Campagne présidentielle – Mathieu Sapin

Les survivants

 

      J’ai eu maintes fois l’occasion de dire sur ce blog qu’un des plus savants mélanges littéraires est celui qui allie BD et politique. Cette nouvelle BD que je viens d’achever ne déroge pas à la règle : voilà encore un bon exemple d’un mariage réussi! Je le dis sans ambages : la BD-reportage est l’avenir de l’Homme!

      Grâce à Mathieu Sapin, on plonge dans les coulisses de la campagne présidentielle de François Hollande qui nous emmène du QG de campagne Avenue de Ségur au siège du PS rue de Solférino en passant par certains déplacements du candidat dans toute la France et les DOM-TOM. L’auteur, dessinateur de BD, nous raconte comment il a intégré l’équipe de campagne du futur président et participé aux événements majeurs d’une campagne mouvementée, de la convention d’investiture jusqu’au 6 mai 2012, date de l’élection.

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      Ainsi, sous la forme de petits chapitres datés, Mathieu Sapin nous livre quelques anecdotes glanées çà et là pendant les moments forts de la campagne. Des meetings du candidat aux réunions de conseillers, le regard novice de l’auteur (de son propre aveu) permet de comprendre à froid les stratégies et les enjeux que représentent cette élection pour le PS. Sa BD est aussi l’occasion de dresser des portraits déjà très révélateurs de ceux qui entourent François Hollande et qui deviendront, pour certains d’entre eux, ses futurs ministres. On croise ainsi Arnaud Montebourg, Pierre Moscovici, mais surtout Manuel Valls qui se positionnent déjà derrière le futur président.

       Mathieu Sapin décrit l’ambiance des coulisses où l’on prépare les interventions de François Hollande pour diverses émissions de télévision, retranscrit certaines discussions tenues lors de repas d’élus ou de déplacements, et donne à voir les plans de riposte aux attaques de l’UMP. La BD montre aussi les échanges de l’auteur avec les journalistes de profession rodés en politique : l’échange de bons tuyaux, les rumeurs, les scoops et la montée des réseaux sociaux sont autant de sujets que Mathieu Sapin aborde de façon à la fois sérieuse et drolatique dans cet univers nouveau que l’on découvre avec lui.

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     Le ton est bon, la teneur de ce qui est montré est intéressante, tous les ingrédients d’une bonne BD qui divertit tout en permettant de s’informer sont réunis. Un petit clin d’œil à la BD Quai d’Orsay s’est même glissé dans les pages! Toutes les opinions sont recensées, des plus militants au sein du PS aux alliés de l’UMP et leurs sympathisants, le chemin de la campagne permet à l’auteur de croiser toutes les sensibilités politiques, même de donner une tribune aux piliers de comptoir dont les opinions figurent dans la catégorie “Café du commerce”. Cette ouverture du regard, qui ne se cantonne donc pas au PS, permet de voir l’étendue des positions sur le spectre politique et de prendre la température parmi les électeurs et/ou militants. On mesure l’ampleur de la tâche de l’auteur : se fondre dans le décor et déjouer les plans com’ d’une équipe qui fait front.

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      A tous ceux que la politique passionne mais que la BD a souvent laissé indifférents ou à tous les férus de BD qui souhaiteraient s’informer sur la politique, je recommande plus que chaudement la lecture de cette BD.

      Trois ans après l’arrivée de François Hollande à l’Elysée, une suite, que j’espère pouvoir lire et chroniquer d’ici peu et toujours signée Mathieu Sapin qui a donc eu le droit de poursuivre son expérience aux côtés du président, intitulée Le Château, est parue le 7 mai 2015,

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L’Arabe du Futur – Riad Sattouf

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      Enfin je l’ai lue! Plusieurs mois que je trépignais d’impatience de lire cette BD au titre plus qu’alléchant. Je connaissais Riad Sattouf par ses apparitions dans Fluide Glacial et son inénarrable personnage de Pascal Brutal qui me faisait beaucoup rire à ses débuts, et dont, je dois dire, je m’étais lassée. Lorsque j’ai entendu parler de cette BD, je fus étonnée de découvrir qu’il en était l’auteur, et pour cause : j’étais loin d’imaginer qu’il avait eu une telle enfance!

      J’ai donc dévoré cette BD. Riad Sattouf est né d’un père syrien docteur en Histoire et d’une mère bretonne qui se sont rencontrés pendant leurs études à la Sorbonne. Bien que la BD retrace les premières années de l’enfance de l’auteur, c’est surtout la figure du père dont il est ici question. A la fin des études de ce dernier, au début des années 70, toute la petite famille part en Libye où le père de l’auteur (Abdel-Razak) a obtenu un poste de Maître à l’université. C’est donc l’occasion de découvrir la Libye de Kadhafi. Le père de Riad Sattouf se reconnaît rapidement dans les ambitions du Guide qui, à l’instar de Nasser, prône le panarabisme. Néanmoins, la loi sur les échanges d’emploi désillusionnera définitivement le jeune universitaire et la petite famille rentre en France, pour repartir aussitôt dans le pays natal du père, la Syrie.

