fin à ce fléau, mais aussi à toutes les maladies : vous souffrez de l’angine? Très bien, une petite excision devrait bien pouvoir soigner cela rapidement! Tous les prétextes sont bons pour mutiler à tout-va les femmes qui, souffrant de ne pouvoir faire d’étude et donc de ne pouvoir devenir elles-mêmes médecins afin de soigner leurs semblables, ne peuvent objecter aucun refus. Mais très vite, l’excision est délaissée pour la radicale ovarectomie, la fameuse “méthode Battey”, qui fera des ravages en termes démographiques dans toute l’Europe et en Amérique, et rendra stériles plus de 100 000 femmes pour, la plupart du temps, de simples règles douloureuses.

      Dans la partie intitulée “Demain on rase gratis”, l’auteure revient sur la tonte des femmes après la seconde guerre mondiale mais également dans l’Espagne franquiste, à travers l’histoire de Marcelle Polge, pour nous apprendre qu’en réalité la tonte des cheveux n’est pas le plus important dans ces “purges”: tout autant que les cheveux, c’est surtout le pubis que l’on rase publiquement chez les femmes afin de leur ôter leur nubilité. Comme le souligne Diane Ducret, cette opprobre systématique jetée sur les femmes par les libérateurs rappelle les pratiques similaires adoptées par les nazis : en effet, le rasage du pubis est obligatoire à l’arrivée dans les camps. L’auteure met donc finement en évidence que la cruauté, notamment envers les femmes, n’a pas de nationalité mais est transnationale en montrant que les “libérateurs” pratiquaient, en réalité, exactement les mêmes processus de déshumanisation que leurs ennemis, et se vengeaient bassement, tout comme les nazis, sur les femmes.

L’exutoire  de la peur et de la souffrance passe par la destruction ou l’humiliation de la source de la féminité. […] Leur chair dénudée est mise en avant dans des cérémonies expiatoires où l’on détruit l’image de leur féminité, leur sexualisation. Les poils pubiens, synonymes de nubilité, de maturité sexuelle,  sont le support, le signe de la trahison. […]

Le rasage du pubis, comme de la chevelure, est systématique à l’arrivée dans les camps allemands. A Auschwitz-Birkenau, l’écrivain Elisa Springer, juive d’origine hongroise naturalisée italienne, se souvient de cette première violation de l’intime: “Dans une dernière tentative pour me défendre d’une telle violence physique et morale, je serrai les jambes, cherchant à me couvrir la poitrine avec les bras. Un nazi me frappa avec le canon de son fusil et cria brutalement “Écarte les jambes et laisse toi raser!”.

De même, l’auteure évoque la décolonisation pour aborder les préjugés racistes dont ont souffert certaines tribus du Cameroun, du Rwanda et du Congo de par leur rapport sacré au sexe féminin et à la nudité. De nombreuses tribus africaines louent le sexe féminin qui y est infiniment respecté et se situe au cœur de leurs croyances. La pratique du gukuna notamment est très répandue (ndlr: étirement des lèvres pour montrer la maturité sexuelle et la fertilité). Ainsi l’homme blanc qui vient coloniser ces contrées est-il répugné par les femmes noires nues et par le sexe pendant des indigènes et tente de proscrire et d’éradiquer ces pratiques pour imposer les siennes.

       Au-delà d’être simplement un historique du rapport compliqué au sexe féminin à travers les siècles, cet ouvrage parcourt également les étapes importantes de la conquête de droits par les femmes. Ainsi, Diane Ducret aborde les premières recherches pour émanciper les femmes de leurs menstruations qui, pendant des siècles, les ont obligées à rester confinées chez elles durant cette période du mois. Après avoir expliqué comment les menstruations ont pendant longtemps permis de stigmatiser et ostraciser les femmes de la société, elle narre comment Gertrude Tenderich (en rachetant le brevet à Earle Haas qui avait mené les premières recherches sur le sujet) a mis au point les premières serviettes hygiéniques et les premiers tampons. De la même façon, dans le chapitre “Les aiguilles de Cherbourg”, Ducret analyse les raisons pour lesquelles le droit d’avorter a si longtemps été refusé aux femmes. De l’argument selon lequel celui-ci pourrait déculpabiliser les femmes de leurs potentielles infidélités au besoin de maintenir la démographie pour constituer des réserves de chair à canon pour les prochaines guerres, l’auteure évoque le tabou de l’avortement et des avorteuses, telle que Marie-Louise Giraud, qui seront envoyées à l’échafaud pour avoir osé mettre fin à des grossesses non désirées.

