Plus de livres #2

      Un nouveau post dans cette série “Plus de livres” dont le principe –je répète car le #1 remonte un petit peu maintenant- est de lister les livres que j’ai lus mais que je n’ai pas eu le temps de chroniquer ou critiquer. Comme j’avais souligné pour le #1, mon rythme d’écriture n’équivaut pas du tout à mon rythme de lecture : de ce fait, j’enchaîne les livres alors que j’enchaîne beaucoup plus moyennement les articles. Cette série permet donc de citer les livres lus qui ne figurent pas sur ce blog.

Dans l’ordre chronologique pour l’année qui vient de s’écouler :

* Malala (with Christina Lamb), I Am Malala : The Girl Who Stood Up for Education and Was Shot by the Taliban. 

*Amin Maalouf, Les Désorientés.

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*Marjane Satrapi, Persépolis.

*Michael Godwin and Dan E. Bur, Economix, la première histoire de l’économie en BD. 

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*Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle.

*Raphaël Enthoven, Matière Première.

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*Catherine Meurisse, Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix.

*Philippe Geluck, Peut-on Rire de Tout?

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*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit Israélo-Palestinien.

*Stefan Zweig, Marie Stuart.

                           Légende d’une Vie.

                           Amok.

                           Lettre d’une Inconnue.

                           La Confusion des Sentiments.

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*Roger J. Azzam, Liban, L’instruction d’un crime.

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*Isabelle Rossignol, Tête Nue.

*Alexandre Astier, Kaamelott, Texte Intégral, Livres I, II, III.

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La Chair Interdite – Diane Ducret

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       La célèbre auteure des deux essais sur les femmes de dictateurs revient, depuis le mois dernier, avec un tout nouveau travail de recherche et de réflexions sur la “chair interdite”, à savoir le sexe féminin, et la façon de l’appréhender au cours des millénaires. Souvent brimé, méprisé, mais toujours contrôlé et surveillé, Diane Ducret raconte comment l’image , mais aussi la maîtrise du sexe féminin a évolué au cours des siècles. (Pour lire directement mon avis, c’est un peu plus bas!) (Oui j’innove un peu parfois!)

      Dans un prologue très éloquent, l’auteure dévoile la genèse de son travail en s’interrogeant sur le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient” :

             Persuadée que toutes les représentantes de ce sexe naissaient comme moi libres et égales en droits ou presque, j’ai un temps laissé là ces interrogations, pour me pencher sur le sort de celles qui étaient livrées aux tourments de l’amour et de la dictature, en se donnant corps et âme aux tyrans qui ont fait trembler le XXème siècle. Mais depuis quelques années, il m’est devenu impossible de ne pas voir dans les médias les images de mes semblables se dénudant, pour lutter contre les intégrismes, être les victimes de marchés du sexe, des trophées de guerre, ou manifester dans la rue pour un droit que l’on pensait acquis, celui de choisir quand devenir mère ou pas, et de faire de son corps un lieu de plaisir autant que de reproduction. Selon l’époque ou l’endroit , le plaisir et la maternité seront pour certaines un fardeau, pour d’autres un devoir ou un interdit, et il faudra se battre pour que le sort se montre clément. Autant d’images qui m’ont rappelé que j’avais encore tout à apprendre de l’assertion de Simone de Beauvoir et de la chance, comme de la malédiction, d’être née avec un sexe de femme.

L’auteure révèle un rapport compliqué au sexe féminin qui dure depuis des siècles : tantôt loué, tantôt dénigré et méprisé, elle rappelle que ce dernier “aura toujours quelque chose à se reprocher“.

      Ainsi, l’ouvrage retrace les grandes périodes de l’Histoire et comment celles-ci ont considéré les femmes. C’est donc l’occasion de passer en revue les droits (ou l’absence de droits) que l’assignation à naître et être de sexe féminin implique. De l’Antiquité d’Agnodice, en passant par le Moyen-Age et Jeanne d’Arc, la “pucelle d’Orléans” de concours avec l’expansion du christianisme qui fait des vierges des saintes, Diane Ducret montre que chaque grande époque historique apporte son lot de contraintes et d’interdits pour les femmes. A la Renaissance, l’importation en Europe de la ceinture de chasteté ne manque pas de soulever les femmes et certains poètes, notamment Voltaire, qui s’indignent de voir leurs contemporaines ainsi emprisonnées. La Révolution française, qui installe la démocratie bourgeoise et le mariage bourgeois, voit les femmes cantonnées au rôle de mère exclusivement et le sexe des femmes ramené à sa fonction reproductrice uniquement, alors même que le libertinage masculin est à son comble. C’est à cette époque également, nous renseigne Diane Ducret, que l’on commence à diagnostiquer de façon assez systématique l’hystérie chez nombre de femmes. Origine de tous les maux des femmes, des médecins dans toute l’Europe préconisent l’excision pour mettre fin à ce fléau, mais aussi à toutes les maladies : vous souffrez de l’angine? Très bien, une petite excision devrait bien pouvoir soigner cela rapidement! Tous les prétextes sont bons pour mutiler à tout-va les femmes qui, souffrant de ne pouvoir faire d’étude et donc de ne pouvoir devenir elles-mêmes médecins afin de soigner leurs semblables, ne peuvent objecter aucun refus. Mais très vite, l’excision est délaissée pour la radicale ovarectomie, la fameuse “méthode Battey”, qui fera des ravages en termes démographiques dans toute l’Europe et en Amérique, et rendra stériles plus de 100 000 femmes pour, la plupart du temps, de simples règles douloureuses.

      Dans la partie intitulée “Demain on rase gratis”, l’auteure revient sur la tonte des femmes après la seconde guerre mondiale mais également dans l’Espagne franquiste, à travers l’histoire de Marcelle Polge, pour nous apprendre qu’en réalité la tonte des cheveux n’est pas le plus important dans ces “purges”: tout autant que les cheveux, c’est surtout le pubis que l’on rase publiquement chez les femmes afin de leur ôter leur nubilité. Comme le souligne Diane Ducret, cette opprobre systématique jetée sur les femmes par les libérateurs rappelle les pratiques similaires adoptées par les nazis : en effet, le rasage du pubis est obligatoire à l’arrivée dans les camps. L’auteure met donc finement en évidence que la cruauté, notamment envers les femmes, n’a pas de nationalité mais est transnationale en montrant que les “libérateurs” pratiquaient, en réalité, exactement les mêmes processus de déshumanisation que leurs ennemis, et se vengeaient bassement, tout comme les nazis, sur les femmes.

L’exutoire  de la peur et de la souffrance passe par la destruction ou l’humiliation de la source de la féminité. […] Leur chair dénudée est mise en avant dans des cérémonies expiatoires où l’on détruit l’image de leur féminité, leur sexualisation. Les poils pubiens, synonymes de nubilité, de maturité sexuelle,  sont le support, le signe de la trahison. […]

Le rasage du pubis, comme de la chevelure, est systématique à l’arrivée dans les camps allemands. A Auschwitz-Birkenau, l’écrivain Elisa Springer, juive d’origine hongroise naturalisée italienne, se souvient de cette première violation de l’intime: “Dans une dernière tentative pour me défendre d’une telle violence physique et morale, je serrai les jambes, cherchant à me couvrir la poitrine avec les bras. Un nazi me frappa avec le canon de son fusil et cria brutalement “Écarte les jambes et laisse toi raser!”.

De même, l’auteure évoque la décolonisation pour aborder les préjugés racistes dont ont souffert certaines tribus du Cameroun, du Rwanda et du Congo de par leur rapport sacré au sexe féminin et à la nudité. De nombreuses tribus africaines louent le sexe féminin qui y est infiniment respecté et se situe au cœur de leurs croyances. La pratique du gukuna notamment est très répandue (ndlr: étirement des lèvres pour montrer la maturité sexuelle et la fertilité). Ainsi l’homme blanc qui vient coloniser ces contrées est-il répugné par les femmes noires nues et par le sexe pendant des indigènes et tente de proscrire et d’éradiquer ces pratiques pour imposer les siennes.

       Au-delà d’être simplement un historique du rapport compliqué au sexe féminin à travers les siècles, cet ouvrage parcourt également les étapes importantes de la conquête de droits par les femmes. Ainsi, Diane Ducret aborde les premières recherches pour émanciper les femmes de leurs menstruations qui, pendant des siècles, les ont obligées à rester confinées chez elles durant cette période du mois. Après avoir expliqué comment les menstruations ont pendant longtemps permis de stigmatiser et ostraciser les femmes de la société, elle narre comment Gertrude Tenderich (en rachetant le brevet à Earle Haas qui avait mené les premières recherches sur le sujet) a mis au point les premières serviettes hygiéniques et les premiers tampons. De la même façon, dans le chapitre “Les aiguilles de Cherbourg”, Ducret analyse les raisons pour lesquelles le droit d’avorter a si longtemps été refusé aux femmes. De l’argument selon lequel celui-ci pourrait déculpabiliser les femmes de leurs potentielles infidélités au besoin de maintenir la démographie pour constituer des réserves de chair à canon pour les prochaines guerres, l’auteure évoque le tabou de l’avortement et des avorteuses, telle que Marie-Louise Giraud, qui seront envoyées à l’échafaud pour avoir osé mettre fin à des grossesses non désirées.

      C’est aussi la lutte des femmes pour avoir le droit de soigner d’autres femmes qui est souligné dans cet ouvrage. L’auteure narre l’histoire de Louise Bourgeois, une jeune femme lassée de constater que les femmes sont délaissées sur le plan médical et souvent même maltraitées par les médecins (forcément hommes car eux seuls avaient le droit de pratiquer la profession) lors des accouchements, souhaite “confier les femmes à des mains plus amicales que celles d’un homme“. Diane Ducret souligne aussi qu’au XVIIème siècle, les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts! (alors que la médecine est au point sur l’anatomie masculine). Louise Bourgeois décide donc de prôner la médecine féminine et permet aux premières sage-femmes d’exercer. Plus tard, Angélique de Coudray développera les premiers manuels pour former les femmes à l’accouchement, mais les médecins qui voient en elle une concurrente, revendiquent leur monopole sur la science et la forcent à limiter ses activités. Il faudra néanmoins attendre longtemps avant que le désespoir de voir les femmes souffrir et perdre la vie pour donner la vie soit conjuré. L’ouvrage permet notamment d’apprendre que l’introduction en France de la méthode développée par Nicolaiev pour accoucher sans douleur selon Pavlov a fait l’objet de débats à l’Assemblée Nationale! Diane Ducret permet de comprendre que, pendant longtemps, le simple fait pour les femmes de vouloir accoucher sans douleur était une question éminemment politique, dont l’autorisation était délivrée par les hommes.

