La Chair Interdite – Diane Ducret

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       La célèbre auteure des deux essais sur les femmes de dictateurs revient, depuis le mois dernier, avec un tout nouveau travail de recherche et de réflexions sur la “chair interdite”, à savoir le sexe féminin, et la façon de l’appréhender au cours des millénaires. Souvent brimé, méprisé, mais toujours contrôlé et surveillé, Diane Ducret raconte comment l’image , mais aussi la maîtrise du sexe féminin a évolué au cours des siècles. (Pour lire directement mon avis, c’est un peu plus bas!) (Oui j’innove un peu parfois!)

      Dans un prologue très éloquent, l’auteure dévoile la genèse de son travail en s’interrogeant sur le célèbre aphorisme de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient” :

             Persuadée que toutes les représentantes de ce sexe naissaient comme moi libres et égales en droits ou presque, j’ai un temps laissé là ces interrogations, pour me pencher sur le sort de celles qui étaient livrées aux tourments de l’amour et de la dictature, en se donnant corps et âme aux tyrans qui ont fait trembler le XXème siècle. Mais depuis quelques années, il m’est devenu impossible de ne pas voir dans les médias les images de mes semblables se dénudant, pour lutter contre les intégrismes, être les victimes de marchés du sexe, des trophées de guerre, ou manifester dans la rue pour un droit que l’on pensait acquis, celui de choisir quand devenir mère ou pas, et de faire de son corps un lieu de plaisir autant que de reproduction. Selon l’époque ou l’endroit , le plaisir et la maternité seront pour certaines un fardeau, pour d’autres un devoir ou un interdit, et il faudra se battre pour que le sort se montre clément. Autant d’images qui m’ont rappelé que j’avais encore tout à apprendre de l’assertion de Simone de Beauvoir et de la chance, comme de la malédiction, d’être née avec un sexe de femme.

L’auteure révèle un rapport compliqué au sexe féminin qui dure depuis des siècles : tantôt loué, tantôt dénigré et méprisé, elle rappelle que ce dernier “aura toujours quelque chose à se reprocher“.

      Ainsi, l’ouvrage retrace les grandes périodes de l’Histoire et comment celles-ci ont considéré les femmes. C’est donc l’occasion de passer en revue les droits (ou l’absence de droits) que l’assignation à naître et être de sexe féminin implique. De l’Antiquité d’Agnodice, en passant par le Moyen-Age et Jeanne d’Arc, la “pucelle d’Orléans” de concours avec l’expansion du christianisme qui fait des vierges des saintes, Diane Ducret montre que chaque grande époque historique apporte son lot de contraintes et d’interdits pour les femmes. A la Renaissance, l’importation en Europe de la ceinture de chasteté ne manque pas de soulever les femmes et certains poètes, notamment Voltaire, qui s’indignent de voir leurs contemporaines ainsi emprisonnées. La Révolution française, qui installe la démocratie bourgeoise et le mariage bourgeois, voit les femmes cantonnées au rôle de mère exclusivement et le sexe des femmes ramené à sa fonction reproductrice uniquement, alors même que le libertinage masculin est à son comble. C’est à cette époque également, nous renseigne Diane Ducret, que l’on commence à diagnostiquer de façon assez systématique l’hystérie chez nombre de femmes. Origine de tous les maux des femmes, des médecins dans toute l’Europe préconisent l’excision pour mettre fin à ce fléau, mais aussi à toutes les maladies : vous souffrez de l’angine? Très bien, une petite excision devrait bien pouvoir soigner cela rapidement! Tous les prétextes sont bons pour mutiler à tout-va les femmes qui, souffrant de ne pouvoir faire d’étude et donc de ne pouvoir devenir elles-mêmes médecins afin de soigner leurs semblables, ne peuvent objecter aucun refus. Mais très vite, l’excision est délaissée pour la radicale ovarectomie, la fameuse “méthode Battey”, qui fera des ravages en termes démographiques dans toute l’Europe et en Amérique, et rendra stériles plus de 100 000 femmes pour, la plupart du temps, de simples règles douloureuses.

