Les dystopies

     Aujourd’hui, j’aimerais faire un article un peu spécial pour revenir sur un genre littéraire que j’affectionne particulièrement. Selon la définition du Larousse, on appelle une “dystopie” le récit d’une “société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné“. Les dystopies sont aussi parfois appelées “contre-utopies”, dans la mesure où ce sont des récits dont le postulat de départ place le lecteur dans une société future (d’où aussi l’appellation “roman d’anticipation”) dominée par un contre-idéal, visant à alerter le lecteur sur des dérives déjà présentes. La plus célèbre dystopie de la littérature reste sûrement 1984 de George Orwell. On classe souvent les dystopies dans le rayon science-fiction, rayon que, comme la BD, j’ai longtemps délaissé… à tort! C’est pourquoi, en ce jour, je souhaiterais parler des trois grandes œuvres dystopiques qui m’ont fait changer d’avis, et m’ont fait aimer ce genre.

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   La première oeuvre dystopique à laquelle j’ai véritablement prêté attention est Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. (J’ai choisi cette couverture car c’est précisément cette édition que j’ai lue). A l’époque, j’étais très curieuse de lire ce livre à cause du titre: 451 degrés fahrenheit étant la température à laquelle un livre commence à se consumer et à s’enflammer. Dans une société future, le gouvernement a prohibé la lecture et la possession de livres. Pour ce faire, les pompiers ne sont plus là pour éteindre les incendies mais, bien au contraire, pour brûler les livres et les maisons de ceux qui résistent et en possèdent encore. Montag est un pompier. Un soir, au détour d’une rue, il rencontre une jeune fille qui lui pose mille questions sur la société et ses contradictions. Hanté par ces discussions, il se remet progressivement en question. Bien qu’il tente de chasser ces idées, le ver est dans le fruit: après avoir trouvé un livre, Montag décide de le cacher et entre peu à peu en révolte. Je n’en dis pas davantage en ce qui concerne le synopsis tant je conseille vivement de le lire afin d’en découvrir par soi-même toutes les subtilités et de pouvoir jouir de ses surprises sans interférence.

      Ce livre a eu un effet incroyable sur ma vision de notre société moderne. Ce qui m’a frappée est que, bien que cet ouvrage n’ait été écrit qu’en 1953, Ray Bradbury entrevoit déjà, à cette époque, les travers de notre époque contemporaine. A titre d’exemple, et au cœur de sa dystopie, il avait déjà imaginé l’invasion des écrans et le recul des livres (et de la culture) qui en découle. Dans sa société, les livres sont formellement interdits, mais les écrans sont partout, à tel point que Montag, le personnage principal, tente un jour d’éviter de poser ses yeux sur eux, sans succès. De même que Bradbury avait déjà inventé les écouteurs, “les coquillages”, qui sont comme greffés sur les gens de cette société future, tant ces derniers (et, en l’occurrence, la femme de Montag) ne s’en séparent jamais.

     A la lecture de cet ouvrage, on ne peut qu’être frappé par le fait que le futur semble nous avoir rattrapés. L’omniprésence des écrans et de la publicité est une réalité aujourd’hui. Ce livre est, en effet, un effrayant miroir du présent: quel frisson de se rendre compte que ce qui représentait une dystopie pour Bradbury au début des années 50 est quasiment devenu notre quotidien.

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      La seconde dystopie qui m’ait marquée est la BD d’Alan Moore, V pour Vendetta (qui coïncide également avec la lecture de mes premières bédés et la découverte de la richesse de ce médium). Après une guerre nucléaire qui a détruit l’Europe et les Etats-Unis et un attentat bactériologique, au Royaume-Uni, un parti fasciste, Norsefire, s’est hissé au pouvoir et a éliminé toutes les libertés individuelles. Un anarchiste du nom de V, personnage directement victime du nouveau régime, au passé mystérieux et arborant le masque de Guy Fawkes, entreprend de renverser le pouvoir en place par vengeance, avec l’aide d’Evey, jeune femme menacée de viol puis d’exécution pour prostitution.