     Enfin, l’ouvrage aborde une question cruciale du féminisme contemporain : l’image des femmes. En revenant sur la création du magazine Playboy, de son équivalent anglais Penthouse, et de la surenchère entre les deux pour celui qui en montrera le plus tout en ne subissant pas la censure, Diane Ducret parle de l’émergence de la femme objet, de l’hyper-sexualisation de la femme et dénonce cette “débauche de chair livrée devant l’objectif“. L’auteure analyse comment ces clichés impactent directement la vision de la femme aujourd’hui grâce à un mécanisme très simple. A l’époque, pour déjouer la censure et le code Hays, les clichés de Playboy et de Penthouse ne devaient pas montrer de poils pubiens. Si ces derniers étaient visibles, la photo était interdite de publication. Les magazines ont donc contourné cette contrainte en publiant des photos de femmes au pubis intégralement épilé. Diane Ducret analyse l’épilation intime intégrale comme le signe d’une nouvelle aliénation des femmes.

Mais curieusement, en levant l’interdit, les poils pubiens sont mis sur le billot. Car  une fois acceptés par la critique, il faut en montrer toujours plus. Et la chair s’expose, sans parure, sans protection. […] Au début des années 2000, le poil a totalement disparu. La parenthèse pileuse aura duré moins de trente ans. Les films de genre et les magazines masculins viennent de transformer l’esthétique du sexe féminin, en se présentant comme une nouvelle norme pour toutes les femmes. Leur large distribution rend leurs codes assimilables à l’ensemble de la société. Signe d’esclavage chez les Grecs, de punition d’adultère à Sumer, de soumission en Chine impériale ou de collaboration horizontale à la libération, le sexe chauve apparaît à présent comme le comble de la modernité et de l’émancipation féminine. Ironie de l’Histoire.

      L’ouvrage se termine sur un sujet très sensible et sur un chapitre très difficile: le viol comme arme de guerre. La guerre jusque dans la chair des femmes, traquées, violées, mutilées, puis seulement enfin tuées. L’auteure analyse le recours au viol dans les conflits armés : les soldats reçoivent l’ordre de violer toutes les femmes de l’ethnie ou du camp ennemi(e) afin de prendre possession de leurs corps pour les féconder avec les fruits d’une race qui se pense supérieure. Le viol se clôt bien souvent par une mutilation des parties génitales de la femme (tessons de bouteilles dans le vagin) afin de stériliser l’ennemie empêchant, de fait, ces femmes à perpétuer l’ethnie honnie.

Leur point commun, au-delà de la souffrance, la virginité perdue, le sentiment d’un sexe visité par la violence masculine tandis qu’il se réservait pour la vie maritale. Humilier des femmes, les insulter, détruire leur personnalité et les traumatiser, tel est le but recherché… et atteint. 

Violer pour faire porter à l’ethnie qui n’est pas assez digne d’un territoire les fruits d’une race soi-disant supérieure, telle est la volonté  qui dirige ces actes. Lorsque le but de l’action militaire consiste à éliminer du paysage une fraction de la population, la sexualité peut être utilisée comme torture. La manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol.

     

      Avant de donner mon avis, je voudrais profiter de cet article pour partager cette affiche, créée par Le Meufisme à l’occasion des quarante ans de la loi Veil, qui entre en résonance avec certains chapitres du livre.

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         Mon avis

     Lorsque j’ai vu que Diane Ducret publiait un livre sur le traitement du corps des femmes au travers des siècles, j’ai d’abord eu très hâte de le lire. Diane Ducret est une auteure que j’estime beaucoup, et le sujet de l’ouvrage ne pouvait que m’interpeller. J’ai donc commencé la lecture de ce livre de façon très enthousiaste. Mon enthousiasme s’est néanmoins très vite estompé. Non pas que cela tienne au travail de l’auteure, qui est vraiment complet et passionnant -j’y reviendrai-, mais lire un livre qui recense les injustices infligées aux femmes depuis des siècles est très éprouvant, surtout pour quelqu’un que le sujet touche beaucoup jusqu’à la révolte. Au fil des pages, je m’essoufflais de lire tant de mépris envers les femmes tout au long de l’Histoire.

      Je suis bien consciente que cela ne tient en rien au travail de l’auteure dont la qualité est excellente. Il s’agit d’un essai vraiment très bien documenté et très bien rédigé : les nombreuses histoires individuelles narrées prouvent la masse de travail que la rédaction de cet ouvrage a exigé, et le style est réfléchi, parfaitement pesé. Il faut reconnaître qu’un travail titanesque de recherches a dû précéder l’élaboration de cet ouvrage, et c’est un parfait condensé d’anecdotes historiques qui permet d’avoir une vue globale mais complète du sujet. De même, il y a un grand apport culturel : ainsi, il est possible de découvrir ou d’en savoir plus sur l’Ananga Ranga, le gukuna, ou sur les nombreuses tribus ou ethnies d’Afrique dans la partie traitant de la décolonisation.

      Ce livre met surtout en évidence l’ignorance des hommes, et par cette ignorance, la volonté de faire mal aux femmes, de les rabaisser. Comme lorsque Aristote (et de nombreux autres médecins après lui) explique que les menstruations ternissent les miroirs “d’un nuage de vapeur sanguine”. On rappelle qu’au XVIIème siècle les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts. Par conséquent, on ne sait toujours pas expliquer l’apparition des règles tous les mois. Cette ignorance, volontairement maintenue et entretenue, permet aux hommes -les seuls détenteurs de la science pendant des siècles- d’expliquer les règles par des superstitions religieuses ou non.  On comprend donc que cette ignorance est entretenue pour maintenir la domination sur les femmes et perpétuer le mépris envers elles. C’est ce que révèle réellement ce livre. Et c’est précisément ce qui est douloureux à lire.

      Diane Ducret, qui sait que le contenu est très pessimiste et très éprouvant à lire, ponctue de ce fait son récit de petits titres ironiques. Ces petites pointes d’humour distillées au fil des chapitres (toujours sous forme de références culturelles détournées) permettent de contrebalancer la noirceur de ce qui est narré et permettent d’aborder une réalité et une histoire diablement cruelles. Ce ton un peu décalé dans le choix des titres, auquel j’étais d’abord réticente, apporte finalement un peu de légèreté à un récit qui traite de sujets sérieux (on parle quand même des injustices les plus arbitraires!). Certes, Diane Ducret précise dès l’introduction qu’il ne s’agit pas ici d’un manifeste féministe, même si ce livre est une sorte de méditation du message de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient”. Cependant, force est de constater que cet ouvrage est une pierre angulaire pour sensibiliser sur la condition des femmes, sur ce qu’implique que naître fille (qui, aujourd’hui encore, signifie souvent être moins nourrie, moins éduquée, et moins respectée), pour prendre la mesure de ce qui pèse et/ou que l’on fait délibérément peser sur leurs épaules, et se rendre compte que, même en 2014, naître fille est plus souvent -en Occident comme ailleurs dans le monde- négatif que positif.

      Malgré l’ “expérience” qu’a été la lecture de ce livre (expérience toute personnelle néanmoins, comme précisé plus haut), j’encourage vraiment quiconque (homme ou femme) à le lire! C’est sans conteste un essai très réussi sur le sujet, qui saura s’ériger en référence en la matière. Les éditions Albin Michel ont mis en ligne une vidéo de Diane Ducret parlant de son livre, et je vous conseille plus que chaudement de la regarder pour avoir un bon aperçu des sujets abordés sans, peut-être, se heurter à la même difficulté que moi pour lire ce livre un peu éprouvant :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=Ao_Fui9DNYs]

La France Périphérique – Christophe Guilluy

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       Je n’ai pas pu m’empêcher: j’ai acheté le dernier livre de Christophe Guilluy dont tout le monde parle. L’auteur, célèbre géographe, s’était déjà fait remarquer grâce à son ouvrage Fractures françaises, unanimement salué en 2010. A croire qu’il a fait de l’étude des “catégories populaires” son fonds de commerce. Il faut dire qu’après les résultats des élections municipales et européennes (et sénatoriales) de cette année et l’explosion du Front National en France, il est plus que jamais nécessaire et urgent de comprendre les dynamiques qui se cachent derrière une telle mutation électorale qui impactera bientôt, sans doute, l’échelon national.

     Je suis moi-même circonspecte, atterrée, et démunie devant la progression du FN en France. Les scores toujours plus élevés qu’il enregistre m’effraient pour l’avenir de la France. Je suis donc avide d’explications et d’études qui diagnostiquent froidement les raisons d’un tel essor, et lire ce livre participe de cette démarche.

       Christophe Guilluy entreprend d’analyser la nouvelle géographie sociale de la France afin de mieux en capter la sociologie électorale qui fait pencher la balance en faveur du FN dans des régions où il était complètement absent jusqu’à récemment. Dès l’introduction, Guilluy expose son constat: “deux France se font face” et s’opposent sans se comprendre. D’une part, les gagnants de la mondialisation, bien intégrés à l’économie-monde car très qualifiés et investissant les grandes villes, mobiles, qui participent à la création des deux-tiers du PIB national, ou les banlieues intégrées qui ont un potentiel de reconversion assez important. D’autre part, les perdants de la mondialisation, la fameuse “France périphérique”, que l’auteur décrit comme “la France des plans sociaux” c’est-à-dire les populations sédentaires qui subissent directement la mondialisation de par leurs emplois peu qualifiés dans des industries ou des zones rurales en net recul, dont le malaise gagne les petites et moyennes villes.

      Ce que Guilluy affirme en premier lieu est que la classe moyenne n’existe plus en France depuis dix ans. Il s’agit d’un mythe, qui a été créé et qui a existé pendant les Trente Glorieuses, mais que les partis de gouvernement cherchent à faire perdurer malgré son apparente disparition afin de “légitimer des choix économiques et sociétaux au nom d’une majorité imaginaire”. De par la disparition de la classe moyenne, l’auteur argumente que le vieux clivage gauche-droite est caduc. De la même façon, Guilluy affirme que les vieilles dichotomies géographiques, qui étaient de parfaits outils conceptuels jusqu’à maintenant, sont devenus totalement obsolètes. Ainsi, il n’est, selon lui, plus question d’opposer la ville à la campagne et l’urbain au rural: les fractures d’aujourd’hui sont sans précédent et beaucoup plus transversales. Force est de constater, néanmoins, qu’il ne rejette pas le vieux concept des rapports entre centre et périphérie (développé par Werner Sombart ou Immanuel Wallerstein). A l’aide d’un indicateur dit de “fragilité”, l’auteur esquisse des cartes illustrant la répartition spatiale des “deux France” et les compare à l’implantation des nouveaux bastions du FN en constatant que tout concorde. Le but est donc de comprendre quelles sont les populations qui, désormais, votent pour le FN et quelles sont les logiques qui déterminent un tel vote.

