Plus de livres #2

      Un nouveau post dans cette série “Plus de livres” dont le principe –je répète car le #1 remonte un petit peu maintenant- est de lister les livres que j’ai lus mais que je n’ai pas eu le temps de chroniquer ou critiquer. Comme j’avais souligné pour le #1, mon rythme d’écriture n’équivaut pas du tout à mon rythme de lecture : de ce fait, j’enchaîne les livres alors que j’enchaîne beaucoup plus moyennement les articles. Cette série permet donc de citer les livres lus qui ne figurent pas sur ce blog.

Dans l’ordre chronologique pour l’année qui vient de s’écouler :

* Malala (with Christina Lamb), I Am Malala : The Girl Who Stood Up for Education and Was Shot by the Taliban. 

*Amin Maalouf, Les Désorientés.

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*Marjane Satrapi, Persépolis.

*Michael Godwin and Dan E. Bur, Economix, la première histoire de l’économie en BD. 

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*Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle.

*Raphaël Enthoven, Matière Première.

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*Catherine Meurisse, Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix.

*Philippe Geluck, Peut-on Rire de Tout?

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*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit Israélo-Palestinien.

*Stefan Zweig, Marie Stuart.

                           Légende d’une Vie.

                           Amok.

                           Lettre d’une Inconnue.

                           La Confusion des Sentiments.

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*Roger J. Azzam, Liban, L’instruction d’un crime.

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*Isabelle Rossignol, Tête Nue.

*Alexandre Astier, Kaamelott, Texte Intégral, Livres I, II, III.

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Olympe de Gouges – Catel Muller & José-Louis Bocquet

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      Voilà un nom et une BD qui ne manqueront pas d’intéresser toute féministe digne de ce nom. C’est à Olympe de Gouges, en effet, que l’on doit la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Cette BD retrace la vie de celle qui est souvent reconnue comme la première féministe française, de sa plus tendre enfance jusqu’à sa fin tragique sous la lame de l’échafaud.

     Née Marie Gouze, fille illégitime d’Anne-Olympe et de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, homme de lettres de Montauban, Olympe de Gouges est, depuis son plus jeune âge, passionnée par la lecture et la poésie. A l’adolescence, sous l’influence de Valette, un poète humaniste qui admire Voltaire et la courtise, Olympe est tenue informée des grands débats philosophiques qui animent Paris. Néanmoins, elle se résout à un mariage de raison à 17 ans avec Louis-Yves Aubry, fils d’un riche traiteur, qui mourra de fièvre et la laissera veuve à 18 ans. Prenant le pseudonyme Olympe de Gouges, elle s’installe à Paris avec son fils Pierre et Jacques Biétrix de Cubières, son nouvel amant (avec lequel elle refusera toujours de se marier pour continuer à avoir le droit d’écrire et publier sans l’autorisation légale du mari requise, à l’époque, pour toute femme auteur). Passionnée de théâtre et admiratrice de Jean-Jacques Rousseau, Olympe de Gouges écrit alors des pièces jouées par une petite troupe amateure qu’elle dirige.

       Elle prend des cours avec Condorcet et lit Laclos qui prône l’éducation des femmes et l’ouverture de la littérature à la gente féminine. Très vite, elle s’intéresse à la politique et aux problématiques de l’époque, notamment aux populations brimées et méprisées dont la cause est proche de celle des femmes. Par le biais de son coiffeur-perruquier, elle s’intéresse à l’esclavage et à la condition des Noirs. Elle s’entretient également avec Saint Georges, directeur de l’Académie Royale de musique et lui demande: “Pour frayer votre chemin dans ce monde, vous a-t-il fallu compter comme un atout ou comme un handicap votre singularité?“. Lorsque celui-ci lui avoue être évincé de certaines corporations ou de subir quelques pressions à cause de sa couleur, elle s’interroge : “En concevez-vous de l’amertume? du ressentiment?“, ce qui entre en résonance avec son combat naissant pour la cause des femmes. C’est ainsi qu’elle rédige ses premiers écrits d’essence véritablement politique d’abord dirigés contre l’esclavage, tels que L’esclavage des Noirs, drame indien. 

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      Les premiers événements de la Révolution poussent le roi à convoquer les Etats Généraux et Olympe enrage de ne pas pouvoir voter car elle est une femme. Elle s’insurge: “La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune“. Elle entreprend la rédaction de lettres publiques dans lesquelles elle enjoint les femmes à participer aux débats de société et demande aux hommes d’associer celles-ci aux débats politiques, malgré les arguments de son ami Louis-Sébastien qui affirme que ses écrits n’auront que peu d’effets dans la mesure où les femmes -auxquelles Olympe s’adresse- ne savent pas lire et que son travail sera donc jugé par des hommes. Elle persiste et rédige un dialogue entre la France et la Vérité dans lequel elle fait dire à la France: “Que sait-on si une femme ne vaut pas un homme en politique? L’Histoire de tous les pays prouve assez que les femmes ne sont pas toujours inutiles“.

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      Passionnée par les troubles politiques de son temps auxquels elle prend entièrement part, elle déménage à Versailles pour suivre les Etats Généraux. Elle multiplie les publications de lettres ouvertes adressées à l’Assemblée dans lesquelles elle donne libre cours à ses idées :

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Olympe de Gouges profite de la révolte des amazones et de leur marche de Paris à Versailles pour montrer que les femmes ont un rôle à jouer dans la Révolution et que les droits accordés aux hommes doivent être étendus à leurs concitoyennes. Elle regrette que “le législateur a[it] déjà oublié les femmes dans cette Révolution” et publie la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, mais constate rapidement que “Donner le pouvoir aux femmes, c’est demander de changer la société de manière encore plus brutale que de guillotiner le Roi!“.

      A l’époque où la liberté de la presse devient totale, Olympe de Gouges entend bien user et abuser de ce droit. Dans des pamphlets enflammés, elle fustige les Montagnards -Marat et Robespierre en tête-  qu’elle considère être des tyrans et accuse de dénaturer la Révolution. Ses plus proches amis la mettent en garde sur ses positions : son statut de femme ne la protégera pas toujours. Elle répond, sans détour : “Alors cela signifiera que l’on m’entend enfin et que mes mots ont fait oublier mon sexe!“.

