La France Périphérique – Christophe Guilluy

guilluy

 

       Je n’ai pas pu m’empêcher: j’ai acheté le dernier livre de Christophe Guilluy dont tout le monde parle. L’auteur, célèbre géographe, s’était déjà fait remarquer grâce à son ouvrage Fractures françaises, unanimement salué en 2010. A croire qu’il a fait de l’étude des “catégories populaires” son fonds de commerce. Il faut dire qu’après les résultats des élections municipales et européennes (et sénatoriales) de cette année et l’explosion du Front National en France, il est plus que jamais nécessaire et urgent de comprendre les dynamiques qui se cachent derrière une telle mutation électorale qui impactera bientôt, sans doute, l’échelon national.

     Je suis moi-même circonspecte, atterrée, et démunie devant la progression du FN en France. Les scores toujours plus élevés qu’il enregistre m’effraient pour l’avenir de la France. Je suis donc avide d’explications et d’études qui diagnostiquent froidement les raisons d’un tel essor, et lire ce livre participe de cette démarche.

       Christophe Guilluy entreprend d’analyser la nouvelle géographie sociale de la France afin de mieux en capter la sociologie électorale qui fait pencher la balance en faveur du FN dans des régions où il était complètement absent jusqu’à récemment. Dès l’introduction, Guilluy expose son constat: “deux France se font face” et s’opposent sans se comprendre. D’une part, les gagnants de la mondialisation, bien intégrés à l’économie-monde car très qualifiés et investissant les grandes villes, mobiles, qui participent à la création des deux-tiers du PIB national, ou les banlieues intégrées qui ont un potentiel de reconversion assez important. D’autre part, les perdants de la mondialisation, la fameuse “France périphérique”, que l’auteur décrit comme “la France des plans sociaux” c’est-à-dire les populations sédentaires qui subissent directement la mondialisation de par leurs emplois peu qualifiés dans des industries ou des zones rurales en net recul, dont le malaise gagne les petites et moyennes villes.

      Ce que Guilluy affirme en premier lieu est que la classe moyenne n’existe plus en France depuis dix ans. Il s’agit d’un mythe, qui a été créé et qui a existé pendant les Trente Glorieuses, mais que les partis de gouvernement cherchent à faire perdurer malgré son apparente disparition afin de “légitimer des choix économiques et sociétaux au nom d’une majorité imaginaire”. De par la disparition de la classe moyenne, l’auteur argumente que le vieux clivage gauche-droite est caduc. De la même façon, Guilluy affirme que les vieilles dichotomies géographiques, qui étaient de parfaits outils conceptuels jusqu’à maintenant, sont devenus totalement obsolètes. Ainsi, il n’est, selon lui, plus question d’opposer la ville à la campagne et l’urbain au rural: les fractures d’aujourd’hui sont sans précédent et beaucoup plus transversales. Force est de constater, néanmoins, qu’il ne rejette pas le vieux concept des rapports entre centre et périphérie (développé par Werner Sombart ou Immanuel Wallerstein). A l’aide d’un indicateur dit de “fragilité”, l’auteur esquisse des cartes illustrant la répartition spatiale des “deux France” et les compare à l’implantation des nouveaux bastions du FN en constatant que tout concorde. Le but est donc de comprendre quelles sont les populations qui, désormais, votent pour le FN et quelles sont les logiques qui déterminent un tel vote.

      Quelles sont ces deux France qui s’opposent? D’une part, la France des métropoles, celle des grandes villes où l’emploi est dynamique, et qui ne pâtit donc pas de la mondialisation. Sa population, bien que souvent diverse, est majoritairement représentée par les cadres et les catégories socio-professionnelles supérieures. C’est cette France, selon Guilluy, qui vote encore pour les partis de gouvernement PS et UMP (avec les retraités et les fonctionnaires), car ces partis relaient leurs intérêts qui exigent un accroissement de la mondialisation. D’autre part, la France “périphérique”, celle des campagnes certes, mais aussi des zones périurbaines et des villes petites à moyennes. C’est cette dernière qui s’éloigne dramatiquement, selon l’auteur, des partis de gouvernement car elle ne bénéficie pas des effets de la mondialisation: au contraire elle les subit et les gère seule. Il s’agit des bonnets rouges de Bretagne dont les industries agroalimentaires ferment les unes après les autres de par la féroce concurrence internationale, des plans sociaux (que l’auteur recense pour une partie), des classes moyennes du périurbain subi c’est-à-dire les zones où certains Français se sont installés, selon Guilluy (j’insiste sur le “selon Guilluy”), pour accéder à la propriété et “éviter la cohabitation avec les populations immigrées”. Comme le précise Guilluy, “la poussée du vote FN […] est le fruit d’une insécurité sociale objective mais aussi le fruit d’une histoire, celle de l’échec de la cohabitation avec les populations immigrées”. Il s’agit également des territoires “ruralo-industriels”, où les anciennes industries s’étaient implantées, jadis, attirées par le prix du foncier, mais qui, après quelques décennies de désindustrialisation, ont été complètement délaissés. Ainsi, comme le constate Guilluy, les villes qui ont expérimenté la forte poussée du FN se situent dans cette France périphérique, où l’on peut distinguer trois types de FN: le “FN du Nord”, résultat d’une précarisation sociale, le “FN du Sud”, issu des tensions identitaires, et le “FN de l’Ouest”, fruit de la crise d’un secteur hyper-productiviste.

