Quai d’Orsay: Chroniques Diplomatiques – Christophe Blain et Abel Lanzac

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    La semaine dernière, j’ai terminé la lecture de Quai d’Orsay: Chroniques Diplomatiques, cette célèbre BD récompensée à Angoulême en 2013, scénarisée par Abel Lanzac (Antonin Baudry in real life), et inspirée de son expérience au Ministère des Affaires Etrangères entre 2002 et 2004. Ici, Arthur Vlaminck, jeune doctorant, est embauché pour s’occuper du “langage” du Ministre, Alexandre Taillard de Vorms (dont la ressemblance avec Dominique de Villepin n’est donc pas totalement fortuite). C’est donc la BD idéale pour moi car elle marie la BD et la politique internationale, deux domaines que je surveille d’assez près.

   Cette BD est une plongée au cœur des coulisses du Ministère des Affaires Etrangères, où le jeune Vlaminck affronte les déconvenues et les joies d’intégrer ce haut lieu de la diplomatie française: tantôt désorienté lorsque le ministre rejette son discours sans l’avoir lu, tantôt fatigué et nerveux lorsqu’il doit rédiger un discours avec des informations complètement contradictoires, il est néanmoins toujours excité et conscient de l’importance de sa fonction et émerveillé par les envolées de son ministre.

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    C’est surtout l’occasion de découvrir comment fonctionne le Ministère, sans, cependant, en dire trop et entrer dans les détails par souci de confidentialité. A l’arrivée d’Arthur, le Ministère est, en effet, en proie aux plus grandes difficultés diplomatiques concernant l’affaire du Lousdem, pays imaginaire directement inspiré de l’Irak. Les Etats-Unis souhaitent intervenir militairement mais la France, via son Ministre Taillard de Vorms, est réticente et préfère temporiser. C’est donc toute la tension sous-jacente à l’intervention en Irak qui est ainsi dévoilée. On découvre l’importance des mots, des bons concepts, et le savoir-faire dans le souci de ne pas froisser les alliés de la France dans ce contexte international délicat. Le lecteur voit ainsi Taillard de Vorms, Vlaminck et toute l’équipe du ministre se démener à l’Assemblée Générale des Nations Unies.

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      Les aventures (ou mésaventures) d’Arthur Vlaminck permettent également de mettre en lumière toute une galerie de personnages qui ont tous un rôle à jouer au sein du Ministère: de Maupas, le directeur de cabinet sans qui le Ministère ne tiendrait pas debout, au conseiller Moyen-Orient Cahut, ou à la conseillère Afrique Dumontheil. Tous sont là, entièrement dévoués à répondre aux exigences du ministre qui sait exactement où il va. Le personnage du ministre Taillard de Vorms est d’ailleurs -il ne peut en être autrement- mon personnage préféré. Exigeant, cultivé, hyperactif, -ses allées et venues sont toujours accompagnées d’un “Vlooon” soulignant sa vivacité et son mouvement permanent- il parle crûment et sans détour. Son ministère a du mal à suivre son rythme. Je ne trouve pas que son portrait soit une caricature: il s’agit d’un ministre affairé et pointilleux qui souhaite donner de la France la meilleure image. J’ignore si le vrai Dominique de Villepin est fidèle à ce qui est dit et montré de lui dans la BD, mais en tout cas, celui de la BD me plaît beaucoup. J’ai beaucoup ri à ses grandes citations, ses stabilos, et son énergie débordante.

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      Dans le deuxième tome, l’affaire du Lousdem devient sérieuse, tout le ministère est mobilisé pour faire peser la voix de la France à l’ONU sans braquer l’allié américain. Tout le jeu subtil des négociations est mis en évidence, et notamment la préparation minutieuse de la résolution française à laquelle on essaie de rallier plusieurs autres pays pour peser aux Nations Unies. Notre Arthur Vlaminck n’a plus de temps à lui, ni pour sa petite amie d’ailleurs, tant l’équipe du ministère s’emploie à régler le dossier du Lousdem qui absorbe toute son énergie. De nouveau, on y voit un Taillard de Vorms à la recherche de la bonne formule pour ses interventions taillées sur mesure et aux idées flamboyantes qu’Arthur s’efforce de traduire en discours.