      C’est aussi la lutte des femmes pour avoir le droit de soigner d’autres femmes qui est souligné dans cet ouvrage. L’auteure narre l’histoire de Louise Bourgeois, une jeune femme lassée de constater que les femmes sont délaissées sur le plan médical et souvent même maltraitées par les médecins (forcément hommes car eux seuls avaient le droit de pratiquer la profession) lors des accouchements, souhaite “confier les femmes à des mains plus amicales que celles d’un homme“. Diane Ducret souligne aussi qu’au XVIIème siècle, les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts! (alors que la médecine est au point sur l’anatomie masculine). Louise Bourgeois décide donc de prôner la médecine féminine et permet aux premières sage-femmes d’exercer. Plus tard, Angélique de Coudray développera les premiers manuels pour former les femmes à l’accouchement, mais les médecins qui voient en elle une concurrente, revendiquent leur monopole sur la science et la forcent à limiter ses activités. Il faudra néanmoins attendre longtemps avant que le désespoir de voir les femmes souffrir et perdre la vie pour donner la vie soit conjuré. L’ouvrage permet notamment d’apprendre que l’introduction en France de la méthode développée par Nicolaiev pour accoucher sans douleur selon Pavlov a fait l’objet de débats à l’Assemblée Nationale! Diane Ducret permet de comprendre que, pendant longtemps, le simple fait pour les femmes de vouloir accoucher sans douleur était une question éminemment politique, dont l’autorisation était délivrée par les hommes.

     Enfin, l’ouvrage aborde une question cruciale du féminisme contemporain : l’image des femmes. En revenant sur la création du magazine Playboy, de son équivalent anglais Penthouse, et de la surenchère entre les deux pour celui qui en montrera le plus tout en ne subissant pas la censure, Diane Ducret parle de l’émergence de la femme objet, de l’hyper-sexualisation de la femme et dénonce cette “débauche de chair livrée devant l’objectif“. L’auteure analyse comment ces clichés impactent directement la vision de la femme aujourd’hui grâce à un mécanisme très simple. A l’époque, pour déjouer la censure et le code Hays, les clichés de Playboy et de Penthouse ne devaient pas montrer de poils pubiens. Si ces derniers étaient visibles, la photo était interdite de publication. Les magazines ont donc contourné cette contrainte en publiant des photos de femmes au pubis intégralement épilé. Diane Ducret analyse l’épilation intime intégrale comme le signe d’une nouvelle aliénation des femmes.

Mais curieusement, en levant l’interdit, les poils pubiens sont mis sur le billot. Car  une fois acceptés par la critique, il faut en montrer toujours plus. Et la chair s’expose, sans parure, sans protection. […] Au début des années 2000, le poil a totalement disparu. La parenthèse pileuse aura duré moins de trente ans. Les films de genre et les magazines masculins viennent de transformer l’esthétique du sexe féminin, en se présentant comme une nouvelle norme pour toutes les femmes. Leur large distribution rend leurs codes assimilables à l’ensemble de la société. Signe d’esclavage chez les Grecs, de punition d’adultère à Sumer, de soumission en Chine impériale ou de collaboration horizontale à la libération, le sexe chauve apparaît à présent comme le comble de la modernité et de l’émancipation féminine. Ironie de l’Histoire.

      L’ouvrage se termine sur un sujet très sensible et sur un chapitre très difficile: le viol comme arme de guerre. La guerre jusque dans la chair des femmes, traquées, violées, mutilées, puis seulement enfin tuées. L’auteure analyse le recours au viol dans les conflits armés : les soldats reçoivent l’ordre de violer toutes les femmes de l’ethnie ou du camp ennemi(e) afin de prendre possession de leurs corps pour les féconder avec les fruits d’une race qui se pense supérieure. Le viol se clôt bien souvent par une mutilation des parties génitales de la femme (tessons de bouteilles dans le vagin) afin de stériliser l’ennemie empêchant, de fait, ces femmes à perpétuer l’ethnie honnie.

Leur point commun, au-delà de la souffrance, la virginité perdue, le sentiment d’un sexe visité par la violence masculine tandis qu’il se réservait pour la vie maritale. Humilier des femmes, les insulter, détruire leur personnalité et les traumatiser, tel est le but recherché… et atteint. 