      Quelles sont ces deux France qui s’opposent? D’une part, la France des métropoles, celle des grandes villes où l’emploi est dynamique, et qui ne pâtit donc pas de la mondialisation. Sa population, bien que souvent diverse, est majoritairement représentée par les cadres et les catégories socio-professionnelles supérieures. C’est cette France, selon Guilluy, qui vote encore pour les partis de gouvernement PS et UMP (avec les retraités et les fonctionnaires), car ces partis relaient leurs intérêts qui exigent un accroissement de la mondialisation. D’autre part, la France “périphérique”, celle des campagnes certes, mais aussi des zones périurbaines et des villes petites à moyennes. C’est cette dernière qui s’éloigne dramatiquement, selon l’auteur, des partis de gouvernement car elle ne bénéficie pas des effets de la mondialisation: au contraire elle les subit et les gère seule. Il s’agit des bonnets rouges de Bretagne dont les industries agroalimentaires ferment les unes après les autres de par la féroce concurrence internationale, des plans sociaux (que l’auteur recense pour une partie), des classes moyennes du périurbain subi c’est-à-dire les zones où certains Français se sont installés, selon Guilluy (j’insiste sur le “selon Guilluy”), pour accéder à la propriété et “éviter la cohabitation avec les populations immigrées”. Comme le précise Guilluy, “la poussée du vote FN […] est le fruit d’une insécurité sociale objective mais aussi le fruit d’une histoire, celle de l’échec de la cohabitation avec les populations immigrées”. Il s’agit également des territoires “ruralo-industriels”, où les anciennes industries s’étaient implantées, jadis, attirées par le prix du foncier, mais qui, après quelques décennies de désindustrialisation, ont été complètement délaissés. Ainsi, comme le constate Guilluy, les villes qui ont expérimenté la forte poussée du FN se situent dans cette France périphérique, où l’on peut distinguer trois types de FN: le “FN du Nord”, résultat d’une précarisation sociale, le “FN du Sud”, issu des tensions identitaires, et le “FN de l’Ouest”, fruit de la crise d’un secteur hyper-productiviste.

     Ce que nous permet de comprendre Guilluy est, qu’en effet, le vote FN est désormais multiple et pluricausal. Pour autant, ce n’est pas la seule forme de “résistance politique “vis-à-vis des partis acquis à la mondialisation qu’ont adopté les zones en difficulté. Certains départements (comme l’Allier, le Cher, la Creuse ou la Nièvre) ont mis en place une contre-politique -qui se développe, selon l’auteur, en une “contre-société”- appelée “les nouvelles ruralités”, afin de mieux cerner les besoins de ces territoires périphériques et d’y implanter une nouvelle forme de “relocalisation” des activités en circuit court. Guilluy souligne l’importance symbolique de cette initiative qui se développe en dehors des institutions et qui révèle la volonté de cette périphérie “de s’affranchir par le bas du discours dominant”.

     Outre s’interroger sur le succès du FN, Guilluy analyse les raisons du recul latent des partis de gouvernement (UMP et PS) et étudie leur sociologie. Selon lui, l’électorat de l’UMP est majoritairement composé de retraités et de cadres supérieurs. L’électorat du PS, quant à lui, est composé de retraités, de cadres supérieurs dits “bobos”, et de fonctionnaires. Ces deux partis représentent donc essentiellement les gagnants de la mondialisation et ceux qui en sont protégés. Et, comme le souligne l’auteur, cela va en s’accentuant, dans la mesure où le vieillissement de la population sera croissant dans ces prochaines années. Or le vote FN est de plus en plus représenté par des jeunes de moins de 30 ans, actifs, dans des zones peu ou pas intégrées à l’économie-monde. Grâce à une nouvelle sociologie développée par Marine Le Pen, il capte donc le vote des nouvelles classes populaires.

     Après avoir étudié tous ces aspects importants de la nouvelle géographie sociale en train de se développer, toute la seconde partie du livre est consacrée à la “question identitaire”. Selon Guilluy, l’autre aspect majeur de la montée du vote FN est la gestion et la cohabitation avec les populations immigrées. L’auteur met en avant le besoin et la nécessité, pour les populations de la France périphérique, d’un retour au “village” c’est-à-dire à l’entre-soi, au repli, qui est “un contre-modèle à la société mobile et mondialisée” et “une réponse concrète des catégories modestes à l’insécurité sociale et culturelle”. Selon lui, les classes dirigeantes imposent aux classes modestes une cohabitation qu’elles-mêmes ne parviennent pas à gérer. Guilluy insiste sur le fait que le rejet de l’immigration n’est pas une spécificité française en présentant les chiffres d’autres pays, mais aussi en analysant la peur naturelle de “devenir minoritaire”, peur qui anime autant les Français modestes que la classe populaire algérienne vis-à-vis du migrant subsaharien, que les catégories populaires d’Israël vis-vis des migrants africains. De ce fait, Guilluy observe que les populations autochtones et immigrées, ne sachant cohabiter et vivre ensemble, se séparent l’une de l’autre et s’évitent. Ce séparatisme est, selon lui, une manifestation du refus du conflit, une “réponse pragmatique et pacifique à l’évolution démographique”. Ce séparatisme débouche sur la création de “frontières invisibles” et l’émergence d’un hinterland. Cet hinterland en entraîne d’autres, et plusieurs hinterlands coexistent. C’est pourquoi, selon Guilluy, les drapeaux israéliens, algériens ou tunisiens flottent parfois en France, car chacun se réfugie dans son hinterland culturel dans une forme de “désaffiliation nationale qui confirme non seulement la fin d’un modèle français d’assimilation mais aussi la nécessité qu’éprouvent les individus de bâtir un hinterland culturel, un “village”, susceptible de répondre à l’insécurité culturelle que génère mécaniquement la société multiculturelle”.

      Enfin, résultat de cette coexistence d’hinterlands (plutôt que “cohabitation”), nombreuses politiques de la ville ont mis en place un système d’aides sociales aux populations fragiles de la ville, souvent immigrées, dont se sentent exclus les Français de la France périphérique. En résulte une méfiance vis-à-vis de l’Etat-providence et le développement d’un sentiment général d’assistanat. L’aide au logement et le développement de logements sociaux est symptomatique de ces prestations sociales dont les Français de la France périphérique se sentent exclus. Et c’est ainsi, affirme Guilluy, que “67% des Français estiment que l’on en fait plus pour les immigrés que pour eux”. L’auteur conclut néanmoins en mettant en garde contre la remise en cause de la légitimité de l’Etat-providence qui sera fatale à ceux qui en ont pourtant le plus besoin.

      Le contenu du livre est donc dense: on brasse un nombre de paramètres assez conséquent et le portrait des deux France est complet. Le fait que l’analyse que conduit l’auteur soit basée sur les résultats des récentes élections municipales et européennes est un véritable apport et est le gros point positif de l’ouvrage, dans la mesure où l’étude est très ancrée dans la réalité présente. De toute évidence, la fracture que décrit Guilluy est prégnante et n’échappe à personne. On cerne très clairement quelles sont ces zones délaissées que le vote FN séduit. Je fais partie de celles et ceux qui pensent que le FN fait son lit sur un vote de contestation, certes, mais aussi sur des frustrations qui, parfois, y trouvent une adhésion qu’il faut savoir décrypter. C’est ce que fait parfaitement Guilluy. La première partie, celle du constat “à froid”, m’a donc beaucoup plu.

      En revanche, j’ai été nettement moins séduite par la seconde partie qui porte sur la “question identitaire”. Asséner que la cohabitation multiculturelle est impossible et mettre en avant le concept d'”insécurité culturelle” (qui n’est véritablement défini qu’une bonne dizaine de pages après que celui-ci soit employé!) ne m’a pas convaincue, voire a éveillé mon scepticisme, et a beaucoup atténué l’enthousiasme de la lecture. Malgré des arguments percutants, audibles, et recevables sur le fait minoritaire et la peur rationnelle et naturelle que celui-ci engendre, je ne me résous pas au défaitisme péremptoire de l’auteur. A vrai dire, la sous-partie consacrée à Israël m’a même complètement dérangée: Guilluy “excuse” quand même le comportement d’un gouvernement d’extrême droite et d’un Etat ségrégationniste au nom d’une volonté -supposée légitime- d’être entre soi. Pourtant, j’ai moi-même travaillé sur la montée des régionalismes en Europe, intimement liée à la mondialisation et à ce besoin de retour au local, mais je n’ai pu m’empêcher de bondir à la lecture de ce chapitre, qui, pour moi, montre les limites d’une telle réflexion. Bien que je ne partage pas ce besoin d’un retour au “village” (je dois être une de ces “bobos” que l’auteur vilipende), je reconnais et peux comprendre que la cohabitation avec des populations de croyances différentes peut s’avérer délicate car basée sur un désaccord irréductible qu’est la religion : comme l’avait souligné Amin Maalouf: les appartenances religieuses sont immuables. Cela ne m’empêche pas d’avoir été choquée par cette partie du livre.

      De ce fait, je me dis que Guilluy est peut-être l’avocat du diable dans cet ouvrage: il touche à des thématiques explosives certes, mais ce qu’il a à dire doit être dit, même si je ne suis pas d’accord avec son analyse sur certains points cruciaux. J’ai lu ce livre avec un vif esprit critique (surtout sur la deuxième partie donc), et, au final, je suis partagée entre la perspective très sombre d’une réalité qui s’impose à nous (le vivre ensemble est une chimère, la séparation des populations annonce un affrontement direct à venir), et l’angélisme un peu naïf, la “bien pensance”, qui fait espérer que le vivre ensemble est tout à fait possible et qui explique que l’on cherche des boucs émissaires en temps de crise et de difficultés économiques. En réalité, je pense que la vérité doit être entre les deux.

      Néanmoins, outre la question identitaire, un autre aspect du livre m’a dérangée. Par son analyse, Guilluy décomplexe l’électorat FN. Non pas que je pense que les électeurs de Marine Le Pen n’aient pas des raisons fondées (à défaut d’être “bonnes”) de voter pour elle, mais l’auteur décrit le FN comme étant un parti ayant un programme cohérent, alors qu’il ne faut pas oublier (et cela mériterait d’être davantage souligné dans les médias) que le discours économique du FN était ouvertement libéral entre les années 70 et 2000. Guilluy reconnaît pourtant que Marine Le Pen a transformé la sociologie électorale de son parti, mais il ne dit pas pour autant que son virage à 180 degrés sur le plan économique est le signe flagrant de son opportunisme. Il refuse même d’y voir du populisme! De même, Guilluy présente une très bonne analyse de la sociologie électorale du FN, mais n’évalue pas la faisabilité et le réalisme de son programme qui attire cet électorat populaire, ni sa capacité réelle à améliorer leur situation et à les sortir de l’ornière économique. Il est vrai qu’en tant que géographe, ce n’est pas son propos. Certes. Mais, dans ce cas, c’est au lecteur de faire l’effort de s’interroger et de discerner ce qui relève d’un vrai programme-solution ou d’un leurre électoraliste. Enfin, je dois reconnaître avoir été déçue par la faible profondeur des démonstrations: il est évident qu’ici, nous n’avons pas affaire à un ouvrage digne de grands géographes tels qu’André Siegfried, dont les analyses enlevées s’appuient sur des chapitres entiers de relevés de résultats d’élections et de statistiques qui donnent une vraie assise à leurs propos.