     Cette BD a le mérite d’aborder frontalement la question de la passivité des masses. Elle fait réfléchir à l’exploitation politique de la peur et du besoin de sécurité après des troubles, qui permet à des régimes autoritaires de s’installer. Dans son allocution télévisée, V l’explique clairement:

«Comment est-ce arrivé ? Qui est à blâmer ? Bien sûr, il y a ceux qui sont plus responsables que les autres et qui devront en rendre compte mais… Encore dans un souci de vérité, si vous cherchez un coupable, regardez simplement dans un miroir.Je sais pourquoi vous l’avez fait. Je sais que vous aviez peur. Qui pourrait se vanter du contraire ! Guerre, terreur, maladie. Une myriade de problèmes a contribué à perturber votre jugement et à vous priver de votre bon sens. La peur a pris ce qu’il y a de meilleur en vous. Et dans votre panique vous vous êtes tourné vers Adam Sutler, aujourd’hui Chancelier. Il vous a promis de l’ordre, il vous a promis de la paix. Tout ce qu’il a demandé en échange, c’est votre consentement silencieux et docile. »

      L’auteur met parfaitement en lumière les mécanismes de surveillance mis en place par le gouvernement et qui, force est de le constater, font progressivement partie de nos vies. La BD a été écrite en 1989, sous les affres de l’ère Thatcher qui désespéraient l’auteur (voir la préface). Or, il est assez choquant de remarquer que nombre des crispations et dérives que dénonce l’auteur sont, en réalité, apparues bien après, dans les années 2000, et notamment après les attentats du 11 septembre, ce qui rend la BD que plus pertinente.

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     Enfin, la dernière dystopie que j’ai lue en date, et sûrement l’une des plus célèbres, est Le Meilleur des Mondes d’Huxley. L’histoire se déroule également en Angleterre, à Londres, à une époque où l’Etat est mondial, où l’on se déplace en hélicoptère privé, et où la société est divisée en castes bien distinctes. Après la Guerre de Neuf ans, toute la société est refondée selon les règles de Sa Forderie. Le conditionnement des individus commence avant la “décantation” (ndlr: la naissance), afin que chaque individu soit pleinement satisfait de sa situation même lorsque celui-ci fait partie des plus basses castes. Les individus n’existent pas en tant que tels: ils sont complètement interchangeables et la communauté prime sur la vie individuelle (et ses libertés). Le soma, une drogue légale qui accumule les avantages de l’alcool sans ses inconvénients, les aide à dépasser les petits tracas quotidiens, si tracas il y a, dans la mesure où tout est fait pour divertir et occuper les individus. Dans ce monde futuriste, Bernard et Lénina sont deux Alpha-Plus -l’élite- qui entreprennent de se rendre à la Réserve de Sauvages en vacances. Là-bas, ils font la rencontre de John, un sauvage, qui va bousculer leur quotidien et leurs vies.

      Huxley va très loin dans ses projections. La société qu’il décrit est une dictature du bonheur: les individus ne doivent plus être vulnérables. Ils ne ressentent ni la passion, ni la violence, ni de sentiment amoureux, ni la tristesse… De par le conditionnement, ils n’ont ni père, ni mère, sont incités à multiplier les conquêtes (ce livre d’Eva Ilouz met, par ailleurs, en évidence cet aspect de notre société contemporaine), et sont étroitement surveillés par les autorités. Les livres sont interdits (il est intéressant d’observer que cela semble être une marotte dans les dystopies), les religions sont éradiquées, ainsi que tout ce qui peut entraver l’épanouissement des individus. Huxley semble mettre en garde contre la déshumanisation qu’induit le progrès technologique. Dans la deuxième partie du livre, via son personnage John (sauvage élevé hors de cette civilisation et dont l’éducation se cantonne aux vers de Shakespeare), Huxley confronte la raison à la passion, le désir à l’amour, et l’inné à l’acquis pour mieux mettre en évidence la vacuité d’un monde aseptisé.