Violer pour faire porter à l’ethnie qui n’est pas assez digne d’un territoire les fruits d’une race soi-disant supérieure, telle est la volonté  qui dirige ces actes. Lorsque le but de l’action militaire consiste à éliminer du paysage une fraction de la population, la sexualité peut être utilisée comme torture. La manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol.

     

      Avant de donner mon avis, je voudrais profiter de cet article pour partager cette affiche, créée par Le Meufisme à l’occasion des quarante ans de la loi Veil, qui entre en résonance avec certains chapitres du livre.

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         Mon avis

     Lorsque j’ai vu que Diane Ducret publiait un livre sur le traitement du corps des femmes au travers des siècles, j’ai d’abord eu très hâte de le lire. Diane Ducret est une auteure que j’estime beaucoup, et le sujet de l’ouvrage ne pouvait que m’interpeller. J’ai donc commencé la lecture de ce livre de façon très enthousiaste. Mon enthousiasme s’est néanmoins très vite estompé. Non pas que cela tienne au travail de l’auteure, qui est vraiment complet et passionnant -j’y reviendrai-, mais lire un livre qui recense les injustices infligées aux femmes depuis des siècles est très éprouvant, surtout pour quelqu’un que le sujet touche beaucoup jusqu’à la révolte. Au fil des pages, je m’essoufflais de lire tant de mépris envers les femmes tout au long de l’Histoire.

      Je suis bien consciente que cela ne tient en rien au travail de l’auteure dont la qualité est excellente. Il s’agit d’un essai vraiment très bien documenté et très bien rédigé : les nombreuses histoires individuelles narrées prouvent la masse de travail que la rédaction de cet ouvrage a exigé, et le style est réfléchi, parfaitement pesé. Il faut reconnaître qu’un travail titanesque de recherches a dû précéder l’élaboration de cet ouvrage, et c’est un parfait condensé d’anecdotes historiques qui permet d’avoir une vue globale mais complète du sujet. De même, il y a un grand apport culturel : ainsi, il est possible de découvrir ou d’en savoir plus sur l’Ananga Ranga, le gukuna, ou sur les nombreuses tribus ou ethnies d’Afrique dans la partie traitant de la décolonisation.

      Ce livre met surtout en évidence l’ignorance des hommes, et par cette ignorance, la volonté de faire mal aux femmes, de les rabaisser. Comme lorsque Aristote (et de nombreux autres médecins après lui) explique que les menstruations ternissent les miroirs “d’un nuage de vapeur sanguine”. On rappelle qu’au XVIIème siècle les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts. Par conséquent, on ne sait toujours pas expliquer l’apparition des règles tous les mois. Cette ignorance, volontairement maintenue et entretenue, permet aux hommes -les seuls détenteurs de la science pendant des siècles- d’expliquer les règles par des superstitions religieuses ou non.  On comprend donc que cette ignorance est entretenue pour maintenir la domination sur les femmes et perpétuer le mépris envers elles. C’est ce que révèle réellement ce livre. Et c’est précisément ce qui est douloureux à lire.

      Diane Ducret, qui sait que le contenu est très pessimiste et très éprouvant à lire, ponctue de ce fait son récit de petits titres ironiques. Ces petites pointes d’humour distillées au fil des chapitres (toujours sous forme de références culturelles détournées) permettent de contrebalancer la noirceur de ce qui est narré et permettent d’aborder une réalité et une histoire diablement cruelles. Ce ton un peu décalé dans le choix des titres, auquel j’étais d’abord réticente, apporte finalement un peu de légèreté à un récit qui traite de sujets sérieux (on parle quand même des injustices les plus arbitraires!). Certes, Diane Ducret précise dès l’introduction qu’il ne s’agit pas ici d’un manifeste féministe, même si ce livre est une sorte de méditation du message de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient”. Cependant, force est de constater que cet ouvrage est une pierre angulaire pour sensibiliser sur la condition des femmes, sur ce qu’implique que naître fille (qui, aujourd’hui encore, signifie souvent être moins nourrie, moins éduquée, et moins respectée), pour prendre la mesure de ce qui pèse et/ou que l’on fait délibérément peser sur leurs épaules, et se rendre compte que, même en 2014, naître fille est plus souvent -en Occident comme ailleurs dans le monde- négatif que positif.

