Mauvais Genre – Chloé Cruchaudet

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      Les romans graphiques sont un autre pan de la BD que j’ai appris à apprécier, puis à adorer. Lorsque j’ai lu le synopsis de cet ouvrage, j’ai immédiatement voulu le lire. L’histoire est inspirée de l’essai La Garçonne et l’Assassin de Fabrice Virgili et Danièle Voldman, lui-même inspiré d’un fait réel : Paul et Louise s’aiment et se marient. Malheureusement, lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, Paul part pour le front. Apeuré et dégoûté par les atrocités de la guerre, il s’automutile puis déserte afin de retrouver Louise à Paris. Condamné à se cacher pour échapper à la peine de mort, ce qu’il vit mal, il décide de se travestir en femme, change d’identité, et devient Suzanne. Sa nouvelle vie en tant que femme va bouleverser son identité et impacter son couple.

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      Le titre de cette BD m’avait tout d’abord intriguée : il me rappelait ce très bon blog qui déconstruit les stéréotypes liés au genre. Ensuite évidemment, la couverture, qui confirme qu’il s’agira dans cette histoire de travestissement et d’identité, a fini de piquer ma curiosité.

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      Outre la problématique du mélange des genres, ce roman graphique évoque aussi les horreurs de la guerre et les ravages que celle-ci a pu causer en termes de traumatismes psychologiques. Bien sûr, le thème le plus exploité est celui du genre tel qu’étudié en sciences sociales, à savoir quelque chose de construit, qui relève du culturel (par opposition au sexe, qui relève du naturel et de la biologie), qui peut évoluer et se transformer à la suite de stimulis extérieurs. Ceci est très éloquent lorsque Paul expérimente sa nouvelle vie en femme : bien que guidé au début par Louise pour les attitudes à adopter, il intègre très vite les codes féminins de l’époque et s’identifie complètement à une femme : il est Suzanne. Il devient même plus “femme” que sa propre femme Louise : il prête davantage d’attention à ses tenues et se pare de fourrures et de tissus riches que Louise elle-même ne se permet pas de porter. L’intrigue nous révèle plus tard qu’il devient même jaloux de Louise car, elle, est une “vraie” femme (la nécessité de mettre des guillemets ici révèle, par ailleurs, l’artificialité du sujet). C’est donc toute la question des identités sexuelles qui est ainsi explorée : on n’est pas tout garçon ou tout fille, les deux genres peuvent cohabiter et fusionner au sein d’une même identité et personnalité.

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       D’autres thèmes sont également abordés, tels que l’alcoolisme car Paul se réfugie dans l’alcool pour fuir les souvenirs de la guerre et l’enfer des tranchées, ou la violence et l’assassinat. Paul est un personnage indéniablement égoïste et lâche : tout d’abord, il entretient sa blessure pour rester à l’infirmerie au plus fort de la guerre, puis il déserte, et enfin, en tant que Suzanne, il néglige sa femme dont il s’éloigne de plus en plus. L’amnistie des déserteurs dix ans après la guerre lui permet de retrouver son identité d’homme mais cela n’est que temporaire : très vite, Paul souhaite redevenir Suzanne, et les deux identités se fondent en lui: bien qu’habillé en homme, il se confectionne des chemises en crêpe de Chine, soulignant l’ambiguïté au fond de lui. On sent que son “soi” homme a été profondément traumatisé par la guerre, alors que son “soi” femme a pu goûter aux joies d’une liberté et d’une vie retrouvées, d’où l’extrême difficulté pour lui de redevenir un homme à part entière et de renoncer à être Suzanne. Ses escales au Bois de Boulogne lui permettent de s’amuser entre gens qui ne se jugent pas, qui ne jetteront pas sur lui le regard réprobateur qu’il redoute, mais surtout qui acceptent pleinement sa nouvelle identité, celle qui fait de lui quelqu’un de nouveau, un rescapé. Son ambiguïté n’est donc pas une fantaisie ou une perversion, c’est un moyen pour lui de surmonter ses souffrances.