      Consciente que la France est girondine mais que le pouvoir à Paris est montagnard, elle croit bénéficier du soutien de la Nation en publiant son ultime affiche Les Trois Urnes qui l’enverra pourtant tout droit en prison pour avoir, par ses écrits, remis en question la République “une et indivisible” selon ses contradicteurs. Elle est traduite le 2 novembre 1793 devant le Tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville qui la condamne à mort. Elle sera guillotinée le lendemain. Après son exécution, le procureur de la Commune de Paris jettera publiquement l’opprobre sur elle et découragera les femmes qui souhaitent suivre son exemple :

“l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes […] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous, voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes”.

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      On doit à Olympe de Gouges d’avoir voulu -et essayé- de balayer les préjugés qui opprimaient les femmes : autant les hommes sont libres de se servir de leur âme pour penser, autant les femmes sont inexorablement tournées vers leur corps, pour faire des enfants. Le statut de la femme dépend alors exclusivement de sa position dans la sphère familiale. Olympe de Gouges revendique l’éducation des femmes qu’on laisse délibérément dans l’ignorance, et ce droit à l’éducation (notamment d’être éduquées à d’autres choses qu’aux romans et pièces de théâtre sentimentaux, et davantage aux choses de leur temps) est l’un des premiers et des plus importants de sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Elle souhaite aussi dégager la femme de l’autorité masculine qui la met sous tutelle toute sa vie, du père au mari, et rejette le mariage qui fait de la femme la propriété de l’homme. Elle bénéficie, dans ce domaine, de l’aura des précédents écrits de Montesquieu et Diderot qui avaient dénoncé cet état de fait auparavant. Elle demande donc le droit pour les femmes de ne pas se marier, ou le cas échéant, d’autoriser le divorce. Tout comme Michelet qui avait déclaré “Ce qu’il y a dans le peuple de plus instinctif, de plus inspiré, ce sont les femmes. […] Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le Roi” , Olympe de Gouges emploie sa vie à montrer que, de par leur rôle fondamental dans les événements de la Révolution, les femmes méritent le statut de citoyenne autrement que par le lien de mariage avec leur mari.

      La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne est le premier grand texte féministe connu. A ce jour, il n’a toujours aucune valeur juridique et n’est jamais entré en vigueur. Les idées d’Olympe de Gouges résonnent encore aujourd’hui pour nombre de sujets. Maintes fois cette dernière s’est plainte du fait que les femmes ne savent régner que sur la faiblesse des hommes, pour un peu qu’elles soient belles et aimables, et n’a cessé d’exhorter ses contemporaines, mais aussi ses éternelles “soeurs” -donc toutes les femmes, de toutes les époques- à se battre davantage pour leurs droits : “Femme, réveille-toi “, “O Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles?” scande-t-elle dans sa déclaration.

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      Pour donner mon avis, sans surprise, j’ai beaucoup aimé ce roman graphique. De toute évidence, le sujet me passionne dans la mesure où j’ai toujours été admirative d’Olympe de Gouges et de sa hardiesse. Il est vrai que le début de la BD est assez long : revenir sur son enfance, s’attarder sur énormément de détails alourdit un peu le récit. Il faut néanmoins reconnaître, a posteriori, que ce début un peu lent permet à ceux qui n’ont aucune connaissance d’Olympe de Gouges de se familiariser avec les éléments qui se sont révélés décisifs dans sa vie d’adulte engagée. Cela permet de s’arrêter sur les discriminations dont a été victime la jeune Marie (son vrai prénom) à l’époque et qui ont façonné son futur combat politique. En ce sens, la BD aborde le sujet de façon très pédagogique et ceux qui découvrent véritablement Olympe de Gouges avec cette BD ne seront pas perdus. Quelques bémols et partis pris, ici et là, ont pu, de temps à autres, me décevoir. Je trouve dommage que, afin de mettre en évidence sa liberté, le caractère totalement libertaire d’Olympe de Gouges ne soit abordé qu’à travers le prisme de sa vie sentimentale. Bien que je reconnaisse, que pour l’époque, son mode de vie contrastait beaucoup avec ce qui était communément admis, je regrette que cela soit exclusivement abordé du point de vue de sa frivolité. Dans ses lettres publiques, on comprend que son désir d’émancipation allait, en effet, bien au-delà du fait d’avoir plusieurs amants simultanément. Ceci, il faut l’avouer, la BD ne le rend pas fidèlement.

     Les 500 pages de cette BD ne doivent pas décourager les intéressé(e)s, car la lecture se fait très rapidement et les chapitres alternent, semble-t-il volontairement, les sujets. De plus, cette BD est une excellente occasion de revenir sur les dates et les événements clés de la Révolution française et d’en comprendre les luttes internes entre royalistes et orléanistes, puis entre girondins et montagnards. Enfin, plusieurs illustres contemporains d’Olympe de Gouges trouvent ici une place de choix : entre Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin, Condorcet, c’est aussi au cœur d’une époque de stimulation intellectuelle grandiose que l’on plonge.

      Ce roman graphique confirme que la BD est un genre qui sait faire la part belle à la biographie et rend un bel hommage à cette femme idéaliste et passionnée.

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Le Périple de Baldassare – Amin Maalouf

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      J’avais dit qu’en 2015, je ferai un effort pour poster plus de critiques de romans.

     Voilà donc le premier de cette année. Pour ce faire, j’ai opté pour une valeur sûre : un roman d’Amin Maalouf. Amin Maalouf est dans le top trois de mes auteurs favoris. Ce que j’aime chez lui, c’est sa façon d’aborder et d’être traversé, de par son parcours, par une thématique qui m’intéresse éminemment : les relations Orient-Occident. Et ce roman s’inscrit pleinement dans ce thème : Baldassare Embriaco, un paisible marchand de curiosités gênois installé à Gibelet, entreprend un voyage qui changera sa vie entre Orient et Occident.

      En 1665, Baldassare reçoit, en effet, plusieurs visites troublantes : plusieurs personnes éminentes recherchent un livre, “Le Centième Nom”, qui dévoile le nom inconnu de dieu et sauve le salut celui qui le possède. A la veille de “l’année de la Bête” et de l’Apocalypse (1666), ces visites intriguent Baldassare qui, bien que se refusant à céder aux superstitions qu’il exècre, commence à s’interroger sur le contenu de ce mystérieux livre. Un jour, un vieillard sans le sou de Gibelet vend ses deux seuls livres à Baldassare pour subsister. Le marchand gênois n’en revient pas : il s’agit du Centième Nom! Il s’apprête à lire l’ouvrage et en déceler les secrets lorsqu’un émissaire français, de passage dans sa boutique, voit le livre tant convoité et l’achète, malgré le prix exorbitant proposé par Baldassare. Ce dernier en est désormais sûr : ce livre contient une information secrète, et regrette de suite sa vente. Persuadé par son très pieux neveu de l’erreur qu’il vient de commettre et profondément intrigué par le pouvoir prêté à l’ouvrage , il entreprend donc de partir à la rencontre de cet émissaire pour récupérer le livre sacré. Ce n’est que le début d’un long voyage qui le mènera bien plus loin qu’il ne l’avait prévu et qui changera à tout jamais le cours de sa vie.