      Malgré l’ “expérience” qu’a été la lecture de ce livre (expérience toute personnelle néanmoins, comme précisé plus haut), j’encourage vraiment quiconque (homme ou femme) à le lire! C’est sans conteste un essai très réussi sur le sujet, qui saura s’ériger en référence en la matière. Les éditions Albin Michel ont mis en ligne une vidéo de Diane Ducret parlant de son livre, et je vous conseille plus que chaudement de la regarder pour avoir un bon aperçu des sujets abordés sans, peut-être, se heurter à la même difficulté que moi pour lire ce livre un peu éprouvant :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=Ao_Fui9DNYs]

Les dystopies

     Aujourd’hui, j’aimerais faire un article un peu spécial pour revenir sur un genre littéraire que j’affectionne particulièrement. Selon la définition du Larousse, on appelle une “dystopie” le récit d’une “société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné“. Les dystopies sont aussi parfois appelées “contre-utopies”, dans la mesure où ce sont des récits dont le postulat de départ place le lecteur dans une société future (d’où aussi l’appellation “roman d’anticipation”) dominée par un contre-idéal, visant à alerter le lecteur sur des dérives déjà présentes. La plus célèbre dystopie de la littérature reste sûrement 1984 de George Orwell. On classe souvent les dystopies dans le rayon science-fiction, rayon que, comme la BD, j’ai longtemps délaissé… à tort! C’est pourquoi, en ce jour, je souhaiterais parler des trois grandes œuvres dystopiques qui m’ont fait changer d’avis, et m’ont fait aimer ce genre.

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   La première oeuvre dystopique à laquelle j’ai véritablement prêté attention est Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. (J’ai choisi cette couverture car c’est précisément cette édition que j’ai lue). A l’époque, j’étais très curieuse de lire ce livre à cause du titre: 451 degrés fahrenheit étant la température à laquelle un livre commence à se consumer et à s’enflammer. Dans une société future, le gouvernement a prohibé la lecture et la possession de livres. Pour ce faire, les pompiers ne sont plus là pour éteindre les incendies mais, bien au contraire, pour brûler les livres et les maisons de ceux qui résistent et en possèdent encore. Montag est un pompier. Un soir, au détour d’une rue, il rencontre une jeune fille qui lui pose mille questions sur la société et ses contradictions. Hanté par ces discussions, il se remet progressivement en question. Bien qu’il tente de chasser ces idées, le ver est dans le fruit: après avoir trouvé un livre, Montag décide de le cacher et entre peu à peu en révolte. Je n’en dis pas davantage en ce qui concerne le synopsis tant je conseille vivement de le lire afin d’en découvrir par soi-même toutes les subtilités et de pouvoir jouir de ses surprises sans interférence.

      Ce livre a eu un effet incroyable sur ma vision de notre société moderne. Ce qui m’a frappée est que, bien que cet ouvrage n’ait été écrit qu’en 1953, Ray Bradbury entrevoit déjà, à cette époque, les travers de notre époque contemporaine. A titre d’exemple, et au cœur de sa dystopie, il avait déjà imaginé l’invasion des écrans et le recul des livres (et de la culture) qui en découle. Dans sa société, les livres sont formellement interdits, mais les écrans sont partout, à tel point que Montag, le personnage principal, tente un jour d’éviter de poser ses yeux sur eux, sans succès. De même que Bradbury avait déjà inventé les écouteurs, “les coquillages”, qui sont comme greffés sur les gens de cette société future, tant ces derniers (et, en l’occurrence, la femme de Montag) ne s’en séparent jamais.

     A la lecture de cet ouvrage, on ne peut qu’être frappé par le fait que le futur semble nous avoir rattrapés. L’omniprésence des écrans et de la publicité est une réalité aujourd’hui. Ce livre est, en effet, un effrayant miroir du présent: quel frisson de se rendre compte que ce qui représentait une dystopie pour Bradbury au début des années 50 est quasiment devenu notre quotidien.

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      La seconde dystopie qui m’ait marquée est la BD d’Alan Moore, V pour Vendetta (qui coïncide également avec la lecture de mes premières bédés et la découverte de la richesse de ce médium). Après une guerre nucléaire qui a détruit l’Europe et les Etats-Unis et un attentat bactériologique, au Royaume-Uni, un parti fasciste, Norsefire, s’est hissé au pouvoir et a éliminé toutes les libertés individuelles. Un anarchiste du nom de V, personnage directement victime du nouveau régime, au passé mystérieux et arborant le masque de Guy Fawkes, entreprend de renverser le pouvoir en place par vengeance, avec l’aide d’Evey, jeune femme menacée de viol puis d’exécution pour prostitution.