       Par conséquent, je ne sais pas vraiment comment me positionner par rapport à ce livre. Les ouvrages déclinistes, défaitistes, et dépressionnistes sont dans l’air du temps. L’effrayant Suicide Français d’Eric Zemmour, dont je viens de mesurer le succès, s’inscrit également dans cette vague. Ce qui m’effraie au plus point pour 2017…

Dire Non – Edwy Plenel

9782359492873FS

 

     Voici un livre qui m’a été donné et que j’ai lu en deux jours (il y a deux mois). Je ne pensais pas le lire de sitôt, mais le fait qu’il m’ait été donné a précipité la lecture. Je l’ai donc lu un peu par hasard. Evidemment, avec ce livre, on retourne dans la politique pure: celle des désillusions du gouvernement socialiste de François Hollande et de son corollaire, la dangereuse montée en puissance du Front National.

     Comme le titre l’annonce de façon très éloquente, Edwy Plenel (célèbre directeur de Mediapart) invite le lecteur à dire non, c’est-à-dire à ne pas considérer la succession de crises et l’accumulation des inégalités comme une fatalité, mais, au contraire, à agir en politique, et à devenir des citoyens investis qui s’engagent et n’attendent pas l’homme providentiel (ou la femme, d’ailleurs) qui viendra les délivrer des crises multiples que traverse la France. Ainsi, l’auteur s’insurge, il interpelle le lecteur, l’exhorte à agir, et, par son livre, espère appeler au sursaut. Comme il le souligne, de façon tout à fait significative, il cite Gramsci: “Je hais les indifférents”. Selon lui, les citoyens se doivent d’agir pour faire reculer “les monstres” qui sont sortis de l’abîme où ils étaient pourtant condamnés à demeurer, à savoir les partis d’extrême droite, avec le FN en première ligne. Ces partis, et ce parti précisément, surfe(nt) sur la vague de la crise de 2008 et des difficultés qui en découlent et secouent la France en réveillant des haines ancestrales que l’on croyait disparues depuis longtemps. Edwy Plenel déplore le manque d’audace de notre époque qui en exige pourtant énormément, et condamne la classe dirigeante négligente qui n’a pas répondu et est restée sourde aux premiers scrutins faisant gagner le FN (élections européennes de 1984).

     En premier lieu, et pour expliquer cette monotonie politique qui semble accabler la France, l’auteur accuse les institutions de la Cinquième République. Celles-ci sont, à ses yeux, les premières coupables des dérèglements politiques français. Obsolètes, issues d’un autre temps, elles paralysent la démocratie (car, précisément, imaginées par Charles De Gaulle, qui avait une idée toute particulière de concevoir ladite démocratie) et débouchent sur un présidentialisme pathologique et particulièrement inadapté (voire incompatible) aux idéaux socialistes. Plenel en veut pour preuve le fait même que François Mitterrand ait dit à leur propos: “Dangereuses avant moi, elles le seront toujours après”, et qui lui avait inspiré son célèbre ouvrage Le Coup d’Etat Permanent en 1964. Le présidentialisme des institutions de la Cinquième République confisque le pouvoir et met en échec le principe démocratique qui anime l’idée socialiste. Or, Plenel insiste, seule la restauration d’une véritable démocratie fonctionnelle, basée sur un partage plus équitable des pouvoirs, peut enrayer le sentiment désabusé des citoyens et raviver la confiance que ceux-ci ont envers leurs représentants. De même, comme le constate l’auteur, les institutions ont professionnalisé à un très haut degré le corps politique qui s’est rapidement détaché de sa base et a évolué vers une compétence de gestion, dépourvue d’idéologie et d’essence politique. L’auteur rappelle pourtant -un peu à l’instar d’Ernest Renan et son célèbre “plébiscite de tous les jours”- que la République doit se réinventer sans cesse, être en mouvement, et non être grippée comme elle peut l’être aujourd’hui, prisonnière de ses propres institutions.

     L’auteur identifie un deuxième mal de la France aujourd’hui: la présidence de Nicolas Sarkozy. Evidemment, on connait Edwy Plenel comme étant l’un des plus féroces adversaires de Nicolas Sarkozy, on craint donc une sous-partie empreinte d’anti-sarkozysme primaire. Edwy Plenel échappe à cet écueil en mettant la présidence de Sarkozy en perspective avec le mal profond qui ronge la société française aujourd’hui: le racisme, la xénophobie et les relents conservateurs qui menacent le vivre ensemble. La présidence de Sarkozy a introduit un précédent, et représente une “bifurcation de la droite républicaine”. En effet, l’auteur fait ici référence au discours anti-immigration et stigmatisant qui ont marqué les années de son passage au pouvoir, qui ont complètement désinhibé les plus xénophobes et ont délié les langues. Création d’un ministère de l’identité nationale, chasse aux Roms (le tristement célèbre discours de Grenoble de juillet 2010), autant d’hérésies républicaines qui ont fait de la République une tradition et non plus une invention. Comme le souligne et le regrette amèrement Plenel, ces idéologies conservatrices ne sont pas seulement une tactique électorale, “mais des forces actives” au sein de notre société. Edwy Plenel reproche, à juste titre il me semble, à Sarkozy d’avoir “franchi ce pas, symboliquement immense” à tel point que “le nouveau pouvoir socialiste n’a pas su enrayer la machine infernale” des haines et de l’anti-démocratie.

     De ce fait, et de manière tout à fait logique, le pouvoir socialiste succédant avait beaucoup à faire pour rattraper les écarts (le mot est faible) de la présidence précédente. Les (trop?) nombreuses promesses du candidat François Hollande donnaient l’espoir d’une réorientation nécessaire. Ainsi, dans les chapitres suivants, Plenel analyse la “réponse Hollande”. Pourtant conscient des nombreux défis qui s’imposent, tel que couchés sur papier dans son livre de campagne Changer de Destin, Hollande n’a cessé pourtant de “plier devant les obstacles”. Au lieu de gouverner avec une vision (bien qu’il se montre conscient de la nécessité d’en avoir une), Hollande gouverne “par adaptations successives”. Alors que, selon Plenel, il faut renouer avec une vision ou un horizon politique, Hollande gouverne par adaptation; alors qu’il faut refonder la démocratie, Hollande a cédé au présidentialisme; et que dire de ses mots vains contre la finance ou contre l’Europe de la rigueur? Ainsi, Edwy Plenel fustige les gouvernants (Manuel Valls au premier rang) qui n’ont pas le “sens du tragique” nécessaire à la refondation de la société et qu’il accuse de devenir “des somnambules marchant au devant de l’abîme” (une image qui, on peut le remarquer, est plutôt à la mode en ce moment).

     La dernière grande partie du livre traite de la question, plus proche de l’auteur, de l’immigration et du traitement qui en est fait dans notre société, et sur ce que nous dit ce repli sur la haine de la société pour elle-même. Convoquant ici les grandes références post-coloniales et tiers-mondistes telles que Frantz Fanon, Albert Camus, Edouard Glissant, il tente de contrecarrer les thèses du FN en montrant qu’être français c’est adhérer à la France (le fameux pacte républicain), mais surtout, qu’il faut mettre en avant l’identité-relation plutôt que l’identité-racine. L’auteur narre, à cette occasion, comment la France s’est constituée en s’élargissant sur des territoires, notamment la Bretagne, par une interaction entre ses régions et l’idée de France, et comment, au final, la France est plurielle par essence: rien ne la définit mieux que la diversité. La fin du livre nous éclaire sur les intentions de Plenel qui raconte l’histoire de son propre père qui a subi les injonctions de la France coloniale en tant qu’inspecteur d’académie et vice-recteur de la Martinique et qui termine cet ouvrage assez dense sur une note plus personnelle.

     Indubitablement, ce livre pose de nombreuses questions, parmi lesquelles celle-ci, essentielle: peut-on critiquer le gouvernement Hollande (Plenel s’en donne tout de même à cœur joie dans les chapitres deux et trois) sans prendre le risque de nourrir les rangs du FN, qu’il cherche pourtant précisément à démobiliser? L’auteur pointe, à plusieurs reprises, les incohérences qui minent le PS qui semble conscient des défis à relever et des réformes à engager (Plenel en veut pour preuve le nombre de citations issues de l’ouvrage Le Coup d’Etat Permanent de François Mitterrand qui analysent, avec une lucidité effrayamment prémonitoire, les dérives d’une Cinquième République qui confisque le pouvoir) mais demeure pourtant paralysé, n’agissant que par secousse et “par adaptation”. Plenel dénonce cette incapacité à traduire ces idées en action concrètes.

     L’essoufflement des institutions de la Cinquième République a été mis en évidence, récemment, suite aux événements du remaniement du gouvernement Valls et de l’importance croissante des députés et ministres “frondeurs”. Afin de faire taire les voix dissonantes de “la gauche de la gauche”, l’exécutif a “confisqué” le pouvoir et le débat en congédiant les trois ministres  (Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, et Aurélie Fillipetti) qui avaient émis des critiques à propos des directives gouvernementales: le président et son premier ministre ont ainsi gardé la mainmise sur la politique du gouvernement, gouvernant quasiment seuls, comme  l’a souligné récemment la revue Politis. Cette crise de régime a montré qu’une véritable réflexion s’impose sur l’avenir du système politique français et interroge sur l’urgence d’un débat citoyen sur cette question. En cela, l’ouvrage d’Edwy Plenel arrive à point nommé.

     Edwy Plenel souhaite mettre son éloquence au service d’une “résistance citoyenne”, appelant les Français à ne pas tomber dans l’indifférence, mais au contraire, à trouver leur “troisième voie” qui serait une alternative au Front National. L’ouvrage est, sans surprise, très documenté: Edwy Plenel sait satisfaire notre soif de citations et de références livresques, révélant une vraie culture politique. J’avoue avoir commencé ce livre avec défiance, notamment quant à la tendance mégalomane de l’auteur, mais force est de constater que, à défaut d’être un ouvrage exceptionnel, Dire Non a au moins le mérite de soulever certaines questions qui pressent et d’exhorter à un débat citoyen.