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      La Syrie ouvre un autre chapitre de la BD. Bien que toujours dans le monde arabe, la Syrie est un pays bien différent de la Libye. Sous la dictature militaire socialiste d’Hafez Al-Assad, le pays est plus religieux et en guerre perpétuelle contre Israël. A Ter Maaleh, le village natal du père, l’ambiance est radicalement différente. Les cousins de Riad Sattouf sont violents dans leurs jeux qui n’en sont pas vraiment finalement, car ces derniers s’en prennent régulièrement physiquement à Riad Sattouf qui, étant le seul enfant blond, est assimilé à un juif, l’ennemi héréditaire. Il avoue que “Yahoudi” (“juif”) est le premier mot en arabe syrien qu’il ait appris. Les appels à la prière du muezzin rythment les journées, le village est très sale, pollué et pauvre. La répression et la censure sont visibles (notamment par les pages arrachées aux magazines et aux pendus exhibés dans la ville de Homs). Le poids de la religion dans le mode de vie traditionaliste des Syriens et la haine d’Israël sont réellement les deux leitmotifs de l’expérience syrienne du petit Riad Sattouf. A titre d’exemple -et de façon tout à fait intéressante-, ses cousins lui apprennent les pires insultes en Syrie : on découvre qu’insulter la religion est l’insulte suprême et donne le ton : “Maudit soit ton dieu. Cette insulte, tu peux pas la dire à un musulman. Tu peux la dire à un chrétien ou un juif que t’as prévu de tuer“. Plusieurs fois, le petit Riad se fait agresser par ses oncles (à peine plus âgés que lui) qui l’apostrophent : “Retourne en Israël!“.

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      Cependant, le véritable personnage principal de cette BD n’est pas l’auteur lui-même, mais son père, Abdel-Razak. C’est un personnage à la personnalité complexe et paradoxale. Né en Syrie et ayant étudié à Paris, il est obsédé par l’éducation et par l’idée de faire de son fils “l’Arabe du futur”. Seul membre de la famille à être instruit et à se tenir éloigné de la religion, il ambitionne d’éduquer le monde arabe et de le sortir de ses vieilles bigoteries. Mais c’est aussi un personnage pétri de superstitions et de clichés. Il est ouvertement machiste et patriarcal, prend régulièrement parti pour les sunnites, croit au diable, assume son antisémitisme et prône la peine de mort. Ainsi, dans l’un des nombreux passages qui m’ont marquée du livre, il explique à Riad qu'”être chrétien dans un pays musulman c’est une provocation. Quand tu vis dans un pays musulman, tu dois faire comme les musulmans. C’est pas compliqué. Tu te convertis et t’es tranquille“, ce qui est pour le moins surprenant venant d’un homme qui se revendique anti-religieux et qui a fait une bonne partie de ses études à Paris dans une société multiculturelle. En somme, il s’agit d’un homme coincé entre deux mondes, entre modernité et tradition : on ne le sent pas à l’aise lorsqu’il corrige ses copies pendant que son frère et sa mère font la prière, et en même temps, il est foncièrement rétrograde (et parfois bigot malgré lui) lorsqu’il explique le monde et la Syrie à son fils. Ceci est particulièrement frappant lorsqu’il insiste pour que Riad aille à l’école le plus tôt possible pour apprendre à lire, mais qu’il lui donne le Coran comme première lecture. On ressent constamment cette tension en lui, notamment lorsqu’il avoue être très bouleversé après une dispute avec son frère (très religieux, qui a fait son pèlerinage à la Mecque) qui lui a dit que sa place n’était pas en Syrie et qu’il devrait retourner en Occident.

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      Le véritable atout de la BD est le point de vue de l’enfance par lequel tout est abordé. Riad Sattouf raconte ici les souvenirs de ses plus jeunes années et il a su garder ce prisme du regard candide et enfantin, comme une tabula rasa, pour narrer son histoire qui permet un regard sans complaisance. Par conséquent, le lecteur est témoin de situations parfois déroutantes d’un enfant qui admire un père qui dit des horreurs. Ce point de vue d’enfant par lequel tout est raconté implique que le lecteur ne juge pas l’auteur, qui était petit et admirait un père qu’il n’était pas encore capable de juger. De même, ce regard donne des clés pour comprendre les positions et les excès du père.

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      Cette figure imposante du père a tendance à effacer la mère de Riad Sattouf dont l’auteur est pourtant très proche. Elle, qui se rend au rencard par pitié pour Abdel-Razak lorsqu’ils se rencontrent, proteste contre le racisme du père mais s’efface au fur et à mesure de la BD. Jamais on ne lui demande son avis pour les voyages entrepris à travers le monde arabe. En Syrie, le petit Riad et sa mère découvrent un monde et une culture absolument inimaginables pour des Occidentaux. Ainsi, elle est la seule femme non voilée et aux longs cheveux blonds (comme l’auteur), ce qui ne manque pas d’incommoder les autres membres de la famille et de l’isoler. Le père ne la ménage pas en la laissant s’occuper seule des enfants et en renâclant à lui acheter un magazine français qui comptera pour sa seule lecture pour des mois.