     Cette BD a le mérite d’aborder frontalement la question de la passivité des masses. Elle fait réfléchir à l’exploitation politique de la peur et du besoin de sécurité après des troubles, qui permet à des régimes autoritaires de s’installer. Dans son allocution télévisée, V l’explique clairement:

«Comment est-ce arrivé ? Qui est à blâmer ? Bien sûr, il y a ceux qui sont plus responsables que les autres et qui devront en rendre compte mais… Encore dans un souci de vérité, si vous cherchez un coupable, regardez simplement dans un miroir.Je sais pourquoi vous l’avez fait. Je sais que vous aviez peur. Qui pourrait se vanter du contraire ! Guerre, terreur, maladie. Une myriade de problèmes a contribué à perturber votre jugement et à vous priver de votre bon sens. La peur a pris ce qu’il y a de meilleur en vous. Et dans votre panique vous vous êtes tourné vers Adam Sutler, aujourd’hui Chancelier. Il vous a promis de l’ordre, il vous a promis de la paix. Tout ce qu’il a demandé en échange, c’est votre consentement silencieux et docile. »

      L’auteur met parfaitement en lumière les mécanismes de surveillance mis en place par le gouvernement et qui, force est de le constater, font progressivement partie de nos vies. La BD a été écrite en 1989, sous les affres de l’ère Thatcher qui désespéraient l’auteur (voir la préface). Or, il est assez choquant de remarquer que nombre des crispations et dérives que dénonce l’auteur sont, en réalité, apparues bien après, dans les années 2000, et notamment après les attentats du 11 septembre, ce qui rend la BD que plus pertinente.

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     Enfin, la dernière dystopie que j’ai lue en date, et sûrement l’une des plus célèbres, est Le Meilleur des Mondes d’Huxley. L’histoire se déroule également en Angleterre, à Londres, à une époque où l’Etat est mondial, où l’on se déplace en hélicoptère privé, et où la société est divisée en castes bien distinctes. Après la Guerre de Neuf ans, toute la société est refondée selon les règles de Sa Forderie. Le conditionnement des individus commence avant la “décantation” (ndlr: la naissance), afin que chaque individu soit pleinement satisfait de sa situation même lorsque celui-ci fait partie des plus basses castes. Les individus n’existent pas en tant que tels: ils sont complètement interchangeables et la communauté prime sur la vie individuelle (et ses libertés). Le soma, une drogue légale qui accumule les avantages de l’alcool sans ses inconvénients, les aide à dépasser les petits tracas quotidiens, si tracas il y a, dans la mesure où tout est fait pour divertir et occuper les individus. Dans ce monde futuriste, Bernard et Lénina sont deux Alpha-Plus -l’élite- qui entreprennent de se rendre à la Réserve de Sauvages en vacances. Là-bas, ils font la rencontre de John, un sauvage, qui va bousculer leur quotidien et leurs vies.

      Huxley va très loin dans ses projections. La société qu’il décrit est une dictature du bonheur: les individus ne doivent plus être vulnérables. Ils ne ressentent ni la passion, ni la violence, ni de sentiment amoureux, ni la tristesse… De par le conditionnement, ils n’ont ni père, ni mère, sont incités à multiplier les conquêtes (ce livre d’Eva Ilouz met, par ailleurs, en évidence cet aspect de notre société contemporaine), et sont étroitement surveillés par les autorités. Les livres sont interdits (il est intéressant d’observer que cela semble être une marotte dans les dystopies), les religions sont éradiquées, ainsi que tout ce qui peut entraver l’épanouissement des individus. Huxley semble mettre en garde contre la déshumanisation qu’induit le progrès technologique. Dans la deuxième partie du livre, via son personnage John (sauvage élevé hors de cette civilisation et dont l’éducation se cantonne aux vers de Shakespeare), Huxley confronte la raison à la passion, le désir à l’amour, et l’inné à l’acquis pour mieux mettre en évidence la vacuité d’un monde aseptisé.

      De toute évidence, ces trois œuvres représentent un tout petit aperçu de ce que ce genre littéraire a pu produire. De nombreux autres ouvrages méritent que l’on y prête attention: du célébrissime 1984 d’Orwell évidemment, en passant par La Kallocaïne de Karin Boye. Certaines dystopies sont également nées au cinéma: c’est le cas de Metropolis de Fritz Lang que l’on ne présente plus, ou de l’excellent Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol. Il s’agit donc incontestablement d’un genre riche et pluriel. Les dystopies sont éminemment politiques, c’est aussi (et surtout!) pour cela qu’elles me passionnent.