      Dans la partie intitulée “Demain on rase gratis”, l’auteure revient sur la tonte des femmes après la seconde guerre mondiale mais également dans l’Espagne franquiste, à travers l’histoire de Marcelle Polge, pour nous apprendre qu’en réalité la tonte des cheveux n’est pas le plus important dans ces “purges”: tout autant que les cheveux, c’est surtout le pubis que l’on rase publiquement chez les femmes afin de leur ôter leur nubilité. Comme le souligne Diane Ducret, cette opprobre systématique jetée sur les femmes par les libérateurs rappelle les pratiques similaires adoptées par les nazis : en effet, le rasage du pubis est obligatoire à l’arrivée dans les camps. L’auteure met donc finement en évidence que la cruauté, notamment envers les femmes, n’a pas de nationalité mais est transnationale en montrant que les “libérateurs” pratiquaient, en réalité, exactement les mêmes processus de déshumanisation que leurs ennemis, et se vengeaient bassement, tout comme les nazis, sur les femmes.

L’exutoire  de la peur et de la souffrance passe par la destruction ou l’humiliation de la source de la féminité. […] Leur chair dénudée est mise en avant dans des cérémonies expiatoires où l’on détruit l’image de leur féminité, leur sexualisation. Les poils pubiens, synonymes de nubilité, de maturité sexuelle,  sont le support, le signe de la trahison. […]

Le rasage du pubis, comme de la chevelure, est systématique à l’arrivée dans les camps allemands. A Auschwitz-Birkenau, l’écrivain Elisa Springer, juive d’origine hongroise naturalisée italienne, se souvient de cette première violation de l’intime: “Dans une dernière tentative pour me défendre d’une telle violence physique et morale, je serrai les jambes, cherchant à me couvrir la poitrine avec les bras. Un nazi me frappa avec le canon de son fusil et cria brutalement “Écarte les jambes et laisse toi raser!”.

De même, l’auteure évoque la décolonisation pour aborder les préjugés racistes dont ont souffert certaines tribus du Cameroun, du Rwanda et du Congo de par leur rapport sacré au sexe féminin et à la nudité. De nombreuses tribus africaines louent le sexe féminin qui y est infiniment respecté et se situe au cœur de leurs croyances. La pratique du gukuna notamment est très répandue (ndlr: étirement des lèvres pour montrer la maturité sexuelle et la fertilité). Ainsi l’homme blanc qui vient coloniser ces contrées est-il répugné par les femmes noires nues et par le sexe pendant des indigènes et tente de proscrire et d’éradiquer ces pratiques pour imposer les siennes.

       Au-delà d’être simplement un historique du rapport compliqué au sexe féminin à travers les siècles, cet ouvrage parcourt également les étapes importantes de la conquête de droits par les femmes. Ainsi, Diane Ducret aborde les premières recherches pour émanciper les femmes de leurs menstruations qui, pendant des siècles, les ont obligées à rester confinées chez elles durant cette période du mois. Après avoir expliqué comment les menstruations ont pendant longtemps permis de stigmatiser et ostraciser les femmes de la société, elle narre comment Gertrude Tenderich (en rachetant le brevet à Earle Haas qui avait mené les premières recherches sur le sujet) a mis au point les premières serviettes hygiéniques et les premiers tampons. De la même façon, dans le chapitre “Les aiguilles de Cherbourg”, Ducret analyse les raisons pour lesquelles le droit d’avorter a si longtemps été refusé aux femmes. De l’argument selon lequel celui-ci pourrait déculpabiliser les femmes de leurs potentielles infidélités au besoin de maintenir la démographie pour constituer des réserves de chair à canon pour les prochaines guerres, l’auteure évoque le tabou de l’avortement et des avorteuses, telle que Marie-Louise Giraud, qui seront envoyées à l’échafaud pour avoir osé mettre fin à des grossesses non désirées.