      Riad Sattouf a avoué que le début de la guerre en Syrie et les difficultés qu’il a rencontrées pour faire venir sa famille en France l’ont décidé à commencer le récit de L’Arabe du Futur. Et en effet, il n’est pas, je pense, de meilleure période pour lire cet ouvrage qui permet de plonger dans deux pays (Libye et Syrie) qui ont rapidement sombré dans le chaos du printemps arabe et de la guerre civile. Cette BD est vraiment intéressante à plusieurs égards. Tout d’abord, elle permet de découvrir ces deux pays -aujourd’hui complètement bouleversés- à une époque proche mais qui semble déjà si lointaine. On comprend les différences fondamentales entre la Libye et la Syrie. A la lumière des événements d’aujourd’hui, le passage sur la Syrie en particulier permet de jeter un regard rétrospectif sur ce pays et les Syriens avant que celui-ci ne tombe dans le chaos que l’on connait désormais. La haine des Juifs, le poids de la religion, des coutumes et du mode de vie traditionaliste, la violence omniprésente et intégrée dès le plus jeune âge permet, si ce n’est de véritablement entrevoir des signes avant-coureurs de la catastrophe actuelle, au moins d’avoir un aperçu de ce qu’était la Syrie avant le conflit qui déchire ce pays aujourd’hui. Parler de cette époque permet également de mesurer le fossé qui s’est creusé entre l’avant-guerre et aujourd’hui : croiser des jeunes coiffés à la Dallas devant un magasin de cassettes à Homs ne doit plus être courant en ce moment….

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      Par la revue ainsi rédigée, on peut aisément deviner que j’ai surtout eu une lecture politique de la BD. J’y ai puisé toutes les informations possibles pour mieux resituer le conflit actuel dans l’histoire longue de la région. J’ai été frappée -bien que j’en fusse informée- par la prégnance de l’antisémitisme, le poids du religieux et l’omniprésence de la violence en Syrie. Derrière un dessin et un ton léger, empreint d’humour et de candeur enfantine, le fond révèle la violence de la dictature et de la société syrienne. De plus, passionnée par les rapports Orient-Occident, il était naturel que cette BD me plaise au point d’être impatiente déjà de lire le deuxième tome dont la sortie est prévue pour mai-juin prochain.

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      Néanmoins, plusieurs lectures sont possibles : on peut tout à fait lire cette BD pour se divertir, ou pour en apprendre davantage sur l’auteur si on est un(e) lecteur(rice) assidu(e) de Riad Sattouf. Je suis convaincue qu’elle ne peut qu’intéresser. De plus, lire cette BD est un véritable plaisir visuel. Le dessin est attachant (on ne résiste pas à la bouille que s’est dessinée l’auteur) et la bichromie choisie pour illustrer les différents pays (bleu pour la France, jaune pour la Libye et rose pour la Syrie) permet d’installer des ambiances différentes pour chaque expérience.

      Enfin, de nombreux passages vraiment drôles ponctuent le récit de la jeunesse de l’auteur. J’ai particulièrement ri lorsque la famille de Riad Sattouf découvre qu’il a un don pour dessiner Pompidou ou lorsqu’il explique assimiler Dieu à Georges Brassens.

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    J’espérais ardemment que L’Arabe du Futur gagne le Fauve d’Or du festival d’Angoulême et c’est avec joie que j’ai appris que Riad Sattouf en était le lauréat, ce qui est amplement mérité.

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Plus de livres #2

      Un nouveau post dans cette série “Plus de livres” dont le principe –je répète car le #1 remonte un petit peu maintenant- est de lister les livres que j’ai lus mais que je n’ai pas eu le temps de chroniquer ou critiquer. Comme j’avais souligné pour le #1, mon rythme d’écriture n’équivaut pas du tout à mon rythme de lecture : de ce fait, j’enchaîne les livres alors que j’enchaîne beaucoup plus moyennement les articles. Cette série permet donc de citer les livres lus qui ne figurent pas sur ce blog.

Dans l’ordre chronologique pour l’année qui vient de s’écouler :

* Malala (with Christina Lamb), I Am Malala : The Girl Who Stood Up for Education and Was Shot by the Taliban. 

*Amin Maalouf, Les Désorientés.

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*Marjane Satrapi, Persépolis.

*Michael Godwin and Dan E. Bur, Economix, la première histoire de l’économie en BD. 

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*Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle.

*Raphaël Enthoven, Matière Première.

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*Catherine Meurisse, Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix.

*Philippe Geluck, Peut-on Rire de Tout?

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*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit Israélo-Palestinien.

*Stefan Zweig, Marie Stuart.

                           Légende d’une Vie.

                           Amok.

                           Lettre d’une Inconnue.

                           La Confusion des Sentiments.

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*Roger J. Azzam, Liban, L’instruction d’un crime.

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*Isabelle Rossignol, Tête Nue.

*Alexandre Astier, Kaamelott, Texte Intégral, Livres I, II, III.

Olympe de Gouges – Catel Muller & José-Louis Bocquet

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      Voilà un nom et une BD qui ne manqueront pas d’intéresser toute féministe digne de ce nom. C’est à Olympe de Gouges, en effet, que l’on doit la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Cette BD retrace la vie de celle qui est souvent reconnue comme la première féministe française, de sa plus tendre enfance jusqu’à sa fin tragique sous la lame de l’échafaud.

     Née Marie Gouze, fille illégitime d’Anne-Olympe et de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, homme de lettres de Montauban, Olympe de Gouges est, depuis son plus jeune âge, passionnée par la lecture et la poésie. A l’adolescence, sous l’influence de Valette, un poète humaniste qui admire Voltaire et la courtise, Olympe est tenue informée des grands débats philosophiques qui animent Paris. Néanmoins, elle se résout à un mariage de raison à 17 ans avec Louis-Yves Aubry, fils d’un riche traiteur, qui mourra de fièvre et la laissera veuve à 18 ans. Prenant le pseudonyme Olympe de Gouges, elle s’installe à Paris avec son fils Pierre et Jacques Biétrix de Cubières, son nouvel amant (avec lequel elle refusera toujours de se marier pour continuer à avoir le droit d’écrire et publier sans l’autorisation légale du mari requise, à l’époque, pour toute femme auteur). Passionnée de théâtre et admiratrice de Jean-Jacques Rousseau, Olympe de Gouges écrit alors des pièces jouées par une petite troupe amateure qu’elle dirige.