      Néanmoins, ce genre n’est pas exempt de toute critique. En rédigeant et en mûrissant cet article, m’est arrivée une expérience singulière qui m’a incitée à m’interroger sur le caractère foncièrement conservateur et réactionnaire inhérent aux dystopies. En nous présentant un futur qui est le résultat direct de la dérive des progrès technologiques et sociaux, la réaction qui s’impose en premier lieu au lecteur est précisément le rejet et la réaction.

      Je me suis donc demandé: les dystopies rendent-elles réactionnaire? J’ai entrepris de faire quelques recherches sur le sujet et me suis rendue compte que ce fut (et demeure) la principale critique adressée au livre 1984 d’Orwell en 1948 par Nadia Khouri, pour qui les dystopies sont, par nature, “nihilistes et réactionnaires”: ” À l’instar des autres anti-utopies, 1984 organise toute sa rhétorique pour s’en prendre aux forces historiques montantes qui menacent de détruire les structures et les principes traditionnels ». Comment, en effet, ne pas se sentir comme le “Zemmour” de ce monde futur que l’auteur nous présente et qui nous rebute? L’auteur Régis Messac a même publié un livre traitant de cette question en 1937.

      Qu’on se comprenne bien: il ne s’agit pas d’excuser et légitimer les totalitarismes qui sont souvent l’objet d’étude privilégié dans les dystopies. Cette réflexion a émergé à la lecture du Meilleur des Mondes d’Huxley. Dans l’ouvrage d’Huxley, les bébés ne sont plus conçus naturellement mais directement engendrés dans des éprouvettes: il est du ressort de l’Etat (et de l’Etat seulement) de gérer les naissances et de conditionner les futurs bébés selon leur classe sociale future. A l’heure de débats houleux en France pour le droit des couples à avoir recours à la GPA et à la PMA pour fonder une famille, (voire même le débat sur la congélation d’ovocytes mise en place par Facebook et Apple pour les femmes souhaitant faire carrière avant d’enfanter), cela m’a fait tilt. A titre personnel, je suis progressiste. Je suis donc favorable au vote sur l’autorisation de la GPA et PMA en France (la Belgique a voté en faveur de ces dispositifs il y a bien longtemps sans que les dérives que l’on fait miroiter en France ne se soient produites). Pourtant, en lisant Huxley, ma première réaction face à cette société funeste où les bébés sont conçus artificiellement a été une réaction de rejet: “les reproductions vivipares (prohibées dans le livre) sont bien mieux” se surprend-on à penser. (Car c’est bien l’objet du livre: dénoncer des potentiels développements technologiques futurs afin d’en mesurer la gravité et la dérive). Or, cela va à rebours de mes idées en temps normal. J’avais donc l’impression d’être le “Zemmour” du futur et du monde imaginé par Huxley. Ce qui est un sentiment pour le moins troublant pour quelqu’un qui en fustige les idées.

      L’utopie des uns peut être la dystopie des autres. Cet aphorisme est, certes, un peu simpliste, mais il résume assez bien comment on peut recevoir une dystopie. Je pense que ce genre s’attache à montrer que l’Homme doit garder et protéger ses valeurs (attachement à la culture, à la démocratie et aux libertés fondamentales) face aux bouleversements que peuvent induire les progrès technologiques. Bien que les dystopies aient pour but de révéler et d’interroger sur des dérives déjà présentes, les fins de ces ouvrages sont ouvertes et optimistes, comme pour suggérer que, même si le futur ne s’annonce pas brillant, tout espoir n’est pas perdu.

Dire Non – Edwy Plenel

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     Voici un livre qui m’a été donné et que j’ai lu en deux jours (il y a deux mois). Je ne pensais pas le lire de sitôt, mais le fait qu’il m’ait été donné a précipité la lecture. Je l’ai donc lu un peu par hasard. Evidemment, avec ce livre, on retourne dans la politique pure: celle des désillusions du gouvernement socialiste de François Hollande et de son corollaire, la dangereuse montée en puissance du Front National.