      Le roman prend la forme des carnets de voyages tenus par Baldassare au cours de ses pérégrinations. Chaque soir, il y consigne ses aventures et l’avancée de ses recherches qui l’amènent à Constantinople, Smyrne, Chios, Gênes, et même Londres. Il y rencontre diverses philosophies et religions. Cependant, plus le voyage avance, plus le narrateur s’éloigne de ses objectifs et moins il est attaché à récupérer le livre, car il tombe amoureux de leur compagne de voyage, Marta, jeune veuve de Gibelet qui les accompagne jusqu’à Constantinople pour obtenir la preuve de la mort de son mari.

      Au cours de son voyage, Baldassare est constamment tiraillé entre sa raison, son détachement rationnel car profondément cartésien, et sa curiosité et la superstition qui émergent de tant d’étranges coïncidences. De même qu’il est partagé entre son amour grandissant pour Marta et le secret désespoir de ne jamais pouvoir véritablement vivre avec elle. Son voyage, entre joies et peines, entre rencontres heureuses et malheureuses prend la forme d’une quête initiatique qui bouleverse le destin du narrateur. J’ai beaucoup apprécié le choix de la fin, ne versant ni dans la facilité ni dans le romantisme mielleux, qui souligne la complexité et la finalité de la quête de soi.

      Amin Maalouf prouve encore une fois son talent de conteur et de bâtisseur de ponts entre l’Orient et l’Occident. Ce livre nous transporte des villes ingénieusement ressuscitées de l’Empire Ottoman aux confins de l’Europe au XVIIème siècle, avec chacun leur culture, leurs codes, leur mode de fonctionnement. De la corruption ottomane jusqu’aux guerres de religion européennes, ce roman dresse un portrait fascinant des deux rives de la Méditerranée dont Baldassare -et Amin Maalouf à travers lui- en constitue un trait d’union. L’auteur met parfaitement en lumière le cosmopolitisme de certaines cités de l’époque ainsi que la pluralité des langues et des cultures qui peuvent réunir les hommes. Baldassare fait des rencontres en arabe, en latin, en italien, en anglais et chaque rencontre humaine, culturelle et linguistique lui ouvre une fenêtre sur un autre monde dans lequel il se précipite à chaque fois. C’est là toute la richesse que l’on retrouve chez Amin Maalouf. En mettant sans cesse en contact les civilisations, il dresse des ponts et provoque les rencontres entre les deux rives de la “mer du milieu”.

      C’est un régal de pouvoir suivre le protagoniste à travers les pays et les ports, et de découvrir de nouveaux horizons à une époque pourtant reculée et lointaine. Le récit tient le lecteur en haleine entre l’amour, la guerre, l’amitié, la peur, et la tromperie. Autant de thèmes qui pointent l’universel dans un monde divisé en civilisations que Baldassare s’amuse à chevaucher. L’auteur, lui, parle toujours aussi aisément d’une civilisation comme de l’autre.

      Pour habiller ce récit, un français raffiné qui énonce des vérités générales donne envie au lecteur de collecter certaines phrases particulièrement bien senties, comme pour souligner l’universalité dans la langue. Amin Maalouf, via son personnage, parle magnifiquement de ces thèmes qui relient les hommes quelle que soit leur civilisation. Son style est élégant et le lecteur plonge avec engouement dans les confessions de Baldassare.

     A posteriori, je remarque que les mésaventures de Baldassare à Londres trouvent un écho intriguant dans les récents événements ayant eu lieu en France. Entre hystérie collective et fuite individuelle, ce passage jette la lumière sur les dangers des amalgames qui résonnent de façon assez surprenante avec l’actualité.

     En 2012, le roman a été adapté en BD par Joël Alessandra :

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Groënland Manhattan – Chloé Cruchaudet

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       A la base, je ne voulais pas publier deux articles de suite sur les bédés de Chloé Cruchaudet. Mais, en empruntant Mauvais Genre que je voulais lire depuis des semaines, je suis tombée sur cette autre BD de l’auteure que j’ai lue aussi rapidement que la première.

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      1897 : Robert Peary, explorateur, n’est pas parvenu, lors de sa dernière mission, à atteindre le Pôle Nord et y planter le drapeau américain. Déçu par cet échec mais résolu à épater la société new-yorkaise, il décide alors de ramener cinq Inuits (alors appelés Esquimaux) à New York. Dès leur arrivée, le succès est au rendez-vous : tout le monde interroge Peary et se presse autour des nouveaux venus dont l’exotisme fascine. Logés au sous-sol dans la cave du Museum d’histoire naturelle, la tuberculose a bientôt fait de les emporter tous. Seul Minik, l’enfant de la famille, survit. Recueilli par le directeur du musée, Minik va alors doucement apprendre à vivre dans cette société américaine. Quelques années plus tard, un jour où il gambade dans le musée avec des camarades de classe dans la galerie consacrée à l’Arctique, il tombe sur un squelette exposé dans une vitrine : celui de Qisuk, son père. Toutes les explications et justifications fournies par le musée “au nom de la science” n’y feront rien, Minik est révolté, révulsé, et demande réparation. Peary, le responsable de cette expatriation forcée, n’en a que faire : il est déjà préoccupé à enchaîner les conférences pour récolter des fonds pour sa nouvelle expédition. Minik hésite à s’intégrer dans cette société hostile ou rentrer chez lui. GROENLANDMANHATTAN07

      Inspirée d’une histoire vraie également, il s’agit ici d’une BD vraiment poignante. Encore une fois, l’auteure touche à des sujets sensibles et sait explorer des thèmes complexes. Les Inuits ainsi exhibés rappellent les expositions coloniales et les innommables zoos humains révélateurs d’une époque peu glorieuse de l’Occident. La BD pose la délicate question de ce qui peut être fait ou non “au nom de la science”, tel que se justifie le musée, et du racisme condescendant des Américains et des Européens envers les peuples colonisés. Non content d’extraire les Inuits de leur famille et de leur milieu, l’intraitable Peary les expose comme de vulgaires bêtes de foire. On sent qu’il n’y a pas une once d’humanité chez cet homme : tout et tous doivent se soumettre à son dessein de grandeur.