      C’est aussi la lutte des femmes pour avoir le droit de soigner d’autres femmes qui est souligné dans cet ouvrage. L’auteure narre l’histoire de Louise Bourgeois, une jeune femme lassée de constater que les femmes sont délaissées sur le plan médical et souvent même maltraitées par les médecins (forcément hommes car eux seuls avaient le droit de pratiquer la profession) lors des accouchements, souhaite “confier les femmes à des mains plus amicales que celles d’un homme“. Diane Ducret souligne aussi qu’au XVIIème siècle, les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts! (alors que la médecine est au point sur l’anatomie masculine). Louise Bourgeois décide donc de prôner la médecine féminine et permet aux premières sage-femmes d’exercer. Plus tard, Angélique de Coudray développera les premiers manuels pour former les femmes à l’accouchement, mais les médecins qui voient en elle une concurrente, revendiquent leur monopole sur la science et la forcent à limiter ses activités. Il faudra néanmoins attendre longtemps avant que le désespoir de voir les femmes souffrir et perdre la vie pour donner la vie soit conjuré. L’ouvrage permet notamment d’apprendre que l’introduction en France de la méthode développée par Nicolaiev pour accoucher sans douleur selon Pavlov a fait l’objet de débats à l’Assemblée Nationale! Diane Ducret permet de comprendre que, pendant longtemps, le simple fait pour les femmes de vouloir accoucher sans douleur était une question éminemment politique, dont l’autorisation était délivrée par les hommes.

     Enfin, l’ouvrage aborde une question cruciale du féminisme contemporain : l’image des femmes. En revenant sur la création du magazine Playboy, de son équivalent anglais Penthouse, et de la surenchère entre les deux pour celui qui en montrera le plus tout en ne subissant pas la censure, Diane Ducret parle de l’émergence de la femme objet, de l’hyper-sexualisation de la femme et dénonce cette “débauche de chair livrée devant l’objectif“. L’auteure analyse comment ces clichés impactent directement la vision de la femme aujourd’hui grâce à un mécanisme très simple. A l’époque, pour déjouer la censure et le code Hays, les clichés de Playboy et de Penthouse ne devaient pas montrer de poils pubiens. Si ces derniers étaient visibles, la photo était interdite de publication. Les magazines ont donc contourné cette contrainte en publiant des photos de femmes au pubis intégralement épilé. Diane Ducret analyse l’épilation intime intégrale comme le signe d’une nouvelle aliénation des femmes.

Mais curieusement, en levant l’interdit, les poils pubiens sont mis sur le billot. Car  une fois acceptés par la critique, il faut en montrer toujours plus. Et la chair s’expose, sans parure, sans protection. […] Au début des années 2000, le poil a totalement disparu. La parenthèse pileuse aura duré moins de trente ans. Les films de genre et les magazines masculins viennent de transformer l’esthétique du sexe féminin, en se présentant comme une nouvelle norme pour toutes les femmes. Leur large distribution rend leurs codes assimilables à l’ensemble de la société. Signe d’esclavage chez les Grecs, de punition d’adultère à Sumer, de soumission en Chine impériale ou de collaboration horizontale à la libération, le sexe chauve apparaît à présent comme le comble de la modernité et de l’émancipation féminine. Ironie de l’Histoire.

      L’ouvrage se termine sur un sujet très sensible et sur un chapitre très difficile: le viol comme arme de guerre. La guerre jusque dans la chair des femmes, traquées, violées, mutilées, puis seulement enfin tuées. L’auteure analyse le recours au viol dans les conflits armés : les soldats reçoivent l’ordre de violer toutes les femmes de l’ethnie ou du camp ennemi(e) afin de prendre possession de leurs corps pour les féconder avec les fruits d’une race qui se pense supérieure. Le viol se clôt bien souvent par une mutilation des parties génitales de la femme (tessons de bouteilles dans le vagin) afin de stériliser l’ennemie empêchant, de fait, ces femmes à perpétuer l’ethnie honnie.

Leur point commun, au-delà de la souffrance, la virginité perdue, le sentiment d’un sexe visité par la violence masculine tandis qu’il se réservait pour la vie maritale. Humilier des femmes, les insulter, détruire leur personnalité et les traumatiser, tel est le but recherché… et atteint. 

Violer pour faire porter à l’ethnie qui n’est pas assez digne d’un territoire les fruits d’une race soi-disant supérieure, telle est la volonté  qui dirige ces actes. Lorsque le but de l’action militaire consiste à éliminer du paysage une fraction de la population, la sexualité peut être utilisée comme torture. La manière de tuer une femme est le meurtre, mais celle d’atteindre le féminin est le viol.

     

      Avant de donner mon avis, je voudrais profiter de cet article pour partager cette affiche, créée par Le Meufisme à l’occasion des quarante ans de la loi Veil, qui entre en résonance avec certains chapitres du livre.