     Comme le titre l’annonce de façon très éloquente, Edwy Plenel (célèbre directeur de Mediapart) invite le lecteur à dire non, c’est-à-dire à ne pas considérer la succession de crises et l’accumulation des inégalités comme une fatalité, mais, au contraire, à agir en politique, et à devenir des citoyens investis qui s’engagent et n’attendent pas l’homme providentiel (ou la femme, d’ailleurs) qui viendra les délivrer des crises multiples que traverse la France. Ainsi, l’auteur s’insurge, il interpelle le lecteur, l’exhorte à agir, et, par son livre, espère appeler au sursaut. Comme il le souligne, de façon tout à fait significative, il cite Gramsci: “Je hais les indifférents”. Selon lui, les citoyens se doivent d’agir pour faire reculer “les monstres” qui sont sortis de l’abîme où ils étaient pourtant condamnés à demeurer, à savoir les partis d’extrême droite, avec le FN en première ligne. Ces partis, et ce parti précisément, surfe(nt) sur la vague de la crise de 2008 et des difficultés qui en découlent et secouent la France en réveillant des haines ancestrales que l’on croyait disparues depuis longtemps. Edwy Plenel déplore le manque d’audace de notre époque qui en exige pourtant énormément, et condamne la classe dirigeante négligente qui n’a pas répondu et est restée sourde aux premiers scrutins faisant gagner le FN (élections européennes de 1984).

     En premier lieu, et pour expliquer cette monotonie politique qui semble accabler la France, l’auteur accuse les institutions de la Cinquième République. Celles-ci sont, à ses yeux, les premières coupables des dérèglements politiques français. Obsolètes, issues d’un autre temps, elles paralysent la démocratie (car, précisément, imaginées par Charles De Gaulle, qui avait une idée toute particulière de concevoir ladite démocratie) et débouchent sur un présidentialisme pathologique et particulièrement inadapté (voire incompatible) aux idéaux socialistes. Plenel en veut pour preuve le fait même que François Mitterrand ait dit à leur propos: “Dangereuses avant moi, elles le seront toujours après”, et qui lui avait inspiré son célèbre ouvrage Le Coup d’Etat Permanent en 1964. Le présidentialisme des institutions de la Cinquième République confisque le pouvoir et met en échec le principe démocratique qui anime l’idée socialiste. Or, Plenel insiste, seule la restauration d’une véritable démocratie fonctionnelle, basée sur un partage plus équitable des pouvoirs, peut enrayer le sentiment désabusé des citoyens et raviver la confiance que ceux-ci ont envers leurs représentants. De même, comme le constate l’auteur, les institutions ont professionnalisé à un très haut degré le corps politique qui s’est rapidement détaché de sa base et a évolué vers une compétence de gestion, dépourvue d’idéologie et d’essence politique. L’auteur rappelle pourtant -un peu à l’instar d’Ernest Renan et son célèbre “plébiscite de tous les jours”- que la République doit se réinventer sans cesse, être en mouvement, et non être grippée comme elle peut l’être aujourd’hui, prisonnière de ses propres institutions.

     L’auteur identifie un deuxième mal de la France aujourd’hui: la présidence de Nicolas Sarkozy. Evidemment, on connait Edwy Plenel comme étant l’un des plus féroces adversaires de Nicolas Sarkozy, on craint donc une sous-partie empreinte d’anti-sarkozysme primaire. Edwy Plenel échappe à cet écueil en mettant la présidence de Sarkozy en perspective avec le mal profond qui ronge la société française aujourd’hui: le racisme, la xénophobie et les relents conservateurs qui menacent le vivre ensemble. La présidence de Sarkozy a introduit un précédent, et représente une “bifurcation de la droite républicaine”. En effet, l’auteur fait ici référence au discours anti-immigration et stigmatisant qui ont marqué les années de son passage au pouvoir, qui ont complètement désinhibé les plus xénophobes et ont délié les langues. Création d’un ministère de l’identité nationale, chasse aux Roms (le tristement célèbre discours de Grenoble de juillet 2010), autant d’hérésies républicaines qui ont fait de la République une tradition et non plus une invention. Comme le souligne et le regrette amèrement Plenel, ces idéologies conservatrices ne sont pas seulement une tactique électorale, “mais des forces actives” au sein de notre société. Edwy Plenel reproche, à juste titre il me semble, à Sarkozy d’avoir “franchi ce pas, symboliquement immense” à tel point que “le nouveau pouvoir socialiste n’a pas su enrayer la machine infernale” des haines et de l’anti-démocratie.