      A l’occasion de la publication de son livre, Edwy Plenel était l’invité de l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché le 15 mars 2014, dont voici la vidéo :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=7EPk7T6CuTo]

Les Journalistes et l’Europe – Sous la direction de Gilles Rouet

Sans titre     

     Voilà un ouvrage qui traite de deux de mes sujets phare: le journalisme et l’Union Européenne. Il s’agit d’un ouvrage qui aborde la relation étroite entre médias et citoyenneté, entre journalisme et construction européenne. Rédigé par un collectif d’auteurs issus de divers horizons, ce livre tente de comprendre la quête de légitimité de l’UE auprès de ses citoyens en soulignant notamment le rôle des médias et du journalisme en tant que “trait d’union” entre eux car vecteurs d’informations et d’identité européenne de par l’espace public auquel ceux-ci participent. Tout au long du livre, les auteurs se penchent sur cette question en analysant la situation française et slovaque.

     Dans la première partie, il est question de retracer l’histoire du journalisme en Europe en se penchant sur ses débuts. Le premier chapitre se donne ainsi pour mission d’expliquer l’apparition des premiers titres de presse en Slovaquie et en France, mais aussi en évoquant la naissance de la presse en Autriche-Hongrie, en Allemagne ou en Italie. Mais cette partie souligne également l’importance des caricatures politiques comme proto-journalisme. Il s’agit d’analyser comment les “journalistes du crayon” ont, dès le XIXème siècle, façonné le paysage médiatique à travers l’Europe. Le troisième chapitre est, par ailleurs, consacré à l’importance de la caricature au XIXème siècle à travers les caricatures de Napoléon, qui étaient très prisées en Angleterre ou en Allemagne. Le dernier chapitre de cette partie tente de comprendre le pouvoir et l’ontologie de la caricature en distinguant “signifiant” et “signifié” tel que mis en évidence par Ferdinand de Saussure, mais aussi en se penchant sur son potentiel métaphorique, métonymique voire synecdochique. Evidemment, nul n’est besoin de rappeler que cette forme de journalisme fut la plus primitive précisément car elle pouvait être comprise et décryptée par la majorité de la population alors analphabète. Néanmoins, cela n’empêchait pas des titres de presse écrite de se développer au cours du même siècle, comme ce fut le cas du Journal Encyclopédique de Pierre Rousseau à travers toute l’Europe francophone. Le sixième chapitre nous propulse dans le XXème siècle avec un portrait de Sartre qui permet d’illustrer le journalisme intellectuel. Le dernier chapitre s’interroge sur le journalisme européen (qui existe car les peuples d’Europe sont liés les uns aux autres et communiquent les uns avec les autres par voie de presse depuis plusieurs siècles déjà), mais aussi sur son rôle dans  la construction européenne à l’oeuvre aujourd’hui. Ainsi, très tôt, les journalistes de pays différents se sont réunis au sein de diverses structures afin d’internationaliser leur action: l’Union Internationale des Associations de Presse  ou la Fédération Internationale des Journalistes. 

     La deuxième partie se concentre sur le rôle des journalistes dans le processus de construction européenne. Parce qu’ils créent l’espace public nécessaire à toute démocratie, les journalistes ont un rôle critique dans l’élaboration de structures politiques. Cela n’est néanmoins pas si simple lorsqu’il s’agit de l’UE dont les prémisses sont surtout utilitaristes et fonctionnalistes. De ce fait, l’UE a toujours enregistré un certain déficit démocratique qui tire son origine dans les “solidarités de fait” de sa création, mais aussi aux nombreuses langues nationales qui divisent l’espace européen et empêche l’émergence d’un espace public unifié tel que mis en évidence par Jürgen Habermas. Ainsi, cette partie explique que cela est d’abord dû au manque d’enthousiasme des journalistes nationaux pour les affaires européennes. Peu d’entre eux étaient en effet volontaires pour quitter leurs rédactions nationales pour Bruxelles, où, d’ailleurs, les affaires européennes étaient considérées comme trop techniques et austères. Par conséquent, peu de journalistes se déplacaient dans la capitale européenne et peu de journaux traitaient des questions communautaires, ne sensibilisant donc pas le public européen à ses institutions. Cette partie rappelle cependant certaines initiatives lancées pour pallier ce problème. C’est l’exemple du magazine français L’Européen en 1998 ou de la chaîne Euronews créée en 1993. On essaie aussi d’inviter l’idée d’Europe dans les foyers européens avec la création du concours de l’Eurovision qui s’appuie sur l’essor de la télévision en 1958. Selon certains auteurs du livre, le journalisme européen reste à être inventé. Aucun organe de presse transversal ne permet d’aborder exclusivement les questions européennes, qui restent donc confinées à la sphère nationale, freinant l’émergence d’une Europe politique. Evidemment, cette partie est l’occasion de rappeler le lien très étroit entre médias et nation. De par la langue comme précédemment souligné, les médias se sont aussi toujours développés en étroite relation avec le pouvoir, le gouvernement national, mais surtout la nation. La liberté d’expression est un droit fondamental de la nation qui s’exerce contre le pouvoir en place dans cette même nation. C’est, par ailleurs, l’argument principal des souverainistes qui rappellent que la démocratie est née dans l’Etat-nation, et qu’elle est donc impossible à réaliser à l’échelle supranationale comme l’UE. D’où la nécessité de créer un espace public européen dans lequel les journalistes européens ont une place de premier choix. Avec l’Acte Unique de 1986, le marché unique et Schengen, davantage de journalistes se sont rendus à Bruxelles et avec la multiplication des directives européennes ayant des implications nationales et locales est arrivée la nécessité de la médiation par les journalistes. Davantage de titres nationaux et même locaux ont alors repris les questions européennes dans leurs pages. Néanmoins, certains remarquent que le processus aurait dû être inversé afin de garantir pleinement les droits des citoyens, de même que cette évolution n’a pas réduit le niveau de technicité des affaires européennes traitées à Bruxelles. 

     La troisième et dernière partie de l’ouvrage fait état de l’importance d’Internet dans l’émergence d’un journalisme véritablement européen. En effet, Internet a bousculé la sphère médiatique et a refondé l’espace public, devenu propice au développement d’une presse européenne. Aujourd’hui, de nombreux sites se consacrent au décryptage de l’actualité européenne. Cependant, l’essor d’Internet pose également de nombreuses questions pratiques et éthiques pour le journalisme moderne. Ce saut technologique a provoqué une restructuration des médias qui font aujourd’hui face à de nouveaux enjeux. D’où l’importance de respecter des normes et des principes déontologiques forts et fondateurs de la profession, notamment pour un journalisme de qualité en faveur de la diversité et du pluralisme. Certains sites d’information européenne sont le support d’initiatives originales telles que cafebabel.com. Enfin, la partie se clôt sur une réflexion sur le journalisme européen: est-ce une utopie ou une nécessité démocratique au sein de l’UE?, rappelant combien il est important de rapprocher les citoyens de l’Union et de lutter contre le déficit démocratique qui transforme ses institutions en Golem incompréhensible pour le plus grand nombre, avec la conclusion que, en effet, les journalistes ont un rôle plus grand que jamais à jouer dans l’articulation des deux sphères européenne et nationale. 

Les Médiacrates – Jean Nouailhac

Il est temps de reprendre les bonnes habitudes et de commenter le livre de Jean Nouailhac.

      Les Médiacrates constitue un peu la profession de foi de Jean Nouailhac qui souhaite, par cet ouvrage, revenir aux principes fondamentaux du journalisme. Sur un ton volontairement incisif et sans compromis, celui-ci déplore une presse française bien trop peu indépendante et, selon lui, à la déontologie douteuse. Son livre résonne comme un cri de rébellion dans un milieu, selon lui, trop servile.

     Pour introduire son propos, l’auteur expose sa vision de la déontologie journalistique qui n’est autre que celle de Camus et son célèbre manifeste… Il condamne le déclin de la presse écrite en France (mais également partout ailleurs) au profit de nouvelles formes de journalisme de qualité bien souvent inférieure d’après lui, mais tente de l’expliquer par une baisse de l’intérêt des citoyens pour celle-ci. Ce désintérêt s’expliquerait, quant à lui, par le fait que la presse ne remplit plus son rôle d’enquête et de quatrième pouvoir. Les citoyens, non surpris par les nouvelles que cette presse transite, ne verraient plus de raisons d’acheter chaque matin le quotidien national, voire même régional dans la mesure où cette crise affecte tous les niveaux de publication. 

     Evidemment, Jean Nouailhac fait le diagnostic de cette situation et identifie plusieurs causes majeures. En premier lieu, et en toute logique, la presse d’édition est en net recul depuis que la télévision  campe dans tous les salons français. Pourquoi donc acheter la gazette du matin quand le JT de 20 heures (si ce n’est pas d’abord celui de 13 heures) délivrera l’information et ce, à un très grand nombre de citoyens? Oui, pour Jean Nouailhac, il ne fait aucun doute que le français est paresseux (et aussi peut-être un peu pingre) et préfère sans conteste se reposer sur la sacro-sainte télévision. Or, la télévision, par les audiences gigantesques qu’elle brasse, va au plus simple et au plus éloquent, et ne transmet que partiellement l’information (dans les cas où selon Nouailhac elle ne pratique pas carrément la désinformation). Là où certains journaux peuvent éditer des dossiers, la télévision (en particulier le Journal Télévisé) aborde, évoque mais n’approfondit jamais. D’où une baisse drastique du niveau de traitement de l’information, qui, bien loin de faire une analyse, résulte plutôt en un résumé factuel. 

      Cet état de fait est préoccupant en soi, mais il est loin d’être surprenant. L’auteur rebondit donc très vite sur ce qu’il considère être un manque de respect pour la presse écrite. Cette dernière est malmenée, notamment par l’intimidation judiciaire dont elle est constamment victime. Et c’est là que Jean Nouailhac marque, selon moi, son premier point dans ce livre. Nombreux sont les titres qui font l’objet de poursuites judiciaires dès qu’une information compromettante pour une personnalité au pouvoir en place est publiée. Cela relève, selon l’auteur, d’un quasi harcèlement judiciaire qui n’a, par définition, pas lieu d’être dans une démocratie. Il cite plusieurs exemples qui montrent la marge de manoeuvre très étroite dont dispose une rédaction qui souhaiterait se préserver de ce genre de désagrément. De plus, les sommes engagées dans de telles procédures, non seulement pour la tenue du procès mais également parfois pour les dédommagements imposés à la presse, incitent à la prudence, ce qui, dans la bouche de Jean Nouailhac, signifie autocensure. Il cite en exemple la plainte déposée par Dominique de Villepin à l’encontre de trois journalistes (Denis Robert, Jean-Marie Pontaut et Gilles Gaetner) ayant publié des livres sur l’affaire Clearstream, ainsi que la plainte déposée par Ségolène Royal et François Hollande contre les journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin pour leur livre La Femme Fatale. Ici, Jean Nouailhac se pose la bonne question: “jusqu’où le droit doit-il protéger la vie privée des hommes et des femmes publics?”.