       Elle prend des cours avec Condorcet et lit Laclos qui prône l’éducation des femmes et l’ouverture de la littérature à la gente féminine. Très vite, elle s’intéresse à la politique et aux problématiques de l’époque, notamment aux populations brimées et méprisées dont la cause est proche de celle des femmes. Par le biais de son coiffeur-perruquier, elle s’intéresse à l’esclavage et à la condition des Noirs. Elle s’entretient également avec Saint Georges, directeur de l’Académie Royale de musique et lui demande: “Pour frayer votre chemin dans ce monde, vous a-t-il fallu compter comme un atout ou comme un handicap votre singularité?“. Lorsque celui-ci lui avoue être évincé de certaines corporations ou de subir quelques pressions à cause de sa couleur, elle s’interroge : “En concevez-vous de l’amertume? du ressentiment?“, ce qui entre en résonance avec son combat naissant pour la cause des femmes. C’est ainsi qu’elle rédige ses premiers écrits d’essence véritablement politique d’abord dirigés contre l’esclavage, tels que L’esclavage des Noirs, drame indien. 

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      Les premiers événements de la Révolution poussent le roi à convoquer les Etats Généraux et Olympe enrage de ne pas pouvoir voter car elle est une femme. Elle s’insurge: “La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune“. Elle entreprend la rédaction de lettres publiques dans lesquelles elle enjoint les femmes à participer aux débats de société et demande aux hommes d’associer celles-ci aux débats politiques, malgré les arguments de son ami Louis-Sébastien qui affirme que ses écrits n’auront que peu d’effets dans la mesure où les femmes -auxquelles Olympe s’adresse- ne savent pas lire et que son travail sera donc jugé par des hommes. Elle persiste et rédige un dialogue entre la France et la Vérité dans lequel elle fait dire à la France: “Que sait-on si une femme ne vaut pas un homme en politique? L’Histoire de tous les pays prouve assez que les femmes ne sont pas toujours inutiles“.

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      Passionnée par les troubles politiques de son temps auxquels elle prend entièrement part, elle déménage à Versailles pour suivre les Etats Généraux. Elle multiplie les publications de lettres ouvertes adressées à l’Assemblée dans lesquelles elle donne libre cours à ses idées :

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Olympe de Gouges profite de la révolte des amazones et de leur marche de Paris à Versailles pour montrer que les femmes ont un rôle à jouer dans la Révolution et que les droits accordés aux hommes doivent être étendus à leurs concitoyennes. Elle regrette que “le législateur a[it] déjà oublié les femmes dans cette Révolution” et publie la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, mais constate rapidement que “Donner le pouvoir aux femmes, c’est demander de changer la société de manière encore plus brutale que de guillotiner le Roi!“.

      A l’époque où la liberté de la presse devient totale, Olympe de Gouges entend bien user et abuser de ce droit. Dans des pamphlets enflammés, elle fustige les Montagnards -Marat et Robespierre en tête-  qu’elle considère être des tyrans et accuse de dénaturer la Révolution. Ses plus proches amis la mettent en garde sur ses positions : son statut de femme ne la protégera pas toujours. Elle répond, sans détour : “Alors cela signifiera que l’on m’entend enfin et que mes mots ont fait oublier mon sexe!“.

      Consciente que la France est girondine mais que le pouvoir à Paris est montagnard, elle croit bénéficier du soutien de la Nation en publiant son ultime affiche Les Trois Urnes qui l’enverra pourtant tout droit en prison pour avoir, par ses écrits, remis en question la République “une et indivisible” selon ses contradicteurs. Elle est traduite le 2 novembre 1793 devant le Tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville qui la condamne à mort. Elle sera guillotinée le lendemain. Après son exécution, le procureur de la Commune de Paris jettera publiquement l’opprobre sur elle et découragera les femmes qui souhaitent suivre son exemple :

“l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes […] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous, voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes”.

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      On doit à Olympe de Gouges d’avoir voulu -et essayé- de balayer les préjugés qui opprimaient les femmes : autant les hommes sont libres de se servir de leur âme pour penser, autant les femmes sont inexorablement tournées vers leur corps, pour faire des enfants. Le statut de la femme dépend alors exclusivement de sa position dans la sphère familiale. Olympe de Gouges revendique l’éducation des femmes qu’on laisse délibérément dans l’ignorance, et ce droit à l’éducation (notamment d’être éduquées à d’autres choses qu’aux romans et pièces de théâtre sentimentaux, et davantage aux choses de leur temps) est l’un des premiers et des plus importants de sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Elle souhaite aussi dégager la femme de l’autorité masculine qui la met sous tutelle toute sa vie, du père au mari, et rejette le mariage qui fait de la femme la propriété de l’homme. Elle bénéficie, dans ce domaine, de l’aura des précédents écrits de Montesquieu et Diderot qui avaient dénoncé cet état de fait auparavant. Elle demande donc le droit pour les femmes de ne pas se marier, ou le cas échéant, d’autoriser le divorce. Tout comme Michelet qui avait déclaré “Ce qu’il y a dans le peuple de plus instinctif, de plus inspiré, ce sont les femmes. […] Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le Roi” , Olympe de Gouges emploie sa vie à montrer que, de par leur rôle fondamental dans les événements de la Révolution, les femmes méritent le statut de citoyenne autrement que par le lien de mariage avec leur mari.

