Olympe de Gouges – Catel Muller & José-Louis Bocquet

9782203031777

 

      Voilà un nom et une BD qui ne manqueront pas d’intéresser toute féministe digne de ce nom. C’est à Olympe de Gouges, en effet, que l’on doit la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Cette BD retrace la vie de celle qui est souvent reconnue comme la première féministe française, de sa plus tendre enfance jusqu’à sa fin tragique sous la lame de l’échafaud.

     Née Marie Gouze, fille illégitime d’Anne-Olympe et de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, homme de lettres de Montauban, Olympe de Gouges est, depuis son plus jeune âge, passionnée par la lecture et la poésie. A l’adolescence, sous l’influence de Valette, un poète humaniste qui admire Voltaire et la courtise, Olympe est tenue informée des grands débats philosophiques qui animent Paris. Néanmoins, elle se résout à un mariage de raison à 17 ans avec Louis-Yves Aubry, fils d’un riche traiteur, qui mourra de fièvre et la laissera veuve à 18 ans. Prenant le pseudonyme Olympe de Gouges, elle s’installe à Paris avec son fils Pierre et Jacques Biétrix de Cubières, son nouvel amant (avec lequel elle refusera toujours de se marier pour continuer à avoir le droit d’écrire et publier sans l’autorisation légale du mari requise, à l’époque, pour toute femme auteur). Passionnée de théâtre et admiratrice de Jean-Jacques Rousseau, Olympe de Gouges écrit alors des pièces jouées par une petite troupe amateure qu’elle dirige.

       Elle prend des cours avec Condorcet et lit Laclos qui prône l’éducation des femmes et l’ouverture de la littérature à la gente féminine. Très vite, elle s’intéresse à la politique et aux problématiques de l’époque, notamment aux populations brimées et méprisées dont la cause est proche de celle des femmes. Par le biais de son coiffeur-perruquier, elle s’intéresse à l’esclavage et à la condition des Noirs. Elle s’entretient également avec Saint Georges, directeur de l’Académie Royale de musique et lui demande: “Pour frayer votre chemin dans ce monde, vous a-t-il fallu compter comme un atout ou comme un handicap votre singularité?“. Lorsque celui-ci lui avoue être évincé de certaines corporations ou de subir quelques pressions à cause de sa couleur, elle s’interroge : “En concevez-vous de l’amertume? du ressentiment?“, ce qui entre en résonance avec son combat naissant pour la cause des femmes. C’est ainsi qu’elle rédige ses premiers écrits d’essence véritablement politique d’abord dirigés contre l’esclavage, tels que L’esclavage des Noirs, drame indien. 

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      Les premiers événements de la Révolution poussent le roi à convoquer les Etats Généraux et Olympe enrage de ne pas pouvoir voter car elle est une femme. Elle s’insurge: “La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune“. Elle entreprend la rédaction de lettres publiques dans lesquelles elle enjoint les femmes à participer aux débats de société et demande aux hommes d’associer celles-ci aux débats politiques, malgré les arguments de son ami Louis-Sébastien qui affirme que ses écrits n’auront que peu d’effets dans la mesure où les femmes -auxquelles Olympe s’adresse- ne savent pas lire et que son travail sera donc jugé par des hommes. Elle persiste et rédige un dialogue entre la France et la Vérité dans lequel elle fait dire à la France: “Que sait-on si une femme ne vaut pas un homme en politique? L’Histoire de tous les pays prouve assez que les femmes ne sont pas toujours inutiles“.

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      Passionnée par les troubles politiques de son temps auxquels elle prend entièrement part, elle déménage à Versailles pour suivre les Etats Généraux. Elle multiplie les publications de lettres ouvertes adressées à l’Assemblée dans lesquelles elle donne libre cours à ses idées :

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Olympe de Gouges profite de la révolte des amazones et de leur marche de Paris à Versailles pour montrer que les femmes ont un rôle à jouer dans la Révolution et que les droits accordés aux hommes doivent être étendus à leurs concitoyennes. Elle regrette que “le législateur a[it] déjà oublié les femmes dans cette Révolution” et publie la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, mais constate rapidement que “Donner le pouvoir aux femmes, c’est demander de changer la société de manière encore plus brutale que de guillotiner le Roi!“.

      A l’époque où la liberté de la presse devient totale, Olympe de Gouges entend bien user et abuser de ce droit. Dans des pamphlets enflammés, elle fustige les Montagnards -Marat et Robespierre en tête-  qu’elle considère être des tyrans et accuse de dénaturer la Révolution. Ses plus proches amis la mettent en garde sur ses positions : son statut de femme ne la protégera pas toujours. Elle répond, sans détour : “Alors cela signifiera que l’on m’entend enfin et que mes mots ont fait oublier mon sexe!“.