       Plus inquiétant encore, la presse en France est dominée par de grands groupes industriels qui représentent tout simplement une hérésie pour le principe même de presse et de liberté de la presse. Lagardère, Dassault, Bolloré, Pinault, Arnault sont autant de propriétaires d’industrie détenteurs d’un média dans leur panoplie d’activités. (ndlr: Lagardère et Dassault contrôlent, à eux deux, pas moins de 130 médias français). Ce type de conflits d’intérêts est intolérable pour Nouailhac, même si, comme décrit ci-après, il porte un avis pour le moins paradoxal sur la question de la propriété de la presse. 

Ce type d’affiliation malsaine et absolument contre-nature s’est brillamment illustrée lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. On ne compte, en effet, plus les oeillades de Jean-Pierre Elkabbach faites à Arnaud Lagardère…

      Jean Nouailhac en profite pour réaffirmer les trois grands principes déontologiques du journalisme: indépendance (largement compromise par les groupes industriels donc), objectivité et honnêteté. Selon lui, ce dernier est important au vu d’un phénomène d’euphémisation dans les médias. Certains mots demeurent tabous et/ou mal définis, ce qui gangrène le débat. Qu’est-ce qu’un terroriste? Qu’est-ce qu’une minorité visible? L’auteur prône donc le retour à une certaine rigueur vocabularistique. L’emploi des mots justes notamment fait défaut, et l’auteur de souligner, à juste titre, la confusion quasi généralisée entre blocus et embargo, par exemple. Je partage l’avis de l’auteur sur ce point: il faut à tout  prix, en tant que journaliste, éviter de se laisser bercer par une certaine bien pensance qui peut fausser tout le raisonnement et le bien fondé d’un article ou d’un dossier de presse. Cependant, ce point soulevé est délicat car il oppose deux “écoles”, deux façons de penser le journalisme. D’un côté, comme le défend l’auteur, le journaliste se doit de retranscrire l’actualité, d’être le témoin de l’Histoire en train de se développer,et rapporter les faits sans jugement. D’un autre côté, (et c’est là que mon avis diverge ou complète celui de Nouailhac), le journaliste peut également s’affranchir de la neutralité et user de sa plume pour condamner la réalité qu’il transcrit, sans forcément être partisan mais garder un oeil critique. Où se situe le véritable journalisme? Je pense, à titre personnel, que les deux sont valables dans la mesure où ces deux visions sont complémentaires. La première, celle de la stricte retranscription de la réalité factuelle, correspond simplement à une vision anglo-saxonne du rôle de la presse. La seconde,  en revanche, tire clairement son origine dans la presse française depuis toujours engagée et marquée par des grandes figures telles que Zola, mais encore Camus ou  Sartre (D’où, également, une tendance à inclure les journalistes dans la frange des intellectuels en France). 

       Jean Nouailhac semble donc pencher pour l’approche anglo-saxonne mais pourtant ne s’y cantonne pas. Ainsi, il condamne ouvertement les partisans et les artisans de l’information-divertissement. Il fustige toute une génération de “journalistes-animateurs” allant de Pierre Lescure à Thierry Ardisson en passant par Michel Denisot. Il souligne là un aspect important des médias actuels qui met en danger l’avenir du traitement de l’information. Ainsi, il leur reproche de traiter des sujets politiques au milieu de séquences de divertissement dans un mélange des genres qui brouille totalement les frontières. Or, rappelle-t-il, il est primordial que les auditeurs/téléspectateurs sachent faire la distinction entre ce qui relève de la réalité, de la contemporanéité de l’information, et ce qui relève du spectacle. Selon Nouailhac, les citoyens sont déjà mal informés sur le fond, alors si même la forme disparaît… Cette tendance peut, a posteriori, avoir des effets très néfastes sur le journalisme, en considérant notamment l’information comme de la communication, ce qu’elle n’est évidemment pas. Je suis bien d’accord avec l’auteur sur ce sujet. Quelle personnalité politique ne craint pas le traitement qui lui sera réservé au Grand Journal car elle sait que son image peut sérieusement être atteinte? Tout devient question de com’ et non de journalisme ou d’information. Comment analyser -ou recevoir en tant que citoyen- de façon intelligente, objective ou pertinente les réflexions servies à froid par Jean-Michel Apathie sur le plateau? Réflexions toutes personnelles qui constituent le seul point info de toute l’émission. Comment accepter l’appellation de “Journal” lorsque l’invité politique est interviewé entre deux ou trois actrices ou acteurs en pleine promo dont le temps de parole est largement supérieur car plus “glamour” et plus vendeur? 

Ce que défend honorablement Jean Nouailhac est le fait qu’un journaliste n’est pas un animateur. Et l’association des deux est un oxymore total. Le journaliste délivre l’information, la produit même lorsqu’il est en reportage dans les zones de conflits ou de tension, et enquête sur les secrets souvent bien gardés des démocraties. Le CSA a récemment validé cette conception du journalisme audiovisuel en rappelant à l’ordre le Grand Journal pour son dangereux mélange des genres: “le Conseil est conscient que Le Grand Journal est une émission de divertissement, il considère qu’elle comporte des séquences à caractère informatif au cours desquelles tout risque de confusion entre information et divertissement devrait être évité, conformément aux termes de l’article 18 de la convention de la chaîne“. De même, le journaliste ne doit pas tomber dans le piège de la com’ et ne doit absolument pas se faire le relai des messages des personnalités politiques en vertu des principes d’objectivité et d’indépendance. Comme l’avaient montré les journalistes Nicolas Domenach et Maurice Szafran (voir mon article sur Off), les personnalités politiques rusent pour faire filtrer certaines informations dûment choisies aux journalistes afin que ceux-ci les rendent publiques dans leurs papiers. Il est important de ne pas devenir l’instrument de com’ de la sphère politique. A ce titre, Jean Nouailhac condamne purement et simplement le off. 

       La deuxième ligne d’attaque adoptée par Jean Nouailhac est celle du contrôle par l’Etat qui frôle, à mon sens, la paranoïa chez l’auteur. Mais il a ses raisons, soit. Nouailhac condamne le trop grand pouvoir (et l’existence même) du CSA. Celui-ci n’est d’après lui que l’une des nombreuses tentacules de la machine Etat qui tente incessamment de soumettre la presse audiovisuelle. L’auteur n’a pas tort: trois de ses neuf membres sont nommés directement par le Président de la République et tous sont désignés sous décret présidentiel. Trois membres sont nommés par l’Assemblée Nationale et trois autres membres par le Sénat. Certes, le président n’est plus seul à nommer qui siègera au CSA. Néanmoins, l’intégralité des neuf postes sont pourvus sous nomination du pouvoir en place. Par des instances politiques qui sont composées de majorités. Il est donc légitime de suivre Nouailhac sur ce point.

Mais l’auteur ne s’arrête pas là: le CSA impose des temps de parole aux médias télévisuels pour les candidats pendant les périodes électorales. Il s’insurge: imaginez que l’on procède ainsi dans la presse écrite: un certain nombre de mots, de lignes pour chaque candidat! Ce n’est pas réaliste! Certes, décrit comme tel, cela semble irréalisable. Mais la presse écrite n’est plus, et ce depuis longtemps -et comme pertinemment rappelé au début du livre, le média d’information de référence. La télévision a littéralement bousculé les habitudes de consommation de l’information et est devenu LE média privilégié des campagnes (les récentes élections présidentielles l’ont encore montré). S’il n’est pas pertinent d’aligner la presse écrite sur un quota de lignes ou de mots, il est possible, techniquement parlant, de faire respecter l’égalité de temps de parole sans contraintes insupportables. Et, en effet, les règles sont simples: une chaîne qui reçoit un candidat doit s’engager à les recevoir tous, et à assurer un même temps de parole alloué à chacun par un chronomètre visible à l’écran. Pas si contraignant. Evidemment, Nouailhac s’insurge davantage sur le principe de limitation du temps de parole que sur la faisabilité de la chose. Là encore, je ne suis pas d’accord. Il existe déjà mille façons de contourner ces règles (comme l’a démontré la campagne de 2007 de Nicolas Sarkozy et sa stratégie d’occuper l’espace médiatique en annonçant une réforme par jour sans déclaration propre de sa part, mais rien qu’en laissant les journalistes commenter les annonces de l’UMP), à quoi ressemblerait l’espace médiatique -l’espace public- si ces règles fondamentales n’existaient pas? Certaines chaînes (même privées -et surtout privées!) seraient littéralement prises d’assaut par certains candidats! Que fait-on du pluralisme? Que faire si certains candidats ne peuvent avoir accès à aucune chaîne, aucune tribune? Cela reviendrait ni plus ni moins à faire fi du principe de publicité développé par Jürgen Habermas si cher et central aux démocraties. Si l’on réfléchit bien, même avec l’instauration du temps de parole, certains partis et candidats sont relégués au second plan. Il n’est même pas besoin d’abolir le CSA pour rencontrer des anomalies. Ainsi, on a pu voir que de grandes chaînes (d’information pourtant!) telles que BFM, I-Télé  retransmettaient les meetings des petits candidats en plein milieu de la nuit. Alors que les meetings de M. Hollande, M. Sarkozy, et même de Mme Le Pen figuraient en bonne place, en direct en plein après-midi. Déjà là il existe une sélection, un choix éditorial pénalisant certains partis et favorisant, d’emblée, les deux grands partis nourrissant un bipartisme typiquement français, ou une triangulaire hésitant entre François Bayrou ou Marine Le Pen. Et pourtant ces chaînes ne sont pas hors-la-loi! Elles diffusent les meetings conformément à l’obligation qui leur incombe. Mais, il existe mille façon de s’arranger avec la réalité, quand bien même ces règles existent! Les supprimer, comme l’entend Nouailhac, serait revenir à l’anarchie, ou, au contraire, à davantage de contrôle digne de l’époque de l’ORTF, à laquelle, je suis sûre, Jean Nouailhac ne souhaite pas revenir.

