L’Ignorance – Milan Kundera

386489730_l

      Il y a un peu plus d’un mois (oui, j’ai du retard sur mes revues!), j’ai terminé la lecture de L’Ignorance de Milan Kundera. Le thème du roman -l’émigration- et son corollaire, la nostalgie (ou l’absence de nostalgie, en l’occurrence), ont tout particulièrement attisé mon intérêt pour ce livre.

      C’est à travers l’histoire d’Irena, exilée à Paris depuis vingt ans après avoir fui la Tchécoslovaquie, que Kundera choisit d’aborder son sujet. Après les événements de la Révolution de velours ayant renversé le régime communiste, Irena entreprend un bref retour au pays qu’elle appréhende. Elle qui a toujours vécu dans l’ombre de sa mère craint que les retrouvailles ne soient difficiles. Elle redoute également que ses anciennes amies ne lui reprochent son exil et que l’incompréhension s’installe entre elles.

Fidèles à la tradition de la Révolution française, les Etats communistes ont jeté l’anathème sur l’émigration, considérée comme la plus odieuse des trahisons. Tous ceux qui étaient restés à l’étranger étaient condamnés par contumace dans leur pays et leurs compatriotes n’osaient pas avoir de contact avec eux.

A l’aéroport, Irena rencontre Josef, un vieil ami du lycée avec qui elle avait eu une brève liaison, qui a décidé d’émigrer au Danemark. Lui aussi est de passage au pays où il rend visite à son frère, N., qui lui sert des reproches et lui fait également ressentir son animosité face au départ. Irena et Josef décident de fixer un rendez-vous pour se revoir, alors que Gustaf, le second mari d’Irena qui l’a suivie à Pragues pour affaires, rencontre la mère de celle-ci.

      Je n’en dirai pas plus concernant le synopsis, tant la seconde partie du livre se consacre davantage au dénouement de l’histoire et à la partie romancée du roman. En revanche, je ne peux faire l’impasse sur l’analyse des premiers chapitres du livre qui traitent de plusieurs thématiques fortes, flirtant parfois légèrement avec l’essai, ce qui donne au roman toute sa consistance.

      Le roman s’ouvre sur une vision homérique de l’exil : Kundera raconte l’exil d’Ulysse et son retour à Ithaque, sa patrie, tel que raconté par Homère dans L’Odyssée, “l’épopée fondatrice de la nostalgie” selon Kundera. L’auteur explique qu’Ulysse a préféré, après vingt années d’errance, retourner dans son Ithaque natale, qu’ “à l’exploration passionnée de l’inconnu (l’aventure), il préféra l’apothéose du connu (le retour)”, ce qui fait dire à Kundera qu’Ulysse, “le plus grand aventurier de tous les temps est aussi le plus grand nostalgique“.

      Par cette analogie, Kundera s’interroge sur la place de la nostalgie dans l’exil. Selon lui, bien que la nostalgie soit un sentiment récurrent chez les émigrés, tous les émigrés ne l’éprouvent pas fatalement. C’est, par ailleurs, le cas d’Irena : c’est son amie française Sylvie qui l’incite, plus ou moins, à retourner en Tchécoslovaquie après la chute du communisme. Irena, elle, n’en a d’abord aucune envie, elle considère ne plus avoir d’attaches avec ce pays dans lequel elle a laissé tous ses complexes et ses incertitudes. Par le biais de ce personnage, Kundera interroge le fantasme de l’exilé, celui que l’on plaint, “le Grand Souffrant“. Plusieurs passages attestent de cette vision :

“S’est-elle vraiment dit “Dieu merci”? Elle, une émigrée que tout le monde plaint d’avoir perdu sa patrie, elle s’est dit “Dieu merci”?”

“Pourtant, il la voyait exactement comme tout le monde la voyait : une jeune femme qui souffre, bannie de son pays.” 

“Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée, fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. […] Ils avaient fait vraiment beaucoup pour moi. Ils ont vu en moi la souffrance d’une émigrée. Puis le moment est venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même.”