      Consciente que la France est girondine mais que le pouvoir à Paris est montagnard, elle croit bénéficier du soutien de la Nation en publiant son ultime affiche Les Trois Urnes qui l’enverra pourtant tout droit en prison pour avoir, par ses écrits, remis en question la République “une et indivisible” selon ses contradicteurs. Elle est traduite le 2 novembre 1793 devant le Tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville qui la condamne à mort. Elle sera guillotinée le lendemain. Après son exécution, le procureur de la Commune de Paris jettera publiquement l’opprobre sur elle et découragera les femmes qui souhaitent suivre son exemple :

“l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes […] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous, voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes”.

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      On doit à Olympe de Gouges d’avoir voulu -et essayé- de balayer les préjugés qui opprimaient les femmes : autant les hommes sont libres de se servir de leur âme pour penser, autant les femmes sont inexorablement tournées vers leur corps, pour faire des enfants. Le statut de la femme dépend alors exclusivement de sa position dans la sphère familiale. Olympe de Gouges revendique l’éducation des femmes qu’on laisse délibérément dans l’ignorance, et ce droit à l’éducation (notamment d’être éduquées à d’autres choses qu’aux romans et pièces de théâtre sentimentaux, et davantage aux choses de leur temps) est l’un des premiers et des plus importants de sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Elle souhaite aussi dégager la femme de l’autorité masculine qui la met sous tutelle toute sa vie, du père au mari, et rejette le mariage qui fait de la femme la propriété de l’homme. Elle bénéficie, dans ce domaine, de l’aura des précédents écrits de Montesquieu et Diderot qui avaient dénoncé cet état de fait auparavant. Elle demande donc le droit pour les femmes de ne pas se marier, ou le cas échéant, d’autoriser le divorce. Tout comme Michelet qui avait déclaré “Ce qu’il y a dans le peuple de plus instinctif, de plus inspiré, ce sont les femmes. […] Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le Roi” , Olympe de Gouges emploie sa vie à montrer que, de par leur rôle fondamental dans les événements de la Révolution, les femmes méritent le statut de citoyenne autrement que par le lien de mariage avec leur mari.

      La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne est le premier grand texte féministe connu. A ce jour, il n’a toujours aucune valeur juridique et n’est jamais entré en vigueur. Les idées d’Olympe de Gouges résonnent encore aujourd’hui pour nombre de sujets. Maintes fois cette dernière s’est plainte du fait que les femmes ne savent régner que sur la faiblesse des hommes, pour un peu qu’elles soient belles et aimables, et n’a cessé d’exhorter ses contemporaines, mais aussi ses éternelles “soeurs” -donc toutes les femmes, de toutes les époques- à se battre davantage pour leurs droits : “Femme, réveille-toi “, “O Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles?” scande-t-elle dans sa déclaration.

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      Pour donner mon avis, sans surprise, j’ai beaucoup aimé ce roman graphique. De toute évidence, le sujet me passionne dans la mesure où j’ai toujours été admirative d’Olympe de Gouges et de sa hardiesse. Il est vrai que le début de la BD est assez long : revenir sur son enfance, s’attarder sur énormément de détails alourdit un peu le récit. Il faut néanmoins reconnaître, a posteriori, que ce début un peu lent permet à ceux qui n’ont aucune connaissance d’Olympe de Gouges de se familiariser avec les éléments qui se sont révélés décisifs dans sa vie d’adulte engagée. Cela permet de s’arrêter sur les discriminations dont a été victime la jeune Marie (son vrai prénom) à l’époque et qui ont façonné son futur combat politique. En ce sens, la BD aborde le sujet de façon très pédagogique et ceux qui découvrent véritablement Olympe de Gouges avec cette BD ne seront pas perdus. Quelques bémols et partis pris, ici et là, ont pu, de temps à autres, me décevoir. Je trouve dommage que, afin de mettre en évidence sa liberté, le caractère totalement libertaire d’Olympe de Gouges ne soit abordé qu’à travers le prisme de sa vie sentimentale. Bien que je reconnaisse, que pour l’époque, son mode de vie contrastait beaucoup avec ce qui était communément admis, je regrette que cela soit exclusivement abordé du point de vue de sa frivolité. Dans ses lettres publiques, on comprend que son désir d’émancipation allait, en effet, bien au-delà du fait d’avoir plusieurs amants simultanément. Ceci, il faut l’avouer, la BD ne le rend pas fidèlement.

     Les 500 pages de cette BD ne doivent pas décourager les intéressé(e)s, car la lecture se fait très rapidement et les chapitres alternent, semble-t-il volontairement, les sujets. De plus, cette BD est une excellente occasion de revenir sur les dates et les événements clés de la Révolution française et d’en comprendre les luttes internes entre royalistes et orléanistes, puis entre girondins et montagnards. Enfin, plusieurs illustres contemporains d’Olympe de Gouges trouvent ici une place de choix : entre Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin, Condorcet, c’est aussi au cœur d’une époque de stimulation intellectuelle grandiose que l’on plonge.

      Ce roman graphique confirme que la BD est un genre qui sait faire la part belle à la biographie et rend un bel hommage à cette femme idéaliste et passionnée.

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