      La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne est le premier grand texte féministe connu. A ce jour, il n’a toujours aucune valeur juridique et n’est jamais entré en vigueur. Les idées d’Olympe de Gouges résonnent encore aujourd’hui pour nombre de sujets. Maintes fois cette dernière s’est plainte du fait que les femmes ne savent régner que sur la faiblesse des hommes, pour un peu qu’elles soient belles et aimables, et n’a cessé d’exhorter ses contemporaines, mais aussi ses éternelles “soeurs” -donc toutes les femmes, de toutes les époques- à se battre davantage pour leurs droits : “Femme, réveille-toi “, “O Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles?” scande-t-elle dans sa déclaration.

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      Pour donner mon avis, sans surprise, j’ai beaucoup aimé ce roman graphique. De toute évidence, le sujet me passionne dans la mesure où j’ai toujours été admirative d’Olympe de Gouges et de sa hardiesse. Il est vrai que le début de la BD est assez long : revenir sur son enfance, s’attarder sur énormément de détails alourdit un peu le récit. Il faut néanmoins reconnaître, a posteriori, que ce début un peu lent permet à ceux qui n’ont aucune connaissance d’Olympe de Gouges de se familiariser avec les éléments qui se sont révélés décisifs dans sa vie d’adulte engagée. Cela permet de s’arrêter sur les discriminations dont a été victime la jeune Marie (son vrai prénom) à l’époque et qui ont façonné son futur combat politique. En ce sens, la BD aborde le sujet de façon très pédagogique et ceux qui découvrent véritablement Olympe de Gouges avec cette BD ne seront pas perdus. Quelques bémols et partis pris, ici et là, ont pu, de temps à autres, me décevoir. Je trouve dommage que, afin de mettre en évidence sa liberté, le caractère totalement libertaire d’Olympe de Gouges ne soit abordé qu’à travers le prisme de sa vie sentimentale. Bien que je reconnaisse, que pour l’époque, son mode de vie contrastait beaucoup avec ce qui était communément admis, je regrette que cela soit exclusivement abordé du point de vue de sa frivolité. Dans ses lettres publiques, on comprend que son désir d’émancipation allait, en effet, bien au-delà du fait d’avoir plusieurs amants simultanément. Ceci, il faut l’avouer, la BD ne le rend pas fidèlement.

     Les 500 pages de cette BD ne doivent pas décourager les intéressé(e)s, car la lecture se fait très rapidement et les chapitres alternent, semble-t-il volontairement, les sujets. De plus, cette BD est une excellente occasion de revenir sur les dates et les événements clés de la Révolution française et d’en comprendre les luttes internes entre royalistes et orléanistes, puis entre girondins et montagnards. Enfin, plusieurs illustres contemporains d’Olympe de Gouges trouvent ici une place de choix : entre Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin, Condorcet, c’est aussi au cœur d’une époque de stimulation intellectuelle grandiose que l’on plonge.

      Ce roman graphique confirme que la BD est un genre qui sait faire la part belle à la biographie et rend un bel hommage à cette femme idéaliste et passionnée.

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Groënland Manhattan – Chloé Cruchaudet

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       A la base, je ne voulais pas publier deux articles de suite sur les bédés de Chloé Cruchaudet. Mais, en empruntant Mauvais Genre que je voulais lire depuis des semaines, je suis tombée sur cette autre BD de l’auteure que j’ai lue aussi rapidement que la première.

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      1897 : Robert Peary, explorateur, n’est pas parvenu, lors de sa dernière mission, à atteindre le Pôle Nord et y planter le drapeau américain. Déçu par cet échec mais résolu à épater la société new-yorkaise, il décide alors de ramener cinq Inuits (alors appelés Esquimaux) à New York. Dès leur arrivée, le succès est au rendez-vous : tout le monde interroge Peary et se presse autour des nouveaux venus dont l’exotisme fascine. Logés au sous-sol dans la cave du Museum d’histoire naturelle, la tuberculose a bientôt fait de les emporter tous. Seul Minik, l’enfant de la famille, survit. Recueilli par le directeur du musée, Minik va alors doucement apprendre à vivre dans cette société américaine. Quelques années plus tard, un jour où il gambade dans le musée avec des camarades de classe dans la galerie consacrée à l’Arctique, il tombe sur un squelette exposé dans une vitrine : celui de Qisuk, son père. Toutes les explications et justifications fournies par le musée “au nom de la science” n’y feront rien, Minik est révolté, révulsé, et demande réparation. Peary, le responsable de cette expatriation forcée, n’en a que faire : il est déjà préoccupé à enchaîner les conférences pour récolter des fonds pour sa nouvelle expédition. Minik hésite à s’intégrer dans cette société hostile ou rentrer chez lui. GROENLANDMANHATTAN07

      Inspirée d’une histoire vraie également, il s’agit ici d’une BD vraiment poignante. Encore une fois, l’auteure touche à des sujets sensibles et sait explorer des thèmes complexes. Les Inuits ainsi exhibés rappellent les expositions coloniales et les innommables zoos humains révélateurs d’une époque peu glorieuse de l’Occident. La BD pose la délicate question de ce qui peut être fait ou non “au nom de la science”, tel que se justifie le musée, et du racisme condescendant des Américains et des Européens envers les peuples colonisés. Non content d’extraire les Inuits de leur famille et de leur milieu, l’intraitable Peary les expose comme de vulgaires bêtes de foire. On sent qu’il n’y a pas une once d’humanité chez cet homme : tout et tous doivent se soumettre à son dessein de grandeur.