       Kundera explique également les nuances du mot “nostalgie” entre les différentes langues européennes pour constater que le latin ignorare est le plus fidèle au sentiment d’absence dont on se languit : “Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens“. D’où le titre de l’oeuvre, L’Ignorance. L’ignorance jalonne le roman de bout en bout : l’ignorance de ce que vivent les autres restés au pays, mais aussi l’ignorance de ce que vivent les émigrés dans leur pays d’accueil. L’ignorance est aussi ce qui caractérise la relation entre Irena et Josef. De même, l’auteur analyse les rapports entre nostalgie et mémoire. La nostalgie est-elle un trop-plein de souvenirs ou, au contraire, un éloignement des souvenirs? A cette question, l’auteur répond :

Plus la nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. 

      Autre thème majeur abordé par l’auteur qui a retenu toute mon attention : la musique. Kundera utilise l’analogie de la musique pour montrer que l’homme n’a aucune prise sur l’avenir, et qu’il est bien incapable de faire des prophéties. L’auteur souhaite montrer que les prédictions en disent davantage sur le présent de celui qui les énonce que sur le futur. A cette fin, Kundera raconte l’histoire d’un compositeur, Arnold Schönberg, qui déclarait, en 1921, que ses compositions allaient asseoir la domination allemande sur la musique pour cent ans sans se douter qu’à peine dix ans plus tard, il serait banni, parce que juif, d’Allemagne. A l’image de Schönberg qui s’est trompé dans ses prédictions, les Tchécoslovaques n’ont pu prévoir la chute du communisme dans la mesure où, dans leur esprit, il s’était implanté pour bien plus longtemps et ceux-ci ne croyaient pas la fin du tunnel si proche.

Quand Skacel s”est enfermé pour trois cents ans dans la maison de tristesse, c’était parce qu’il voyait son pays englouti à jamais par l’empire de l’Est. Il se trompait. Sur l’avenir, tout le monde se trompe.

Même lorsque l’avenir s’inscrit déjà un tant soit peu dans le présent, les hommes ne peuvent saisir toute la mesure de ce à quoi ressemblera le futur. Ainsi, Schönberg, contemporain à l’invention de la radio, a sous-estimé la révolution technologique qui s’ensuivit :

Schönberg était conscient  de l’existence de la bactérie. Déjà en 1930, il écrivait : “La radio est un ennemi, un ennemi impitoyable qui irrésistiblement avance et contre qui toute résistance est sans espoir” ; elle “nous gave de musique […] sans se demander si on a envie de l’écouter, si on a la possibilité de la percevoir”, de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi des bruits.

A travers l’histoire de Schönberg, Kundera propose une double réflexion sur la temporalité et la musique. Bien d’autres thèmes sont ainsi discutés par l’auteur, allant de simples digressions sur l’Histoire du communisme à la critique du capitalisme frénétique post-soviétique. Enfin, impossible de lire cette oeuvre sans penser à l’histoire personnelle de Kundera, ayant quitté la Tchécoslovaquie pour la France en 1975.

      Ces passages qui s’inscrivent, tels de mini-essais, dans le récit sont ce qui m’a le plus intéressée et plu dans le livre. Comme toujours dans les romans de Kundera, c’est cette oscillation, cette forme mi-roman mi-essai qui donne toute sa force au livre. Les réflexions philosophiques sont intégrées au récit et à l’histoire personnelle des personnages. Ainsi, la voix de l’auteur s’immisce dans le récit et rompt brutalement l’illusion romanesque. Kundera sollicite donc tout à la fois la raison et l’intelligence du lecteur pour saisir la mise en perspective du roman, mais en appelle aussi à ses émotions et son empathie pour suivre l’histoire des personnages.

      Bien que ce roman aborde un thème qui me passionne et que le sujet soit superbement exploité (profondément, et en prenant le sujet à contre-pied), j’ai terminé la lecture du roman avec un goût doux-amer. Comme toujours dans ses livres, je ne comprends pas pourquoi Kundera malmène aussi systématiquement les personnages féminins dans ses romans. On espère pour Irena, pour sa reconstruction, pour son retour peut-être salvateur, mais, comme Tereza dans L’Insoutenable Légèreté de l’Etre, l’auteur la confronte aux pires réalités.

      Néanmoins, malgré le redoutable pessimisme de l’auteur, je conseille la lecture de ce roman car on ressort toujours grandi d’un roman de Kundera.

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s