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         La série se termine par le célèbre discours du 14 février, à l’ONU. Taillard de Vorms y énonce son discours défendant la paix et positionnant la France contre l’intervention armée au Lousdem. A la fin du discours, l’auditoire du Conseil de Sécurité applaudit, chose extrêmement rare dans cette enceinte. Arthur, regardant l’intervention de son ministre à la télé, laisse échapper quelques larmes d’émotion et de décompression.

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      A titre personnel, j’ai trouvé cette BD excellente. L’univers du Quai d’Orsay ne pouvait que me plaire, et les personnages, bien qu’au plus haut niveau parmi les hauts fonctionnaires, sont très bien exploités. On en apprend énormément sur les rouages de la grosse machine qu’est un ministère et on suit Vlaminck en débutant comme lui: on découvre la personnalité tonitruante de Taillard de Vorms avec lui, on arpente les couloirs à son pas, on côtoie tout le petit monde des conseillers avec ses perceptions. Les répliques sont cultes, l’humour et l’absurde distillés au long des cases autour de Taillard de Vorms apportent une légèreté au récit alors qu’on est quand même “à la veille d’une troisième guerre mondiale”. Le rythme est aussi très bien travaillé. La fin du premier tome est toute en accélération ce qui dynamise le récit et permet d’appliquer les principes mêmes du ministre à la narration de la BD. Le dessin de Christophe Blain est absolument réussi. Grâce à l’accent mis sur les mouvements, on ressent nettement l’ambiance d’un ministère sous tension permanente à un moment charnière de la politique étrangère française. Le ministre qui s’agite, arrive et repart comme un coup de vent, assène ses grands principes avec les poings, tout est retranscrit de façon très crédible et ajoute un potentiel humoristique irrésistible. Le trait est tonique et nerveux. On a l’impression d’être en plein courant d’air à l’intérieur même du ministère! Encore une fois, cette série démontre la puissance et le potentiel incroyables de la BD à transmettre et à communiquer.

       Evidemment, comment lire cette BD aujourd’hui et ne pas entendre l’écho avec les actualités et la coalition menée par les Etats-Unis contre l’Etat Islamique en Irak… que la France a rejoint sans tergiverser. Dix ans après ce moment historique de la diplomatie française, on voit que l’intervention américaine, à rebours de ce qui avait été décidé aux Nations Unies, a plongé ce pays dans le chaos, a laissé et laissera encore, sans doute, des stigmates dans les décennies à venir. Dominique de Villepin s’est prononcé contre cette coalition récemment dans une tribune, et il est en effet difficile de ne pas y voir un travail de sape de ce qui a été (durement?) gagné en 2003.

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5 thoughts on “Quai d’Orsay: Chroniques Diplomatiques – Christophe Blain et Abel Lanzac

  1. Une excellente BD qui se détachaient complétement de ce qui se faisait ! Comme tu le dis, une narration aux petits oignons avec un humour fin et un dessin surprenant mais puissant. On sent tellement bien la pression que pendant ma première lecture je me sentais tendue, comme pressée de finir la BD au plus vite. As tu vu le film qu’en a fait Bertrand Tavernier ?

    • Mais oui, moi aussi, totalement! J’ai lu le premier tome d’une traite, sans savoir m’arrêter, avec un rythme ultra soutenu, comme à bout de souffle!
      C’est dingue alors à quel point c’est bien écrit et bien amené! J’ai vu le film aussi, mais -comme toujours quand je lis les livres avant de regarder les films- j’ai été un peu déçue: le montage n’était pas aussi dynamique (sauf sur la fin) et je n’ai pas tellement accroché à Thierry Lhermitte en Taillard de Vorms… Et toi, tu as aimé le film?

      • Je ne l’ai pas vu pour un peu la raison que tu dis. J’avais trop peur d’être déçue et je n’étais pas du tout convaincue par le casting. Alors je préfère rester sur le ressentit que m’a laissé la BD sans être parasité par ce que peut apporter ou casser le film. J’en ai eu des retours assez mitigés donc ça ne m’a pas plus motivé à le voir mais j’étais intérressée d’avoir ton avis.

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