      Même le constat de la vie brisée de Minik, qui n’a plus ni famille ni repères et souhaite plus que tout se venger, ne l’émeut : Peary reste impassible, il est même agacé, et se lance à corps perdu dans une nouvelle expédition. Mais Peary peut agir ainsi car il se sait couvert, voire protégé, par “la politique et la science” qui valident ces pratiques. Minik devient donc progressivement un élément embarrassant dont il convient de se débarrasser.

       L’histoire de Minik est celle d’une vie d’errance : ni tout à fait américain, ni plus tout à fait Inuit, il peine à trouver sa place et se met à rêver d’un endroit où tout recommencer. Commence donc pour lui un exil perpétuel qui met en évidence le deuil impossible, la double identité, la quête de soi. Minik est pour toujours tiraillé entre deux civilisations qu’il n’intègre complètement. Ne se sentant chez lui nulle part, il pense à partir vivre dans une forêt dans le New Hampshire :

“Minik l’Esquimau, Minik l’Américain… Je suis fatigué de tout cela. J’aimerais trouver un endroit où personne ne me connaît et dont je n’attends rien… Peut-être qu’il vaudrait mieux que j’aille vivre ailleurs… Tout recommencer.”

       Ici encore, le dessin se met magnifiquement au service du propos. L’alternance de couleurs froides et chaudes pour illustrer respectivement le Pôle Nord et New York est très judicieuse. Certaines planches sont superbement réalisées, et l’espace de l’Arctique laisse visuellement place à la ville surchargée de New York. La découverte du squelette donne lieu à un vrai moment intense dans la BD : le squelette s’étalant sur une page, le lecteur ressent ce qui fait frisonner Minik, et en est tout aussi dégoûté.

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      Il semble que cela soit une constante chez Chloé Cruchaudet que d’aborder des sujets sérieux, voire sensibles, inspirés de faits réels. Ce travail est, une fois encore, l’occasion de toucher à un thème poignant grâce à un dessin très maîtrisé. De nouveau, la BD nous donne la preuve d’un travail fort documenté : l’auteure accompagne son oeuvre d’une bibliographie. De même, la BD se clôture sur les photographies de Delphine Deloget issues de son documentaire sur Minik et dont s’est inspirée Chloé Cruchaudet pour certaines cases. La comparaison entre les photographies et les dessins de Cruchaudet est assez violente et éloquente:

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Ces photographies permettent de comprendre que le cruel Peary a réellement existé et que le père de Minik a vraiment été dépecé. Celles-ci mettent drastiquement fin à la distance que le dessin permettait d’installer entre la réalité et le récit. De même, la BD se clôt définitivement sur une postface rédigée par Delphine Deloget analysant comment tout cela a pu être rendu possible:

Si le drame de Minik interroge aujourd’hui notre rapport à l’autre, il était à l’époque totalement ancré dans une idéologie coloniale et raciste validée par la politique et la science. En ce qui concerne la France, rappelons-nous des expositions coloniales, véritables zoos humains, ainsi que de la tragique histoire de la Vénus hottentote, cette femme africaine au bassin remarquablement développé, qui fut exhibée dans les cirques au début du XIXème siècle. Toutes ces affaires datant de l’époque coloniale hantent depuis deux siècles les couloirs des musées d’Occident.

   Grâce à Chloé Cruchaudet, cette histoire tragique du siècle dernier peut être portée à la connaissance du plus grand nombre. Ayant, par conséquent, vraiment apprécié ses deux bédés, je pense pouvoir affirmer que Chloé Cruchaudet est une auteure à suivre de près, de très près.

Le véritable Minik

Le véritable Minik

Mauvais Genre – Chloé Cruchaudet

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      Les romans graphiques sont un autre pan de la BD que j’ai appris à apprécier, puis à adorer. Lorsque j’ai lu le synopsis de cet ouvrage, j’ai immédiatement voulu le lire. L’histoire est inspirée de l’essai La Garçonne et l’Assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, lui-même inspiré d’un fait réel : Paul et Louise s’aiment et se marient. Malheureusement, lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, Paul part pour le front. Apeuré et dégoûté par les atrocités de la guerre, il s’automutile puis déserte afin de retrouver Louise à Paris. Condamné à se cacher pour échapper à la peine de mort, ce qu’il vit mal, il décide de se travestir en femme, change d’identité, et devient Suzanne. Sa nouvelle vie en tant que femme va bouleverser son identité et impacter son couple.

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      Le titre de cette BD m’avait tout d’abord intriguée : il me rappelait ce très bon blog qui déconstruit les stéréotypes liés au genre. Ensuite évidemment, la couverture, qui confirme qu’il s’agira dans cette histoire de travestissement et d’identité, a fini de piquer ma curiosité.