     De ce fait, et de manière tout à fait logique, le pouvoir socialiste succédant avait beaucoup à faire pour rattraper les écarts (le mot est faible) de la présidence précédente. Les (trop?) nombreuses promesses du candidat François Hollande donnaient l’espoir d’une réorientation nécessaire. Ainsi, dans les chapitres suivants, Plenel analyse la “réponse Hollande”. Pourtant conscient des nombreux défis qui s’imposent, tel que couchés sur papier dans son livre de campagne Changer de Destin, Hollande n’a cessé pourtant de “plier devant les obstacles”. Au lieu de gouverner avec une vision (bien qu’il se montre conscient de la nécessité d’en avoir une), Hollande gouverne “par adaptations successives”. Alors que, selon Plenel, il faut renouer avec une vision ou un horizon politique, Hollande gouverne par adaptation; alors qu’il faut refonder la démocratie, Hollande a cédé au présidentialisme; et que dire de ses mots vains contre la finance ou contre l’Europe de la rigueur? Ainsi, Edwy Plenel fustige les gouvernants (Manuel Valls au premier rang) qui n’ont pas le “sens du tragique” nécessaire à la refondation de la société et qu’il accuse de devenir “des somnambules marchant au devant de l’abîme” (une image qui, on peut le remarquer, est plutôt à la mode en ce moment).

     La dernière grande partie du livre traite de la question, plus proche de l’auteur, de l’immigration et du traitement qui en est fait dans notre société, et sur ce que nous dit ce repli sur la haine de la société pour elle-même. Convoquant ici les grandes références post-coloniales et tiers-mondistes telles que Frantz Fanon, Albert Camus, Edouard Glissant, il tente de contrecarrer les thèses du FN en montrant qu’être français c’est adhérer à la France (le fameux pacte républicain), mais surtout, qu’il faut mettre en avant l’identité-relation plutôt que l’identité-racine. L’auteur narre, à cette occasion, comment la France s’est constituée en s’élargissant sur des territoires, notamment la Bretagne, par une interaction entre ses régions et l’idée de France, et comment, au final, la France est plurielle par essence: rien ne la définit mieux que la diversité. La fin du livre nous éclaire sur les intentions de Plenel qui raconte l’histoire de son propre père qui a subi les injonctions de la France coloniale en tant qu’inspecteur d’académie et vice-recteur de la Martinique et qui termine cet ouvrage assez dense sur une note plus personnelle.

     Indubitablement, ce livre pose de nombreuses questions, parmi lesquelles celle-ci, essentielle: peut-on critiquer le gouvernement Hollande (Plenel s’en donne tout de même à cœur joie dans les chapitres deux et trois) sans prendre le risque de nourrir les rangs du FN, qu’il cherche pourtant précisément à démobiliser? L’auteur pointe, à plusieurs reprises, les incohérences qui minent le PS qui semble conscient des défis à relever et des réformes à engager (Plenel en veut pour preuve le nombre de citations issues de l’ouvrage Le Coup d’Etat Permanent de François Mitterrand qui analysent, avec une lucidité effrayamment prémonitoire, les dérives d’une Cinquième République qui confisque le pouvoir) mais demeure pourtant paralysé, n’agissant que par secousse et “par adaptation”. Plenel dénonce cette incapacité à traduire ces idées en action concrètes.

     L’essoufflement des institutions de la Cinquième République a été mis en évidence, récemment, suite aux événements du remaniement du gouvernement Valls et de l’importance croissante des députés et ministres “frondeurs”. Afin de faire taire les voix dissonantes de “la gauche de la gauche”, l’exécutif a “confisqué” le pouvoir et le débat en congédiant les trois ministres  (Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, et Aurélie Fillipetti) qui avaient émis des critiques à propos des directives gouvernementales: le président et son premier ministre ont ainsi gardé la mainmise sur la politique du gouvernement, gouvernant quasiment seuls, comme  l’a souligné récemment la revue Politis. Cette crise de régime a montré qu’une véritable réflexion s’impose sur l’avenir du système politique français et interroge sur l’urgence d’un débat citoyen sur cette question. En cela, l’ouvrage d’Edwy Plenel arrive à point nommé.

     Edwy Plenel souhaite mettre son éloquence au service d’une “résistance citoyenne”, appelant les Français à ne pas tomber dans l’indifférence, mais au contraire, à trouver leur “troisième voie” qui serait une alternative au Front National. L’ouvrage est, sans surprise, très documenté: Edwy Plenel sait satisfaire notre soif de citations et de références livresques, révélant une vraie culture politique. J’avoue avoir commencé ce livre avec défiance, notamment quant à la tendance mégalomane de l’auteur, mais force est de constater que, à défaut d’être un ouvrage exceptionnel, Dire Non a au moins le mérite de soulever certaines questions qui pressent et d’exhorter à un débat citoyen.

      A l’occasion de la publication de son livre, Edwy Plenel était l’invité de l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché le 15 mars 2014, dont voici la vidéo :

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