Et pour cause! L’auteur est tellement absorbé par la question du contrôle des médias par l’Etat qu’il condamne France Télévision (et le service public en général) pour la simple et bonne raison que service public signifie financement par l’Etat et donc absence d’indépendance. Là encore le raisonnement de Nouailhac n’est pas bancal: il est vrai qu’il faut, en tant que citoyen responsable, se méfier des médias dits “subventionnés”. Le fantôme de l’ORTF rôde plus que jamais, encore et toujours! Il est vrai également que le Président de France Télévision est nommé directement par le Président de la République (réforme sarkoziste qui a, par ailleurs, valu à la France un avertissement de la part de la Commission Européenne et du Conseil de l’Europe encore récemment). Néanmoins, force est de constater que l’argument selon lequel toute chaîne publique et financée par l’Etat est foncièrement de mauvaise qualité ou prosélyte est recevable mais ne tient pas. En France, la télévision du service public est bien plus indépendante éditorialement que la chaîne privée TF1, totalement soumise aux magnats de l’UMP, unis dans un intérêt et une idéologie communs. TF1 est bien plus éditorialement proche du pouvoir en place ces dernières années que ne l’a jamais été France 2 ou France 3. Bien que la nomination de Rémi Pflimlin à la tête de France Télévision ait été vivement critiquée, celui-ci n’a jamais été aussi proche du pouvoir qu’Etienne Mougeotte et autre Nonce Paolini (ancien directeur général adjoint de Bouygues, groupe industriel de téléphonie mobile appartenant à Martin Bouygues, parrain de Louis Sarkozy, fils cadet de Nicolas Sarkozy, CQFD). Tout cela pour dire que partir du principe qu’une chaîne privée est, a fortiori, indépendante du pouvoir en place et de l’Etat est un pur leurre et qu’il est même surprenant que M. Nouailhac se soit laissé convaincre par telle chimère. 

      De la même façon, en France, les chaînes publiques sont de bien meilleure qualité que les chaînes privées où la course au sensationnalisme et au voyeurisme de bas-étage prédomine pour rassembler les audiences. Au contraire, le service audiovisuel public français s’est toujours tenu à l’écart des émissions de télé-réalité alors que les deux plus grandes chaînes privées (TF1 et M6) y ont plongé la tête la première. Or, dans son ouvrage, Nouailhac fait l’apologie du journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernault, un journal qui, selon lui, est indépendant des pressions du pouvoir et répond aux attentes des citoyens en matière d’information locale et leur permet de se reconnaître et de se sentir impliqués. Je veux bien admettre qu’un journal qui ne subit pas les éventuelles pressions des autorités soit louable pour son indépendance, mais si indépendance signifie inconsistance, je me désolidarise complétement. Or, c’est exactement ce qu’est le journal de 13 heures de Jean-Pierre Pernault : inconsistant. Et je déplore que ce soit à ce prix que Jean Nouailhac reconnaisse l’indépendance des médias. Est-il aussi besoin de préciser à Jean Nouailhac que les configurations nationales sont très importantes pour montrer que secteur privé n’est pas égal à indépendance éditoriale et journalistique? En Italie, le groupe de média privé le plus important est MediaSet et son propriétaire n’est autre que… Silvio Berlusconi, président du Conseil italien jusqu’en novembre 2011. MediaSet est un groupe de média privé or est-il indépendant? Je ne pense pas, non. Si là n’est pas la preuve des relations incestueuses entre sphère politique et médias privés… De même, au Royaume-Uni, l’empire médiatique privé de Rupert Murdoch a fait subir d’énormes pressions au pouvoir politique en place. C’est ce qu’a révélé le scandale des écoutes téléphoniques aujourd’hui soumis à la Leveson Inquiry. Tout ceci donc pour montrer que l’argument selon lequel média privé signifie média indépendant est étroit, si ce n’est complétement erroné. 

      Pour montrer à quel point le secteur médiatique est gangréné en France, Nouailhac dresse le portrait de tous les médias en commençant par l’audiovisuel, la radio puis la presse écrite. Rares sont les titres qui trouvent grâce à ses yeux (M6, RTL, Marianne, Le Point). 

       Certains points soulevés par J. Nouailhac recoivent mon inconditionnel soutien alors que d’autres soulèvent mon indignation. Je partage son combat pour une presse plus indépendante. J’acquiesce lorsqu’il écrit que les médias contemporains français sont (encore) trop subordonnés aux influences des pouvoirs politiques et économiques. J’admire son combat pour le retour à une presse écrite forte. Et évidemment, en tant que journaliste, on ne peut que saluer son attachement aux principes fondateurs de la profession. 

       En revanche, bien que je soutienne l’idée qu’il faille garder un esprit critique alerte vis-à-vis de certains médias et toujours s’informer de leurs sources (notamment financières), je ne partage pas sa condamnation sans appel des secteurs médiatiques publics. Surtout lorsque celle-ci s’accompagne d’un encensement du secteur privé qui peine franchement à démontrer son efficacité. Je trouve très ironique le fait que Nouailhac s’acharne sur le secteur subventionné pour défendre des médias comme TF1, et défendre une indépendance de la presse écrite qui, à son sens, n’est libre que si elle échappe aux lois liberticides de la presse française, et donc s’apparente à une incitation pour la publication de titres similaires aux The Sun, The Daily Mail ou Der Bild en France. Par ailleurs, après l’annonce par Closer du divorce Strauss-Kahn – Sinclair reprise par de nombreux médias dits dignes de respect (comme Le Monde), il n’y a qu’un pas pour que Jean Nouailhac déclare que Closer constitue le fleuron de la presse française. Et c’est bien ça le problème. Car une liberté de la presse comme celle rêvée par l’auteur semble encourager la prolifération de titres de presse “poubelles”, mettant en danger la survie des titres dits sérieux: si les gens se ruent sur les tabloïds (dont Nouailhac dit qu’ils sont louables car ils se vendent bien et donc montrent que les citoyens y trouvent des réponses à leurs attentes pour la même raison qu’ils boudent les titres de la presse standard), ils ne se tournent plus vers les titres de qualité (pour raison financière ou d’effort). C’est donc un nivellement vers le bas qui risque de se produire. Ce même raisonnement est valable pour la télé qui a déjà vu la multiplication de ses chaînes avec le passage à la télévision numérique. Or, le passage à la TNT n’a clairement pas relevé le niveau des programmes qui sont aujourd’hui pour les trois-quarts des émissions de télé-réalité. TF1 aurait-elle diffusé les échanges de Mohammed Merah si elle n’avait pas subi les pressions de l’audimat due à sa concurrence directe avec les chaînes d’info en continu comme BFM ou I-Télé? Et, pour autant, sommes-nous mieux informés sur les tueries et le passé trouble de Merah avec les services de renseignement français?

        Je regrette également que l’auteur ne consacre qu’un chapitre rachitique à la presse sur Internet lorsque l’on sait que le secteur connaît une véritable révolution grâce/à cause de cette avancée technologique. En effet, lorsque l’on rédige un ouvrage sur le sujet, la moindre des choses est quand même d’évoquer, si ce n’est de connaître, les tenants et les aboutissants de l’objet à l’étude, à plus forte raison lorsqu’il subit de profondes mutations technologiques mettant en cause son existence, et même si cela relève de champs d’application totalement nouveaux. Ainsi, les nouvelles offres d’abonnements aux médias en ligne qui explosent ainsi que l’effervescence de la blogosphère (sans parler de Twitter!!!) ne trouvent clairement pas la place qu’ils méritent dans cet ouvrage. 

       C’est donc un ouvrage à l’ambition salutaire : condamner la situation de la presse en France aujourd’hui en rappelant les grands préceptes du journalisme, mais aux arguments parfois faibles sur certains sujets. On ne peut accuser l’auteur d’impéritie mais on peut lui reprocher de vouloir adopter une posture trop radicale, sans compromis, qui, bien loin de renforcer sa démonstration, révèle un zèle un peu difficile à maîtriser. 

       Au final, je ne sais dire si je le recommande ou non. Un livre pour débattre sûrement.

Le Dérèglement du Monde – Amin Maalouf

     Après deux mois durant lesquels j’ai un peu délaissé ce blog (mais pas mes lectures!), je reviens avec une nouvelle chronique consacrée à ce livre d’Amin Maalouf qui mérite amplement une place parmi mes reviews. Ce livre s’inscrit dans mes recherches personnelles (et non professionnelles) sur le thème du déclin de l’Occident et du choc des civilisations, thème à propos duquel j’aimerais critiquer la dizaine de livres que j’ai achetés sur le sujet.

     Le livre d’Amin Maalouf est né d’un constat effarant de l’auteur: le monde accumule les dérèglements. Outre les dérèglements structurels (c’est-à-dire d’ordre climatique, géopolitique, financier, …), le monde est aussi témoin d’un recul des libertés en même temps que progressent le fanatisme, la violence et les affirmations identitaires. L’auteur examine en trois chapitres les causes et les conséquences de l’avènement d’un monde déréglé qui se manifeste à travers l’opposition croissante entre Orient et Occident, d’après la très célèbre analyse de Samuel Huntington et sa thèse du Clash des Civilisations.

     L’auteur ouvre son analyse sur un chapitre traitant des “victoires trompeuses”. En effet, autant la fin de la Seconde Guerre Mondiale ne devait signer, en fait, que le début des conflits mondiaux, autant la fin de la Guerre Froide signifie l’entrée dans une ère instable où les vainqueurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. En cela, l’analyse de Maalouf est très intéressante: celui-ci n’oublie pas de souligner que la fin de la Guerre Froide a eu des conséquences retentissantes non seulement en Europe, mais dans le monde. Ainsi, alors même que l’effondrement du bloc soviétique marque la suprématie du modèle occidental, la fin de la Guerre Froide marque également le début de son déclin. Cela est d’autant plus pertinent au regard du triomphe du capitalisme sur le communisme en 1990 et de la crise qu’il connaît aujourd’hui. La disparition du modèle soviétique marque la fin du débat d’idées sur la planète et la fin d’un monde basé sur des clivages idéologiques pour l’avènement d’un monde où dominent les clivages identitaires. De même, la chute de l’URSS (et du communisme qui était un système athée et profondément anti-religieux- le seul Dieu autorisé étant le culte de la personnalité voué à Lénine ou Staline) a plongé les peuples dans un monde marqué par l’exacerbation des croyances et un retour en grande pompe du religieux. Ce glissement est d’autant plus évident dans le monde arabo-musulman depuis, notamment, l’ascension de l’Ayatollah Khomeini en 1979.

     Maalouf expose alors le jeu d’alliances qui se font et se défont en cette période cruciale de fin de Guerre Froide, et comment les islamistes, grands ennemis des nationalistes arabes favorables au communisme, sont bannis des pays musulmans jusque dans les années 80 et soutenus par l’Occident où ils trouvent souvent refuge (ndlr : cela fait notamment penser aux Moudjahidines d’Afghanistan et de Pakistan formés par la CIA contre les Soviets, parmi lesquels figurait la dynastie Ben Laden).  Cette évolution des alliances mondiales explique que les éléments modernisateurs (les élites nationalistes et laïques) des sociétés arabo-musulmanes ont longtemps été combattus et finalement écrasés par les Occidentaux en butte aux indépendances, ce qui explique la montée de l’autre front de défense de ces nations, à savoir le fondamentalisme religieux.