      Même le constat de la vie brisée de Minik, qui n’a plus ni famille ni repères et souhaite plus que tout se venger, ne l’émeut : Peary reste impassible, il est même agacé, et se lance à corps perdu dans une nouvelle expédition. Mais Peary peut agir ainsi car il se sait couvert, voire protégé, par “la politique et la science” qui valident ces pratiques. Minik devient donc progressivement un élément embarrassant dont il convient de se débarrasser.

       L’histoire de Minik est celle d’une vie d’errance : ni tout à fait américain, ni plus tout à fait Inuit, il peine à trouver sa place et se met à rêver d’un endroit où tout recommencer. Commence donc pour lui un exil perpétuel qui met en évidence le deuil impossible, la double identité, la quête de soi. Minik est pour toujours tiraillé entre deux civilisations qu’il n’intègre complètement. Ne se sentant chez lui nulle part, il pense à partir vivre dans une forêt dans le New Hampshire :

“Minik l’Esquimau, Minik l’Américain… Je suis fatigué de tout cela. J’aimerais trouver un endroit où personne ne me connaît et dont je n’attends rien… Peut-être qu’il vaudrait mieux que j’aille vivre ailleurs… Tout recommencer.”

       Ici encore, le dessin se met magnifiquement au service du propos. L’alternance de couleurs froides et chaudes pour illustrer respectivement le Pôle Nord et New York est très judicieuse. Certaines planches sont superbement réalisées, et l’espace de l’Arctique laisse visuellement place à la ville surchargée de New York. La découverte du squelette donne lieu à un vrai moment intense dans la BD : le squelette s’étalant sur une page, le lecteur ressent ce qui fait frisonner Minik, et en est tout aussi dégoûté.

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      Il semble que cela soit une constante chez Chloé Cruchaudet que d’aborder des sujets sérieux, voire sensibles, inspirés de faits réels. Ce travail est, une fois encore, l’occasion de toucher à un thème poignant grâce à un dessin très maîtrisé. De nouveau, la BD nous donne la preuve d’un travail fort documenté : l’auteure accompagne son oeuvre d’une bibliographie. De même, la BD se clôture sur les photographies de Delphine Deloget issues de son documentaire sur Minik et dont s’est inspirée Chloé Cruchaudet pour certaines cases. La comparaison entre les photographies et les dessins de Cruchaudet est assez violente et éloquente:

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Ces photographies permettent de comprendre que le cruel Peary a réellement existé et que le père de Minik a vraiment été dépecé. Celles-ci mettent drastiquement fin à la distance que le dessin permettait d’installer entre la réalité et le récit. De même, la BD se clôt définitivement sur une postface rédigée par Delphine Deloget analysant comment tout cela a pu être rendu possible:

Si le drame de Minik interroge aujourd’hui notre rapport à l’autre, il était à l’époque totalement ancré dans une idéologie coloniale et raciste validée par la politique et la science. En ce qui concerne la France, rappelons-nous des expositions coloniales, véritables zoos humains, ainsi que de la tragique histoire de la Vénus hottentote, cette femme africaine au bassin remarquablement développé, qui fut exhibée dans les cirques au début du XIXème siècle. Toutes ces affaires datant de l’époque coloniale hantent depuis deux siècles les couloirs des musées d’Occident.

   Grâce à Chloé Cruchaudet, cette histoire tragique du siècle dernier peut être portée à la connaissance du plus grand nombre. Ayant, par conséquent, vraiment apprécié ses deux bédés, je pense pouvoir affirmer que Chloé Cruchaudet est une auteure à suivre de près, de très près.

Le véritable Minik

Le véritable Minik

La Chair Interdite – Diane Ducret

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       La célèbre auteure des deux essais sur les femmes de dictateurs revient, depuis le mois dernier, avec un tout nouveau travail de recherche et de réflexions sur la “chair interdite”, à savoir le sexe féminin, et la façon de l’appréhender au cours des millénaires. Souvent brimé, méprisé, mais toujours contrôlé et surveillé, Diane Ducret raconte comment l’image , mais aussi la maîtrise du sexe féminin a évolué au cours des siècles. (Pour lire directement mon avis, c’est un peu plus bas!) (Oui j’innove un peu parfois!)

      Dans un prologue très éloquent, l’auteure dévoile la genèse de son travail en s’interrogeant sur le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient” :

             Persuadée que toutes les représentantes de ce sexe naissaient comme moi libres et égales en droits ou presque, j’ai un temps laissé là ces interrogations, pour me pencher sur le sort de celles qui étaient livrées aux tourments de l’amour et de la dictature, en se donnant corps et âme aux tyrans qui ont fait trembler le XXème siècle. Mais depuis quelques années, il m’est devenu impossible de ne pas voir dans les médias les images de mes semblables se dénudant, pour lutter contre les intégrismes, être les victimes de marchés du sexe, des trophées de guerre, ou manifester dans la rue pour un droit que l’on pensait acquis, celui de choisir quand devenir mère ou pas, et de faire de son corps un lieu de plaisir autant que de reproduction. Selon l’époque ou l’endroit , le plaisir et la maternité seront pour certaines un fardeau, pour d’autres un devoir ou un interdit, et il faudra se battre pour que le sort se montre clément. Autant d’images qui m’ont rappelé que j’avais encore tout à apprendre de l’assertion de Simone de Beauvoir et de la chance, comme de la malédiction, d’être née avec un sexe de femme.

L’auteure révèle un rapport compliqué au sexe féminin qui dure depuis des siècles : tantôt loué, tantôt dénigré et méprisé, elle rappelle que ce dernier “aura toujours quelque chose à se reprocher“.