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      Outre la problématique du mélange des genres, ce roman graphique évoque aussi les horreurs de la guerre et les ravages que celle-ci a pu causer en termes de traumatismes psychologiques. Bien sûr, le thème le plus exploité est celui du genre tel qu’étudié en sciences sociales, à savoir quelque chose de construit, qui relève du culturel (par opposition au sexe, qui relève du naturel et de la biologie), qui peut évoluer et se transformer à la suite de stimulis extérieurs. Ceci est très éloquent lorsque Paul expérimente sa nouvelle vie en femme : bien que guidé au début par Louise pour les attitudes à adopter, il intègre très vite les codes féminins de l’époque et s’identifie complètement à une femme : il est Suzanne. Il devient même plus “femme” que sa propre femme Louise : il prête davantage d’attention à ses tenues et se pare de fourrures et de tissus riches que Louise elle-même ne se permet pas de porter. L’intrigue nous révèle plus tard qu’il devient même jaloux de Louise car, elle, est une “vraie” femme (la nécessité de mettre des guillemets ici révèle, par ailleurs, l’artificialité du sujet). C’est donc toute la question des identités sexuelles qui est ainsi explorée : on n’est pas tout garçon ou tout fille, les deux genres peuvent cohabiter et fusionner au sein d’une même identité et personnalité.

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       D’autres thèmes sont également abordés, tels que l’alcoolisme car Paul se réfugie dans l’alcool pour fuir les souvenirs de la guerre et l’enfer des tranchées, ou la violence et l’assassinat. Paul est un personnage indéniablement égoïste et lâche : tout d’abord, il entretient sa blessure pour rester à l’infirmerie au plus fort de la guerre, puis il déserte, et enfin, en tant que Suzanne, il néglige sa femme dont il s’éloigne de plus en plus. L’amnistie des déserteurs dix ans après la guerre lui permet de retrouver son identité d’homme mais cela n’est que temporaire : très vite, Paul souhaite redevenir Suzanne, et les deux identités se fondent en lui: bien qu’habillé en homme, il se confectionne des chemises en crêpe de Chine, soulignant l’ambiguïté au fond de lui. On sent que son “soi” homme a été profondément traumatisé par la guerre, alors que son “soi” femme a pu goûter aux joies d’une liberté et d’une vie retrouvées, d’où l’extrême difficulté pour lui de redevenir un homme à part entière et de renoncer à être Suzanne. Ses escales au Bois de Boulogne lui permettent de s’amuser entre gens qui ne se jugent pas, qui ne jetteront pas sur lui le regard réprobateur qu’il redoute, mais surtout qui acceptent pleinement sa nouvelle identité, celle qui fait de lui quelqu’un de nouveau, un rescapé. Son ambiguïté n’est donc pas une fantaisie ou une perversion, c’est un moyen pour lui de surmonter ses souffrances.

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       Le dessin joue un rôle à part entière dans la narration. Visuellement, c’est une belle réussite. Trois couleurs seulement sont utilisées dans la BD : le noir, le blanc et le rouge. Ainsi, dans les premières pages, les trois couleurs cohabitent en harmonie, puis les pages consacrées à la guerre sont entièrement noires. Mais surtout, subtilité ingénieuse, il y a un transfert du rouge, couleur emblématique de la vie, de la féminité, du sang, de la guerre, de la passion : d’abord utilisé pour représenter la robe de Louise, il passe progressivement sur Paul pour illustrer ses robes, puis ses chemises en crêpe de Chine, pour finir par représenter du sang et laisser le roman s’achever sur du noir et blanc principalement. Cette véritable réflexion et maestria dans le choix et l’utilisation des couleurs au service de l’intrigue m’a réellement convaincue et m’a aidée à dépasser le graphisme un peu trop réaliste, voire même assez cru à mon goût.

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       Ce que je retiens de cette lecture, c’est que j’ai été déroutée par l’intrigue et le ton employé. Clairement, je n’étais pas préparée à la teneur à la fois brute, sordide et violente de ce roman graphique. Plusieurs fois j’ai donc été surprise par l’histoire ou le dessin. Dès la lecture achevée, je n’ai pas su sonder et comprendre le contenu de suite, comme s’il fallait laisser décanter. Puis, la nécessité d’analyser ce roman pour en écrire une petite revue m’a finalement permis de saisir toute la portée du sujet, notamment le travestissement comme exutoire et échappatoire. En feuilletant de nouveau la BD pour rédiger cet article, quelques phrases, telle que celle prononcée par ce marchand de confiseries : “Moi j’dis, chacun sa place et les poules seront bien gardées”  font mouche. On comprend que ce confiseur est à côté de la vérité et ne comprend visiblement pas que pour Paul, devenir une femme était quasiment une question de survie pour échapper, certes, au tribunal militaire, mais aussi pour échapper à ses souvenirs traumatiques qui l’auraient sûrement amené au suicide. Cette remarque montre que l’on juge facilement quelque chose que l’on ne comprend pas, et que l’on a plus vite fait de juger les gens que de les comprendre. Cette phrase, en apparence anodine, montre aussi qu’homme et femme peuvent jouer des rôles complètement interversibles : personne n’est naturellement prédisposé pour être ceci ou cela. A l’image de Paul, chaque expérience insurmontable ou chaque obstacle peut faire vaciller notre identité et nous obliger à puiser au fond de soi des ressources parfois non soupçonnées, qu’importent leur sexe ou genre.

      Je conseille de lire cette interview très instructive de Chloé Cruchaudet qui permet d’en apprendre encore davantage sur la BD et sur l’auteure.

      Dois-je préciser que je suis, à présent, totalement convaincue par le genre de la BD? Je veux dire, la BD en tant que genre.  (haha! genre… BD…). C’était le mot de la fin!