     Cette opposition contemporaine entre Orient et Occident mène, tout logiquement, à deux perceptions de l’adversaire: selon les Occidentaux, les pays arabo-musulmans sont imperméables à la démocratie et selon ces derniers, les Occidentaux ont une conception de la démocratie assez singulière, souvent synonyme de domination et d’exploitation (en référence aux empires coloniaux européens et à la soif de pétrôle américaine). Pour ce faire, l’auteur met en cause les deux parties: il blâme le monde arabo-musulman pour son manque de valeurs universelles, de même qu’il condamne l’Occident de détenir ces valeurs, mais d’en user pour dominer les peuples du monde.

    La chute du Mur de Berlin entraîne le début de l’affaiblissement de l’Occident (notamment par l’émergence de nouveaux rivaux au poids économique incontestable tels que la Chine et l’Inde) et éveille la tentation de préserver par la supériorité militaire ce qu’il n’est plus possible de préserver par  la supériorité économique. En effet, on dénombre plus de dix interventions militaires des Etats-Unis en en un peu moins de vingt ans. Cela engendre un grave problème de relation entre l’Occident et le reste du monde et compromet énormément la crédibilité morale occidentale. Or, nous rappelle Amin Maalouf, mettre en péril sa crédibilité morale, c’est compromettre sa place dans le monde, et surtout, pour les Etats-Unis, leur position à la tête du peloton des grandes nations.

Ce problème de crédibilité morale pose la question de la légitimité de la puissance occidentale. Nous sommes effectivement en présence d’une situation sans précédent dans l’Histoire où les Etats-Unis ont fait de leurs alliés des vassaux et de leurs ennemis des hors-la-loi, configuration inédite en Relations Internationales. Le monde actuel est un espace politique unifié (notamment grâce aux nouvelles technologies et à l’essor d’Internet) où les questions de légitimité du pouvoir sont importantes. De plus, selon les gouvernements de tendance républicaine ou démocrate, l’emprise américaine sur le monde diffère, ce qui implique une concentration du pouvoir à géométrie variable.

Cependant, la question de la légitimité est tout aussi importante dans le monde arabo-musulman. Ce dernier a connu de grands leaders politiques qui se sont réellement  imposés de par leur capacité à légitimer les volontés des nations arabes. C’est le cas historique de Nasser en Egypte, qui, en nationalisant le Canal de Suez en 1956, a rendu aux Arabes leur fierté et leur dignité. Ce qui était valable dans le passé l’est encore aujourd’hui : la chute de Nasser, et l’échec de ses successeurs dans le monde arabe (Sadate, Sadam Hussein, Kadhafi) ont entraîné le monde arabo-musulman dans une crise de la représentation. De plus, les revers militaires subis face à Israël (dont la très mémorable Guerre des Six Jours) ont achevé de mettre à mal l’honneur des nations arabes dans le concert des nations mondiales. La question palestinienne se creuse et ouvre une voie toute tracée au Fatah dans les années 60 et, avec le retrait de l’Egypte du conflit israélo-palestinien, c’est toute une période de panarabisme qui est révolue. La fin du nationalisme arabe (et du rêve d’une République Arabe Unie) plonge ces nations dans l’Islam politique avec le retour des islamistes au pouvoir.

Amin Maalouf met l’accent sur l’impasse historique dans laquelle se fourvoyent les pays arabo-musulmans aujourd’hui, mais n’oublie pas de rappeler que les Etats-Unis, dans un contexte de Guerre Froide enragée, ont soutenu des régimes peu enclins à la tolérance religieuse pour la seule raison qu’ils ne leur étaient pas hostiles : ainsi, en Indonésie, ils placent Sukarno mettant ainsi fin à l’Islam le plus modéré d’Orient. Il conviendrait de citer aussi l’Iran de Mossadegh que le gouvernement américain a chassé en 1953, semant les graines de l’Islam politique contemporain.

Le problème qu’Amin Maalouf souhaite soulever est que la juridiction de l’administration américaine dépasse ses propres frontières: sur le territoire américain, le gouvernement agit en tant que gouvernement de droit, mais ses agissements sur le reste du monde posent la question d’un gouvernement à la légitimité contestable.

Dans le dernier chapitre, l’auteur cherche des solutions à cette dualité. La solution qu’il propose sonne tel un cri d’alarme : il n’y a que la culture pour rapprocher les peuples. En effet, encourager un tissage culturel serré permettra de dépasser les appartenances héréditaires autour desquelles semble se cristalliser le débat aujourd’hui. En cela, l’analyse d’Amin Maalouf est remarquable : il faut favoriser le débat d’idées, d’idéologie, de théorie, et non laisser chaque civilisation se retrancher dans ses positions identitaires qui essentialisent le débat et le rendent stérile. Les idéologies peuvent être modulées mais les appartenances héréditaires, religieuses notamment, sont immuables. Là encore l’auteur suggère une solution qui me semble plus qu’honorable : c’est dans les diasporas qu’il faut chercher la clé. A défaut de pouvoir se comprendre au Moyen-Orient, qu’Amin Maalouf décrit correctement comme “une plaie ouverte qui commence à gangrener l’ensemble de la planète”, il faut encourager jeunes juifs et jeunes musulmans à s’entendre au sein de la civilisation occidentale, là où l’Occident parvient encore à appliquer les valeurs universelles. En étant attentif aux immigrés des  communautés, l’Occident a un énorme rôle à jouer s’il prend conscience de son enjeu :  en intégrant ses immigrés, l’Europe peut, par exemple, transmettre la réconciliation franco-allemande et l’Union Européenne. Mais en leur tournant le dos, en leur signifiant leur différence, elle n’a aucune chance de se muer en modèle en lequel ils seraient susceptibles de se reconnaître.

Après les défaites du nationalisme arabe par l’Occident, l’Islam est devenu le seul sanctuaire d’identité et de dignité des nations arabo-musulmanes. La nostalgie d’un passé glorieux, intimement lié à l’âge d’or de la religion, ne permet pas d’avancer et, bien au contraire, grippe le débat. Selon Amin Maalouf, “ce n’est pas en communautarisant les immigrés que l’on facilitera l’intégration et qu’on échappera aux affrontements qui s’annoncent, mais en restituant à chacun sa dignité sociale, culturelle et linguistique et en encourageant une dualité identitaire”. C’est là toute l’originalité et l’apport de l’étude d’Amin Maalouf : accepter la double appartenance, faire fi du fait que la nation s’accommode mal de la double allégeance ; ce qui constitue une grande innovation intellectuelle dans la façon de penser la nation moderne. Ainsi, les jeunes générations issues de l’immigration peuvent continuer de pratiquer leur langue d’origine, et devenir des vecteurs entre l’Europe et le reste du monde (vecteurs qui manquent cruellement suite à l‘estrangement qui a suivi la fin du panarabisme). Il faut que l’Europe, et l’Occident en général, assume l’attrait que son mode de vie suscite et tire le meilleur des potentialités offertes. Ce faisant, Amin Maalouf tord le cou aux théories à partir desquelles il a entamé son analyse, à savoir le choc des civilisations, en rappelant que les civilisations ne sont pas étanches, ni irréductibles les unes aux autres. L’Histoire est jonchée de civilisations qui se sont entremêlées et il faut redouter ceux qui prêchent qu’elles ont toujours été et qu’elles demeureront distinctes ( on pense légitimement au Front National français qui joue sur ce fait de langage).

Cet ouvrage d’Amin Maalouf compte parmi les livres qui m’ont le plus marqué et fait réfléchir ces derniers temps. Etant fascinée, sans me l’avouer réellement, par les thèses de Samuel Huntington depuis que je les ai découvertes il y a environ deux ans, j’étais subjuguée par le clash des civilisations et par une analyse aussi clairvoyante, voire prophétique, à une époque aussi précoce. A ceux qui prônaient la fameuse “fin de l’Histoire” suite à la chute du Mur de Berlin, Huntington prouvait le contraire grâce à de vrais arguments intellectuels et à une étude fine du système international. Le livre d’Amin Maalouf, qui part du même constat, m’a fait changer de regard sur l’insolubilité du choc des civilisations. En effet, je n’aurai jamais pensé que la rédemption d’un monde déréglé puisse venir d’un Occident en perdition qui a abusé de ses prérogatives pendant des siècles. L’idée d’une rencontre des diasporas favorisée par l’Occident et avancée par Maalouf constitue, à mes yeux, une vraie innovation dans la façon d’appréhender le fait civilisationnel. De la même façon, dépasser l’allégeance à la nation par l’acception d’une dualité des appartenances, au sein même de nos nations européennes, pour résoudre cette fracture entre les civilisations me semble être une réelle audace des idées et une véritable réflexion qui pourrait conclure de façon magistrale des débats portant sur l’idée de nation en Europe tels que soulevés par Justine Lacroix ou Jürgen Habermas.

J’ai également beaucoup apprécié que l’auteur se sente en autorité de juger les deux principaux protagonistes de son essai en invoquant sa double origine: né au Liban et vivant en France, il parle à la fois l’arabe, le français et l’anglais, ce qui lui permet, précise-t-il, de lire la presse des deux côtés et de prendre conscience à quel point les deux discours tournent à vide sans s’écouter l’un l’autre. De même, cela lui permet de saisir les blessures et les vanités de chaque civilisation et de les formuler de façon neutre et objective. Il est d’autant plus appréciable que cette autorité de juger n’est pas imposée par l’auteur mais s’impose d’elle-même de par la force de son argumentaire et de sa démonstration.  Cela lui permet de rendre compte d’un pouvoir hémiplégique et d’une problématique de l’Orient sans adopter une posture victimaire sans issue. Sans aucun doute, Amin Maalouf est bien meilleur analyste que Pascal Boniface qui, au lieu de dépasser les clivages, ne fait que reproduire les dichotomies.

Il s’agit donc d’un ouvrage qui traite de vraies questions, un ouvrage réellement ancré dans l’époque contemporaine et qui resitue avec grand succès les conséquences de la fin de la Guerre Froide comme l’un des plus grands séismes politiques des temps modernes, et non seulement en tant que évènement majeur qui a permis à toute une partie du globe de découvrir la démocratie.

Néanmoins, pour une lectrice avide de références telle que moi, il est regrettable que l’auteur n’ait pas eu davantage recours aux notes de bas de page pour citer les auteurs qu’il a consultés. Mais il s’agit d’un aspect négatif dérisoire au vu de la qualité de l’essai et de l’érudition d’Amin Maalouf.

En un sens, cet ouvrage vient ajouter sa pierre à l’édifice qui avait déjà été entamé par René Guénon dans son livre intitulé La Crise du Monde Moderne, qui traitait, dès 1927, de la problématique d’un Occident courant à sa perte et d’un Orient aliéné par l’évolution de cette modernité.