      Ainsi, l’ouvrage retrace les grandes périodes de l’Histoire et comment celles-ci ont considéré les femmes. C’est donc l’occasion de passer en revue les droits (ou l’absence de droits) que l’assignation à naître et être de sexe féminin implique. De l’Antiquité d’Agnodice, en passant par le Moyen-Age et Jeanne d’Arc, la “pucelle d’Orléans” de concours avec l’expansion du christianisme qui fait des vierges des saintes, Diane Ducret montre que chaque grande époque historique apporte son lot de contraintes et d’interdits pour les femmes. A la Renaissance, l’importation en Europe de la ceinture de chasteté ne manque pas de soulever les femmes et certains poètes, notamment Voltaire, qui s’indignent de voir leurs contemporaines ainsi emprisonnées. La Révolution française, qui installe la démocratie bourgeoise et le mariage bourgeois, voit les femmes cantonnées au rôle de mère exclusivement et le sexe des femmes ramené à sa fonction reproductrice uniquement, alors même que le libertinage masculin est à son comble. C’est à cette époque également, nous renseigne Diane Ducret, que l’on commence à diagnostiquer de façon assez systématique l’hystérie chez nombre de femmes. Origine de tous les maux des femmes, des médecins dans toute l’Europe préconisent l’excision pour mettre fin à ce fléau, mais aussi à toutes les maladies : vous souffrez de l’angine? Très bien, une petite excision devrait bien pouvoir soigner cela rapidement! Tous les prétextes sont bons pour mutiler à tout-va les femmes qui, souffrant de ne pouvoir faire d’étude et donc de ne pouvoir devenir elles-mêmes médecins afin de soigner leurs semblables, ne peuvent objecter aucun refus. Mais très vite, l’excision est délaissée pour la radicale ovarectomie, la fameuse “méthode Battey”, qui fera des ravages en termes démographiques dans toute l’Europe et en Amérique, et rendra stériles plus de 100 000 femmes pour, la plupart du temps, de simples règles douloureuses.

      Dans la partie intitulée “Demain on rase gratis”, l’auteure revient sur la tonte des femmes après la seconde guerre mondiale mais également dans l’Espagne franquiste, à travers l’histoire de Marcelle Polge, pour nous apprendre qu’en réalité la tonte des cheveux n’est pas le plus important dans ces “purges”: tout autant que les cheveux, c’est surtout le pubis que l’on rase publiquement chez les femmes afin de leur ôter leur nubilité. Comme le souligne Diane Ducret, cette opprobre systématique jetée sur les femmes par les libérateurs rappelle les pratiques similaires adoptées par les nazis : en effet, le rasage du pubis est obligatoire à l’arrivée dans les camps. L’auteure met donc finement en évidence que la cruauté, notamment envers les femmes, n’a pas de nationalité mais est transnationale en montrant que les “libérateurs” pratiquaient, en réalité, exactement les mêmes processus de déshumanisation que leurs ennemis, et se vengeaient bassement, tout comme les nazis, sur les femmes.

L’exutoire  de la peur et de la souffrance passe par la destruction ou l’humiliation de la source de la féminité. […] Leur chair dénudée est mise en avant dans des cérémonies expiatoires où l’on détruit l’image de leur féminité, leur sexualisation. Les poils pubiens, synonymes de nubilité, de maturité sexuelle,  sont le support, le signe de la trahison. […]

Le rasage du pubis, comme de la chevelure, est systématique à l’arrivée dans les camps allemands. A Auschwitz-Birkenau, l’écrivain Elisa Springer, juive d’origine hongroise naturalisée italienne, se souvient de cette première violation de l’intime: “Dans une dernière tentative pour me défendre d’une telle violence physique et morale, je serrai les jambes, cherchant à me couvrir la poitrine avec les bras. Un nazi me frappa avec le canon de son fusil et cria brutalement “Écarte les jambes et laisse toi raser!”.

De même, l’auteure évoque la décolonisation pour aborder les préjugés racistes dont ont souffert certaines tribus du Cameroun, du Rwanda et du Congo de par leur rapport sacré au sexe féminin et à la nudité. De nombreuses tribus africaines louent le sexe féminin qui y est infiniment respecté et se situe au cœur de leurs croyances. La pratique du gukuna notamment est très répandue (ndlr: étirement des lèvres pour montrer la maturité sexuelle et la fertilité). Ainsi l’homme blanc qui vient coloniser ces contrées est-il répugné par les femmes noires nues et par le sexe pendant des indigènes et tente de proscrire et d’éradiquer ces pratiques pour imposer les siennes.

       Au-delà d’être simplement un historique du rapport compliqué au sexe féminin à travers les siècles, cet ouvrage parcourt également les étapes importantes de la conquête de droits par les femmes. Ainsi, Diane Ducret aborde les premières recherches pour émanciper les femmes de leurs menstruations qui, pendant des siècles, les ont obligées à rester confinées chez elles durant cette période du mois. Après avoir expliqué comment les menstruations ont pendant longtemps permis de stigmatiser et ostraciser les femmes de la société, elle narre comment Gertrude Tenderich (en rachetant le brevet à Earle Haas qui avait mené les premières recherches sur le sujet) a mis au point les premières serviettes hygiéniques et les premiers tampons. De la même façon, dans le chapitre “Les aiguilles de Cherbourg”, Ducret analyse les raisons pour lesquelles le droit d’avorter a si longtemps été refusé aux femmes. De l’argument selon lequel celui-ci pourrait déculpabiliser les femmes de leurs potentielles infidélités au besoin de maintenir la démographie pour constituer des réserves de chair à canon pour les prochaines guerres, l’auteure évoque le tabou de l’avortement et des avorteuses, telle que Marie-Louise Giraud, qui seront envoyées à l’échafaud pour avoir osé mettre fin à des grossesses non désirées.

      C’est aussi la lutte des femmes pour avoir le droit de soigner d’autres femmes qui est souligné dans cet ouvrage. L’auteure narre l’histoire de Louise Bourgeois, une jeune femme lassée de constater que les femmes sont délaissées sur le plan médical et souvent même maltraitées par les médecins (forcément hommes car eux seuls avaient le droit de pratiquer la profession) lors des accouchements, souhaite “confier les femmes à des mains plus amicales que celles d’un homme“. Diane Ducret souligne aussi qu’au XVIIème siècle, les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts! (alors que la médecine est au point sur l’anatomie masculine). Louise Bourgeois décide donc de prôner la médecine féminine et permet aux premières sage-femmes d’exercer. Plus tard, Angélique de Coudray développera les premiers manuels pour former les femmes à l’accouchement, mais les médecins qui voient en elle une concurrente, revendiquent leur monopole sur la science et la forcent à limiter ses activités. Il faudra néanmoins attendre longtemps avant que le désespoir de voir les femmes souffrir et perdre la vie pour donner la vie soit conjuré. L’ouvrage permet notamment d’apprendre que l’introduction en France de la méthode développée par Nicolaiev pour accoucher sans douleur selon Pavlov a fait l’objet de débats à l’Assemblée Nationale! Diane Ducret permet de comprendre que, pendant longtemps, le simple fait pour les femmes de vouloir accoucher sans douleur était une question éminemment politique, dont l’autorisation était délivrée par les hommes.