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

Shenzhen – Guy Delisle

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      Aaah quel plaisir de retrouver cette petite silhouette! J’ai enfin réussi à mettre la main sur cette ultime BD de Guy Delisle que je n’avais pas lue! Et ce ne fut pas une mince affaire: quatre longs mois de recherche et d’attente interminables pour, enfin, la tenir dans mes mains. C’est ici la première BD de voyage de l’auteur: nous sommes en 1997, et notre animateur préféré arrive à Shenzhen où il supervisera les travaux d’animation du studio local. La ville est située au sud de la Chine, près de Hong Kong et de Canton, mais est, d’après l’auteur, bien différente de celles-ci. De par la nature des activités qui s’y concentrent (business et affaires), la ville est plutôt un point de passage et de transit, et les rares occidentaux qui s’y rendent n’y restent pas longtemps, limitant ainsi considérablement les possibilités de rencontre. En effet, d’emblée, on ressent l’extrême solitude de Guy Delisle. La ville n’étant pas cosmopolite, tout le monde le reconnait et il ne passe pas inaperçu. La barrière de la langue est aussi un frein important à toute communication et à tout rapprochement. Il y fait donc très peu de vraies rencontres, et les trois mois de son séjour lui paraissent interminables.

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      Néanmoins, et c’est là que la BD dévoile le charme qui a fait son succès et celui de l’auteur, Delisle nous enseigne ses petites astuces de survie: comment commander le même repas pendant sept jours grâce à un petit bout de papier, comment se débrouiller à vélo, passer des heures à la gym pour tuer le temps… On sent qu’il s’agit du premier carnet de voyage pour l’auteur: il énumère beaucoup d’anecdotes cocasses, tantôt attendrissantes, tantôt amusantes (comme celle de l’homme aux six doigts), et ne manque pas de relever tout ce qu’il croise d’insolite dans ce pays. Le début est un peu hésitant: l’auteur énumère les petits tracas de son quotidien, mais très vite, le contenu prend quand même du sens, pour finir sur une touche émouvante à l’avant-dernière planche.

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      Lorsqu’on a lu ses autres carnets de voyage (à savoir Pyongyang, Chroniques Birmanes et les Chroniques de Jérusalem), ce qui nous frappe dans Shenzhen, c’est que Guy Delisle n’aborde quasiment pas la situation politique de la Chine. L’auteur ne consacre que deux planches à ce sujet parce qu’il avoue ne pas vouloir insister pour en parler. J’avoue avoir été frustrée sur ce point à la fin de la lecture car dans ses autres ouvrages, ce sujet occupait une part assez significative en toile de fond. Mais cette petite frustration a été largement comblée par la profusion d’anecdotes sur le fossé culturel et le mode de vie chinois. Ses réflexions amusantes et son sens aigu de l’observation donnent une vision du lieu et donnent l’impression d’être allé avec lui se perdre dans une Chine, qui, certes, ne doit plus vraiment exister aujourd’hui, mais cela n’enlève rien à la pertinence du témoignage.

      Car, en effet, le grand intérêt de l’ouvrage réside également dans le fait que Guy Delisle nous donne à voir ici la Chine des années 90, alors en plein essor. Et ce développement s’inscrit partout dans l’espace, notamment par les nombreux chantiers qui ne cessent de se multiplier. Comme le remarque finement l’auteur, sur certains chantiers, on construit un étage par jour. Cela en dit déjà beaucoup sur la puissance, à l’époque pourtant naissante, du pays. Guy Delisle souligne, à juste titre, que Shenzhen est, à ce moment, la ville qui connaît le plus fort taux de croissance du monde.

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      L’auteur nous parle donc de ce qui l’a frappé là-bas. On découvre que la Chine est un pays très sale, que les cabinets de dentiste sont particuliers, que le studio dans lequel travaille l’auteur est de qualité assez médiocre. En revanche, la nourriture est “le grand plaisir” de son séjour. Enfin, bien qu’il n’aborde pas frontalement la situation politique de la Chine, Guy Delisle évoque quand même l’usage de la peine de mort lorsqu’il tombe sur un grand tableau de visages (des criminels, lui apprend sa traductrice) dont certains sont barrés.

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      De nouveau, tout en sachant très bien prendre la mesure des sujets sérieux, Delisle sait nous emmener dans son quotidien grâce à son humour caustique et décapant qui ne manque pas de faire rire le lecteur. Son style d’écriture toujours badin couplé à un dessin un peu gras et sombre équilibrent le récit. Ainsi, même s’il sait nous fait sourire sur ses découvertes, on ressent aussi la monotonie de son quotidien qui le pèse. Il transmet avec beaucoup de talent ses doutes, ses incompréhensions et ses petites péripéties. De toute évidence, cette BD ne donne pas forcément envie de réserver des places pour partir pour Shenzhen, mais est-ce bien le principal? Ses aventures sont drôles, parfois incongrues, mais toujours enrichissantes. Et c’est bien ça le talent, le génie de l’auteur: savoir nous passionner pour son voyage alors que lui-même s’y est ennuyé!

      Cet opus ne fait que confirmer que je suis une grande adepte des récits de voyage. C’est avec dépit que je me rends compte que je viens de terminer la dernière BD de voyage de Guy Delisle que je n’avais pas lue… mais ce sera pour mieux apprécier la prochaine!

      Le blog de l’auteur, c’est ici !

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