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       Le dessin joue un rôle à part entière dans la narration. Visuellement, c’est une belle réussite. Trois couleurs seulement sont utilisées dans la BD : le noir, le blanc et le rouge. Ainsi, dans les premières pages, les trois couleurs cohabitent en harmonie, puis les pages consacrées à la guerre sont entièrement noires. Mais surtout, subtilité ingénieuse, il y a un transfert du rouge, couleur emblématique de la vie, de la féminité, du sang, de la guerre, de la passion : d’abord utilisé pour représenter la robe de Louise, il passe progressivement sur Paul pour illustrer ses robes, puis ses chemises en crêpe de Chine, pour finir par représenter du sang et laisser le roman s’achever sur du noir et blanc principalement. Cette véritable réflexion et maestria dans le choix et l’utilisation des couleurs au service de l’intrigue m’a réellement convaincue et m’a aidée à dépasser le graphisme un peu trop réaliste, voire même assez cru à mon goût.

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       Ce que je retiens de cette lecture, c’est que j’ai été déroutée par l’intrigue et le ton employé. Clairement, je n’étais pas préparée à la teneur à la fois brute, sordide et violente de ce roman graphique. Plusieurs fois j’ai donc été surprise par l’histoire ou le dessin. Dès la lecture achevée, je n’ai pas su sonder et comprendre le contenu de suite, comme s’il fallait laisser décanter. Puis, la nécessité d’analyser ce roman pour en écrire une petite revue m’a finalement permis de saisir toute la portée du sujet, notamment le travestissement comme exutoire et échappatoire. En feuilletant de nouveau la BD pour rédiger cet article, quelques phrases, telle que celle prononcée par ce marchand de confiseries : “Moi j’dis, chacun sa place et les poules seront bien gardées”  font mouche. On comprend que ce confiseur est à côté de la vérité et ne comprend visiblement pas que pour Paul, devenir une femme était quasiment une question de survie pour échapper, certes, au tribunal militaire, mais aussi pour échapper à ses souvenirs traumatiques qui l’auraient sûrement amené au suicide. Cette remarque montre que l’on juge facilement quelque chose que l’on ne comprend pas, et que l’on a plus vite fait de juger les gens que de les comprendre. Cette phrase, en apparence anodine, montre aussi qu’homme et femme peuvent jouer des rôles complètement interversibles : personne n’est naturellement prédisposé pour être ceci ou cela. A l’image de Paul, chaque expérience insurmontable ou chaque obstacle peut faire vaciller notre identité et nous obliger à puiser au fond de soi des ressources parfois non soupçonnées, qu’importent leur sexe ou genre.

      Je conseille de lire cette interview très instructive de Chloé Cruchaudet qui permet d’en apprendre encore davantage sur la BD et sur l’auteure.

      Dois-je préciser que je suis, à présent, totalement convaincue par le genre de la BD? Je veux dire, la BD en tant que genre.  (haha! genre… BD…). C’était le mot de la fin!

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

Le véritable Paul Grappe, alias Suzanne Langdard

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3 thoughts on “Mauvais Genre – Chloé Cruchaudet

  1. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours une appréhension quand la BD retranscrit une oeuvre d’un autre univers que ça soit le cinéma ou la littérature. Je trouve qu’elle peut difficilement faire tenir un roman ou un film entier dans ses petites cases. Pourtant, je ne peux pas cacher mon immense interêt pour le 9ème art.
    Mais il est vrai que les dessins sont très sympathiques. J’aime beaucoup le style.
    Et quel sujet ! Au début du siècle, ça doit être vraiment un tabou les travestis. Un thème bien sensible. Il serait vraiment intéréssant de jeter un coup d’oeil à l’essai aussi !

    • Je peux comprendre cette appréhension. Il y a un an et demi, j’étais on ne peut plus sceptique sur la BD et sa capacité à vraiment emmener le lecteur etc, mais plus j’en lis et plus je crois en son potentiel, et sur tous les sujets! Récemment, j’ai lu Economix, une BD à portée pédagogique sur l’économie, et le résultat est bluffant! De même, moi c’est la BD L’étranger de Ferrandez (d’après l’oeuvre de Camus) qui m’a convertie définitivement au roman graphique.
      En ce qui concerne la thématique, oui, c’est un sujet très sensible, mais cela semble être le propre de Chloé Cruchaudet : je suis en ce moment même en train de lire une autre de ses bédés, Groënland-Manhattan, pour une prochaine chronique et c’est aussi sur un sujet délicat : les expositions coloniales d’Inuits aux Etats-Unis dans les années 1900.
      En tous cas, je ne peux que te conseiller la lecture de Mauvais Genre, car c’est vraiment une BD surprenante! ;)

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