     Enfin, l’ouvrage aborde une question cruciale du féminisme contemporain : l’image des femmes. En revenant sur la création du magazine Playboy, de son équivalent anglais Penthouse, et de la surenchère entre les deux pour celui qui en montrera le plus tout en ne subissant pas la censure, Diane Ducret parle de l’émergence de la femme objet, de l’hyper-sexualisation de la femme et dénonce cette “débauche de chair livrée devant l’objectif“. L’auteure analyse comment ces clichés impactent directement la vision de la femme aujourd’hui grâce à un mécanisme très simple. A l’époque, pour déjouer la censure et le code Hays, les clichés de Playboy et de Penthouse ne devaient pas montrer de poils pubiens. Si ces derniers étaient visibles, la photo était interdite de publication. Les magazines ont donc contourné cette contrainte en publiant des photos de femmes au pubis intégralement épilé. Diane Ducret analyse l’épilation intime intégrale comme le signe d’une nouvelle aliénation des femmes.

Mais curieusement, en levant l’interdit, les poils pubiens sont mis sur le billot. Car  une fois acceptés par la critique, il faut en montrer toujours plus. Et la chair s’expose, sans parure, sans protection. […] Au début des années 2000, le poil a totalement disparu. La parenthèse pileuse aura duré moins de trente ans. Les films de genre et les magazines masculins viennent de transformer l’esthétique du sexe féminin, en se présentant comme une nouvelle norme pour toutes les femmes. Leur large distribution rend leurs codes assimilables à l’ensemble de la société. Signe d’esclavage chez les Grecs, de punition d’adultère à Sumer, de soumission en Chine impériale ou de collaboration horizontale à la libération, le sexe chauve apparaît à présent comme le comble de la modernité et de l’émancipation féminine. Ironie de l’Histoire.

      L’ouvrage se termine sur un sujet très sensible et sur un chapitre très difficile: le viol comme arme de guerre. La guerre jusque dans la chair des femmes, traquées, violées, mutilées, puis seulement enfin tuées. L’auteure analyse le recours au viol dans les conflits armés : les soldats reçoivent l’ordre de violer toutes les femmes de l’ethnie ou du camp ennemi(e) afin de prendre possession de leurs corps pour les féconder avec les fruits d’une race qui se pense supérieure. Le viol se clôt bien souvent par une mutilation des parties génitales de la femme (tessons de bouteilles dans le vagin) afin de stériliser l’ennemie empêchant, de fait, ces femmes à perpétuer l’ethnie honnie.

Leur point commun, au-delà de la souffrance, la virginité perdue, le sentiment d’un sexe visité par la violence masculine tandis qu’il se réservait pour la vie maritale. Humilier des femmes, les insulter, détruire leur personnalité et les traumatiser, tel est le but recherché… et atteint. 

Violer pour faire porter à l’ethnie qui n’est pas assez digne d’un territoire les fruits d’une race soi-disant supérieure, telle est la volonté  qui dirige ces actes. Lorsque le but de l’action militaire consiste à éliminer du paysage une fraction de la population, la sexualité peut être utilisée comme torture. La manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol.

     

      Avant de donner mon avis, je voudrais profiter de cet article pour partager cette affiche, créée par Le Meufisme à l’occasion des quarante ans de la loi Veil, qui entre en résonance avec certains chapitres du livre.

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         Mon avis

     Lorsque j’ai vu que Diane Ducret publiait un livre sur le traitement du corps des femmes au travers des siècles, j’ai d’abord eu très hâte de le lire. Diane Ducret est une auteure que j’estime beaucoup, et le sujet de l’ouvrage ne pouvait que m’interpeller. J’ai donc commencé la lecture de ce livre de façon très enthousiaste. Mon enthousiasme s’est néanmoins très vite estompé. Non pas que cela tienne au travail de l’auteure, qui est vraiment complet et passionnant -j’y reviendrai-, mais lire un livre qui recense les injustices infligées aux femmes depuis des siècles est très éprouvant, surtout pour quelqu’un que le sujet touche beaucoup jusqu’à la révolte. Au fil des pages, je m’essoufflais de lire tant de mépris envers les femmes tout au long de l’Histoire.

      Je suis bien consciente que cela ne tient en rien au travail de l’auteure dont la qualité est excellente. Il s’agit d’un essai vraiment très bien documenté et très bien rédigé : les nombreuses histoires individuelles narrées prouvent la masse de travail que la rédaction de cet ouvrage a exigé, et le style est réfléchi, parfaitement pesé. Il faut reconnaître qu’un travail titanesque de recherches a dû précéder l’élaboration de cet ouvrage, et c’est un parfait condensé d’anecdotes historiques qui permet d’avoir une vue globale mais complète du sujet. De même, il y a un grand apport culturel : ainsi, il est possible de découvrir ou d’en savoir plus sur l’Ananga Ranga, le gukuna, ou sur les nombreuses tribus ou ethnies d’Afrique dans la partie traitant de la décolonisation.

      Ce livre met surtout en évidence l’ignorance des hommes, et par cette ignorance, la volonté de faire mal aux femmes, de les rabaisser. Comme lorsque Aristote (et de nombreux autres médecins après lui) explique que les menstruations ternissent les miroirs “d’un nuage de vapeur sanguine”. On rappelle qu’au XVIIème siècle les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts. Par conséquent, on ne sait toujours pas expliquer l’apparition des règles tous les mois. Cette ignorance, volontairement maintenue et entretenue, permet aux hommes -les seuls détenteurs de la science pendant des siècles- d’expliquer les règles par des superstitions religieuses ou non.  On comprend donc que cette ignorance est entretenue pour maintenir la domination sur les femmes et perpétuer le mépris envers elles. C’est ce que révèle réellement ce livre. Et c’est précisément ce qui est douloureux à lire.