      De toute évidence, ces trois œuvres représentent un tout petit aperçu de ce que ce genre littéraire a pu produire. De nombreux autres ouvrages méritent que l’on y prête attention: du célébrissime 1984 d’Orwell évidemment, en passant par La Kallocaïne de Karin Boye. Certaines dystopies sont également nées au cinéma: c’est le cas de Metropolis de Fritz Lang que l’on ne présente plus, ou de l’excellent Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol. Il s’agit donc incontestablement d’un genre riche et pluriel. Les dystopies sont éminemment politiques, c’est aussi (et surtout!) pour cela qu’elles me passionnent.

      Néanmoins, ce genre n’est pas exempt de toute critique. En rédigeant et en mûrissant cet article, m’est arrivée une expérience singulière qui m’a incitée à m’interroger sur le caractère foncièrement conservateur et réactionnaire inhérent aux dystopies. En nous présentant un futur qui est le résultat direct de la dérive des progrès technologiques et sociaux, la réaction qui s’impose en premier lieu au lecteur est précisément le rejet et la réaction.

      Je me suis donc demandé: les dystopies rendent-elles réactionnaire? J’ai entrepris de faire quelques recherches sur le sujet et me suis rendue compte que ce fut (et demeure) la principale critique adressée au livre 1984 d’Orwell en 1948 par Nadia Khouri, pour qui les dystopies sont, par nature, “nihilistes et réactionnaires”: ” À l’instar des autres anti-utopies, 1984 organise toute sa rhétorique pour s’en prendre aux forces historiques montantes qui menacent de détruire les structures et les principes traditionnels ». Comment, en effet, ne pas se sentir comme le “Zemmour” de ce monde futur que l’auteur nous présente et qui nous rebute? L’auteur Régis Messac a même publié un livre traitant de cette question en 1937.

      Qu’on se comprenne bien: il ne s’agit pas d’excuser et légitimer les totalitarismes qui sont souvent l’objet d’étude privilégié dans les dystopies. Cette réflexion a émergé à la lecture du Meilleur des Mondes d’Huxley. Dans l’ouvrage d’Huxley, les bébés ne sont plus conçus naturellement mais directement engendrés dans des éprouvettes: il est du ressort de l’Etat (et de l’Etat seulement) de gérer les naissances et de conditionner les futurs bébés selon leur classe sociale future. A l’heure de débats houleux en France pour le droit des couples à avoir recours à la GPA et à la PMA pour fonder une famille, (voire même le débat sur la congélation d’ovocytes mise en place par Facebook et Apple pour les femmes souhaitant faire carrière avant d’enfanter), cela m’a fait tilt. A titre personnel, je suis progressiste. Je suis donc favorable au vote sur l’autorisation de la GPA et PMA en France (la Belgique a voté en faveur de ces dispositifs il y a bien longtemps sans que les dérives que l’on fait miroiter en France ne se soient produites). Pourtant, en lisant Huxley, ma première réaction face à cette société funeste où les bébés sont conçus artificiellement a été une réaction de rejet: “les reproductions vivipares (prohibées dans le livre) sont bien mieux” se surprend-on à penser. (Car c’est bien l’objet du livre: dénoncer des potentiels développements technologiques futurs afin d’en mesurer la gravité et la dérive). Or, cela va à rebours de mes idées en temps normal. J’avais donc l’impression d’être le “Zemmour” du futur et du monde imaginé par Huxley. Ce qui est un sentiment pour le moins troublant pour quelqu’un qui en fustige les idées.

      L’utopie des uns peut être la dystopie des autres. Cet aphorisme est, certes, un peu simpliste, mais il résume assez bien comment on peut recevoir une dystopie. Je pense que ce genre s’attache à montrer que l’Homme doit garder et protéger ses valeurs (attachement à la culture, à la démocratie et aux libertés fondamentales) face aux bouleversements que peuvent induire les progrès technologiques. Bien que les dystopies aient pour but de révéler et d’interroger sur des dérives déjà présentes, les fins de ces ouvrages sont ouvertes et optimistes, comme pour suggérer que, même si le futur ne s’annonce pas brillant, tout espoir n’est pas perdu.

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2 thoughts on “Les dystopies

  1. Super article je voulais en un faire sur le même sujet parce que la dystopie est mon genre préféré. Sinon j’ai adoré V pour vendetta. Passe sur mon blog a l’occasion

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