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         Mon avis

     Lorsque j’ai vu que Diane Ducret publiait un livre sur le traitement du corps des femmes au travers des siècles, j’ai d’abord eu très hâte de le lire. Diane Ducret est une auteure que j’estime beaucoup, et le sujet de l’ouvrage ne pouvait que m’interpeller. J’ai donc commencé la lecture de ce livre de façon très enthousiaste. Mon enthousiasme s’est néanmoins très vite estompé. Non pas que cela tienne au travail de l’auteure, qui est vraiment complet et passionnant -j’y reviendrai-, mais lire un livre qui recense les injustices infligées aux femmes depuis des siècles est très éprouvant, surtout pour quelqu’un que le sujet touche beaucoup jusqu’à la révolte. Au fil des pages, je m’essoufflais de lire tant de mépris envers les femmes tout au long de l’Histoire.

      Je suis bien consciente que cela ne tient en rien au travail de l’auteure dont la qualité est excellente. Il s’agit d’un essai vraiment très bien documenté et très bien rédigé : les nombreuses histoires individuelles narrées prouvent la masse de travail que la rédaction de cet ouvrage a exigé, et le style est réfléchi, parfaitement pesé. Il faut reconnaître qu’un travail titanesque de recherches a dû précéder l’élaboration de cet ouvrage, et c’est un parfait condensé d’anecdotes historiques qui permet d’avoir une vue globale mais complète du sujet. De même, il y a un grand apport culturel : ainsi, il est possible de découvrir ou d’en savoir plus sur l’Ananga Ranga, le gukuna, ou sur les nombreuses tribus ou ethnies d’Afrique dans la partie traitant de la décolonisation.

      Ce livre met surtout en évidence l’ignorance des hommes, et par cette ignorance, la volonté de faire mal aux femmes, de les rabaisser. Comme lorsque Aristote (et de nombreux autres médecins après lui) explique que les menstruations ternissent les miroirs “d’un nuage de vapeur sanguine”. On rappelle qu’au XVIIème siècle les ovaires et les ovules n’ont toujours pas été découverts. Par conséquent, on ne sait toujours pas expliquer l’apparition des règles tous les mois. Cette ignorance, volontairement maintenue et entretenue, permet aux hommes -les seuls détenteurs de la science pendant des siècles- d’expliquer les règles par des superstitions religieuses ou non.  On comprend donc que cette ignorance est entretenue pour maintenir la domination sur les femmes et perpétuer le mépris envers elles. C’est ce que révèle réellement ce livre. Et c’est précisément ce qui est douloureux à lire.

      Diane Ducret, qui sait que le contenu est très pessimiste et très éprouvant à lire, ponctue de ce fait son récit de petits titres ironiques. Ces petites pointes d’humour distillées au fil des chapitres (toujours sous forme de références culturelles détournées) permettent de contrebalancer la noirceur de ce qui est narré et permettent d’aborder une réalité et une histoire diablement cruelles. Ce ton un peu décalé dans le choix des titres, auquel j’étais d’abord réticente, apporte finalement un peu de légèreté à un récit qui traite de sujets sérieux (on parle quand même des injustices les plus arbitraires!). Certes, Diane Ducret précise dès l’introduction qu’il ne s’agit pas ici d’un manifeste féministe, même si ce livre est une sorte de méditation du message de Simone de Beauvoir “On ne naît pas femme, on le devient”. Cependant, force est de constater que cet ouvrage est une pierre angulaire pour sensibiliser sur la condition des femmes, sur ce qu’implique que naître fille (qui, aujourd’hui encore, signifie souvent être moins nourrie, moins éduquée, et moins respectée), pour prendre la mesure de ce qui pèse et/ou que l’on fait délibérément peser sur leurs épaules, et se rendre compte que, même en 2014, naître fille est plus souvent -en Occident comme ailleurs dans le monde- négatif que positif.

      Malgré l’ “expérience” qu’a été la lecture de ce livre (expérience toute personnelle néanmoins, comme précisé plus haut), j’encourage vraiment quiconque (homme ou femme) à le lire! C’est sans conteste un essai très réussi sur le sujet, qui saura s’ériger en référence en la matière. Les éditions Albin Michel ont mis en ligne une vidéo de Diane Ducret parlant de son livre, et je vous conseille plus que chaudement de la regarder pour avoir un bon aperçu des sujets abordés sans, peut-être, se heurter à la même difficulté que moi pour lire ce livre un peu éprouvant :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=Ao_Fui9DNYs]

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