      Diane Ducret, qui sait que le contenu est très pessimiste et très éprouvant à lire, ponctue de ce fait son récit de petits titres ironiques. Ces petites pointes d’humour distillées au fil des chapitres (toujours sous forme de références culturelles détournées) permettent de contrebalancer la noirceur de ce qui est narré et permettent d’aborder une réalité et une histoire diablement cruelles. Ce ton un peu décalé dans le choix des titres, auquel j’étais d’abord réticente, apporte finalement un peu de légèreté à un récit qui traite de sujets sérieux (on parle quand même des injustices les plus arbitraires!). Certes, Diane Ducret précise dès l’introduction qu’il ne s’agit pas ici d’un manifeste féministe, même si ce livre est une sorte de méditation du message de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient”. Cependant, force est de constater que cet ouvrage est une pierre angulaire pour sensibiliser sur la condition des femmes, sur ce qu’implique que naître fille (qui, aujourd’hui encore, signifie souvent être moins nourrie, moins éduquée, et moins respectée), pour prendre la mesure de ce qui pèse et/ou que l’on fait délibérément peser sur leurs épaules, et se rendre compte que, même en 2014, naître fille est plus souvent -en Occident comme ailleurs dans le monde- négatif que positif.

      Malgré l’ “expérience” qu’a été la lecture de ce livre (expérience toute personnelle néanmoins, comme précisé plus haut), j’encourage vraiment quiconque (homme ou femme) à le lire! C’est sans conteste un essai très réussi sur le sujet, qui saura s’ériger en référence en la matière. Les éditions Albin Michel ont mis en ligne une vidéo de Diane Ducret parlant de son livre, et je vous conseille plus que chaudement de la regarder pour avoir un bon aperçu des sujets abordés sans, peut-être, se heurter à la même difficulté que moi pour lire ce livre un peu éprouvant :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=Ao_Fui9DNYs]

La Fantaisie des Dieux: Rwanda 1994 – Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry

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 Il n’y avait plus de mots. Juste ce silence.

Epais, lourd. C’était un génocide, celui

des Tutsis du Rwanda, le troisième du XXème siècle.

Il faisait beau, il faisait chaud. 

Nous avions pénétré le monde du grand secret.

Sur les collines de Bisesero, des instituteurs tuaient leurs élèves,

des policiers menaient la battue.

C’était la “grande moisson”.

François Mitterrand niait “le crime des crimes”.

Comment raconter?

     Patrick de Saint-Exupéry est le co-fondateur et rédacteur en chef de la revue XXI. En 1994, présent sur place en tant que journaliste pour Le Figaro, il est témoin du génocide rwandais. C’est peu dire que cette expérience l’a profondément marqué: après avoir publié plusieurs ouvrages sur le sujet, il est le co-auteur de cette BD à l’occasion du vingtième anniversaire de cette tragédie.

     Cette BD aborde une question centrale qui hante Patrick de Saint-Exupéry: la part de responsabilité de la France dans le génocide qui a fait plus de 800 000 victimes Tutsis entre avril et juillet 1994.

      La BD s’ouvre sur la preuve que l’Elysée était au courant des atrocités commises au Rwanda bien avant que François Mitterrand ne décide d’intervenir: un télégramme de l’Ambassadeur de France à Kigali met en garde le président sur les risques d’une “élimination totale des Tutsis” dès le 15 octobre 1990 (!). Ainsi, dès les premières pages, l’auteur dénonce l’inaction et l’ambiguïté du rôle de la France qui, proche du pouvoir Hutu en place (“des alliés, la famille“), laisse faire et reste immobile pendant deux longs mois, avant de décider bien tardivement de lancer l’opération Turquoise. L’auteur met, par ailleurs, volontairement en exergue de l’ouvrage cette phrase ahurissante attribuée à François Mitterrand: “Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important“. Le ton est donné.

     Patrick de Saint-Exupéry raconte la surprise des forces françaises lors de leur arrivée au Rwanda: celles-ci sont saluées et acclamées par les assassins Hutus. Suivant les lignes françaises au plus fort du conflit, l’auteur est notamment présent à Nyagurati lorsqu’un Hutu vient à la rencontre des soldats français, et avoue, sans scrupule, avoir tué froidement une cinquantaine de Tutsis et incendié plusieurs maisons. Un professeur reconnait également avoir tué des enfants.

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     Les journalistes et les soldats restent sans mot devant ces personnes qui revendiquent leurs crimes: “Jamais on n’avait vu ça! C’était dégueulasse. De la folie totale. L’auteur s’interroge et nous invite à nous interroger également sur le rôle que peut avoir eu la France quand il déclare: “Ils étaient sûrs que nous venions les aider à finir le travail“.

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     Patrick de Saint-Exupéry évoque les ordres confus que reçoit l’armée française et revient sur des témoignages de victimes des attaques hutus: l’incendie de l’église Home Saint Jean dans laquelle s’étaient réfugiés des Tutsis, la mise à sac des villages… Puis, surviennent les événements de Bisesero sur lesquels l’auteur met l’accent et qui appuient la thèse du soutien français au régime génocidaire Hutu, même pendant l’opération Turquoise, et qui feront l’objet d’une polémique en France. Sur les collines de Bisesero dans la région de Kibuye, les soldats français ont découvert des milliers de rescapés et résistants Tutsis qui se cachaient dans les arbres pour échapper à leurs assaillants. Cependant, au lieu de prévenir sa hiérarchie et sauver tous les rescapés la nuit même, le Lieutenant-colonel Diego leur a promis de revenir deux jours plus tard. Lorsqu’en effet, des renforts reviennent deux jours plus tard, la moitié des résistants avaient été massacrés. Ceci est, de toute évidence, la version que défend l’auteur. En réalité, plusieurs versions co-existent et l’affaire est devenue judiciaire en France depuis 2005.

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     L’autre moment fort de cette BD intervient lorsque les militaires français arrivent sur les lieux trois jours plus tard. En constatant les victimes par milliers sur la colline, “un champs d’extermination à ciel ouvert“, un gendarme du GIGN s’effondre en réalisant qu’il avait été envoyé au Rwanda l’année précédente pour former la garde présidentielle dans les rangs de laquelle se trouvaient désormais les assassins. La réaction du journaliste est sans demi-mesure: “Ce qu’impliquait l’aveu du gendarme me dépassait. Que des soldats de mon pays aient pu instruire, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXème siècle me paraissait incompréhensible. Aberrant. Ahurissant. Mon pays n’était pas ainsi. Son armée n’était pas ainsi. Nous ne sommes pas ainsi“.

      Cette BD tente de mettre en lumière le rôle joué par la France dans cette tragédie qui fait toujours polémique malgré une mise à distance de vingt ans. Elle révèle l’omerta qui règne sur le sujet et la difficulté de démêler le vrai du faux dans la pléthore de versions officielles et/ou officieuses. Pour l’auteur, il ne fait aucun doute que les hautes autorités de l’Etat savaient mais se sont laissées berner par “leur allié” hutu. Il en veut pour preuve les innombrables comptes-rendus restés sans réponse, les ordres diffus, et le malaise des militaires, qui sont dépeints comme désarmés et complètement dépassés. Certaines planches plongent l’auteur dans l’eau où il tente de faire le tri dans ses réflexions sur ce qui l’entoure et aborde la duplicité des autorités françaises, et la question de la responsabilité de la colonisation. Comme dans de nombreuses autres bédés qui abordent des thèmes lourds, les aquarelles d’Hippolyte adoucissent le récit sombre et lourd des tueries. On apprécie les planches qui illustrent magnifiquement la végétation abondante et verdoyante d’Afrique Centrale, même si elles sont en contraste direct avec les atrocités qui s’y sont déroulées. De façon originale, des photos en noir et blanc de certains lieux où se sont déroulés des épisodes tragiques sont insérées au milieu des cases, comme pour inscrire le récit dans la réalité.

      Chaque nouvelle BD reportage me convainc un peu plus du potentiel de ce médium.

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The Sleepwalkers (How Europe Went To War in 1914)* – Christopher Clark

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*Les Somnambules. Eté 1914: Comment l’Europe a marché vers la guerre.

     Aujourd’hui, nous commémorons le centenaire du lancement des hostilités marquant le début de la Première Guerre Mondiale. A ce titre, j’aimerais dédier un article à ce livre particulièrement éclairant sur ce sujet que je lis depuis quelques mois. Cité en référence ultime de la recherche sur les origines de la Grande Guerre, ce livre a été unanimement salué par la critique tant pour son exhaustivité, la profondeur de ses analyses et la multitude de sources qu’il convoque.

     Et pour cause, c’est en effet, un travail de Titan, tant au niveau de la recherche que de l’analyse, que Christopher Clark, professeur à l’université de Cambridge, a accompli sur l’un des sujets pourtant les plus étudiés de notre siècle. Dans cet ouvrage, nous promet l’auteur, il n’est point question de revenir point par point sur les éléments déclencheurs du conflit qui va sceller le sort du XXème siècle. Il est davantage question de détricoter toutes les ficelles, tous les événements et surtout, toutes les interactions entre les protagonistes de cette sombre période que sont les quelques mois précédant le début des combats. L’objectif de l’auteur est de s’affranchir des analyses qui ont pu être menées sur ce conflit et de reprendre toutes les sources, tout remettre à plat et soulever un débat frais.

     Au centre de ce travail se trouve donc l’analyse fine, dès le début du livre, du contexte étriqué des Balkans d’où part la guerre et de sa relation changeante et de plus en plus crispée avec l’Empire Austro-Hongrois. Ici, l’auteur replace la situation singulière de la région balkanique au centre des origines de la guerre, arguant que la Serbie est “l’angle mort” des analyses de la Grande Guerre, dont le bellicisme a souvent été sous-estimé. Chaque chapitre nous donne un peu plus à voir et à comprendre du complexe réseau diplomatique qui se tissait alors et liait les diverses puissances européennes, ainsi que sur les divers contextes nationaux.

     Sans revisiter une à une les théories “classiques” qui ont longtemps permis d’analyser le conflit -des thèses nationalistes qui ont longtemps prédominé aux thèses marxistes, non moins célèbres- Clark réussit toutefois à apporter son propre éclairage à la lumière de la très conséquente documentation de sources primaires sur laquelle il s’appuie et des nombreuses correspondances diplomatiques qu’il parvient à décortiquer. Surtout, il ambitionne de mener une analyse de fond et à s’affranchir de la question de la responsabilité dans la guerre en dépassant la jusque là nécessaire nomination d’un coupable (L’Allemagne? La Serbie? Le nationalisme destructeur hérité du XIXème siècle? La course à l’armement et son corollaire, le dilemme de sécurité? Le capitalisme bourgeois?).

     Clark met un point d’honneur à répondre au Comment? plutôt qu’au Pourquoi? qui mène tant d’historiens dans des analyses souvent fallacieuses qui interprètent les décisions politiques comme inévitables, mécaniques et directement liées les unes aux autres. S’affranchissant de tout déterminisme, il pose la question de la complexité des relations inter-étatiques et du contexte européen, à une époque de grandes tensions, entre les diplomates dont le jeu implexe a contribué à l’escalade. Ainsi, ce que Clark étudie en premier lieu, ce sont les acteurs de premier plan: les ministres, les chefs d’Etat, les militaires, etc. Un peu à la manière d’une approche cognitive de l’analyse de la politique étrangère, il s’attarde sur leurs perceptions, leurs peurs, leurs ambitions, et leurs erreurs pour espérer dénouer le nœud des haines et des défiances entre les grandes puissances.

      Le style d’écriture, également, est remarquable. A titre personnel, je préfère toujours, dès que possible, lire les ouvrages qui m’intéressent dans leur langue d’origine et de conception. C’est donc l’édition en anglais que j’ai choisie. L’oeuvre de Clark se lit tel un roman, et le récit haletant de l’auteur mêle littérature et recherche: la lecture d’un chapitre précipite la lecture d’un deuxième, puis d’un troisième. Cependant, bien que la lecture soit passionnante, l’ouvrage ne se lit pas rapidement. L’abondance de détails, de données et de paragraphes d’analyse exigent une lecture consciencieuse et attentive, parfois même de prendre des notes (Je n’ai, moi-même, pas encore pu le lire en entier).

     Néanmoins, l’ouvrage n’a pas totalement échappé à quelques critiques sur le fond. En effet, dans son analyse, Clark se montre très tolérant avec l’Allemagne de Guillaume II et l’exempte d’avoir joué un rôle décisif dans la précipitation du conflit. De même pour l’Autriche-Hongrie qui n’aurait que répondu aux provocations toujours plus osées de la Serbie. Ici, malgré l’analyse percutante de l’auteur, on peut toutefois penser qu’il échoue partiellement dans son ambition de ne pas réfléchir en termes de coupables/non-coupables. Ceci peut expliquer pourquoi cet ouvrage a reçu un accueil plus que favorable outre-Rhin.

     Enfin, saluons tout de même la métaphore des somnambules qui donne à cet ouvrage son titre. Les somnambules, ici, sont les chefs d’Etat qui, par leurs actions souvent inconscientes et inconsidérées, car résolus à ne pas se céder devant l’autre, marchent au-devant du gouffre dans lequel ils précipitent l’Europe.