     Ce que nous permet de comprendre Guilluy est, qu’en effet, le vote FN est désormais multiple et pluricausal. Pour autant, ce n’est pas la seule forme de “résistance politique “vis-à-vis des partis acquis à la mondialisation qu’ont adopté les zones en difficulté. Certains départements (comme l’Allier, le Cher, la Creuse ou la Nièvre) ont mis en place une contre-politique -qui se développe, selon l’auteur, en une “contre-société”- appelée “les nouvelles ruralités”, afin de mieux cerner les besoins de ces territoires périphériques et d’y implanter une nouvelle forme de “relocalisation” des activités en circuit court. Guilluy souligne l’importance symbolique de cette initiative qui se développe en dehors des institutions et qui révèle la volonté de cette périphérie “de s’affranchir par le bas du discours dominant”.

     Outre s’interroger sur le succès du FN, Guilluy analyse les raisons du recul latent des partis de gouvernement (UMP et PS) et étudie leur sociologie. Selon lui, l’électorat de l’UMP est majoritairement composé de retraités et de cadres supérieurs. L’électorat du PS, quant à lui, est composé de retraités, de cadres supérieurs dits “bobos”, et de fonctionnaires. Ces deux partis représentent donc essentiellement les gagnants de la mondialisation et ceux qui en sont protégés. Et, comme le souligne l’auteur, cela va en s’accentuant, dans la mesure où le vieillissement de la population sera croissant dans ces prochaines années. Or le vote FN est de plus en plus représenté par des jeunes de moins de 30 ans, actifs, dans des zones peu ou pas intégrées à l’économie-monde. Grâce à une nouvelle sociologie développée par Marine Le Pen, il capte donc le vote des nouvelles classes populaires.

     Après avoir étudié tous ces aspects importants de la nouvelle géographie sociale en train de se développer, toute la seconde partie du livre est consacrée à la “question identitaire”. Selon Guilluy, l’autre aspect majeur de la montée du vote FN est la gestion et la cohabitation avec les populations immigrées. L’auteur met en avant le besoin et la nécessité, pour les populations de la France périphérique, d’un retour au “village” c’est-à-dire à l’entre-soi, au repli, qui est “un contre-modèle à la société mobile et mondialisée” et “une réponse concrète des catégories modestes à l’insécurité sociale et culturelle”. Selon lui, les classes dirigeantes imposent aux classes modestes une cohabitation qu’elles-mêmes ne parviennent pas à gérer. Guilluy insiste sur le fait que le rejet de l’immigration n’est pas une spécificité française en présentant les chiffres d’autres pays, mais aussi en analysant la peur naturelle de “devenir minoritaire”, peur qui anime autant les Français modestes que la classe populaire algérienne vis-à-vis du migrant subsaharien, que les catégories populaires d’Israël vis-vis des migrants africains. De ce fait, Guilluy observe que les populations autochtones et immigrées, ne sachant cohabiter et vivre ensemble, se séparent l’une de l’autre et s’évitent. Ce séparatisme est, selon lui, une manifestation du refus du conflit, une “réponse pragmatique et pacifique à l’évolution démographique”. Ce séparatisme débouche sur la création de “frontières invisibles” et l’émergence d’un hinterland. Cet hinterland en entraîne d’autres, et plusieurs hinterlands coexistent. C’est pourquoi, selon Guilluy, les drapeaux israéliens, algériens ou tunisiens flottent parfois en France, car chacun se réfugie dans son hinterland culturel dans une forme de “désaffiliation nationale qui confirme non seulement la fin d’un modèle français d’assimilation mais aussi la nécessité qu’éprouvent les individus de bâtir un hinterland culturel, un “village”, susceptible de répondre à l’insécurité culturelle que génère mécaniquement la société multiculturelle”.

      Enfin, résultat de cette coexistence d’hinterlands (plutôt que “cohabitation”), nombreuses politiques de la ville ont mis en place un système d’aides sociales aux populations fragiles de la ville, souvent immigrées, dont se sentent exclus les Français de la France périphérique. En résulte une méfiance vis-à-vis de l’Etat-providence et le développement d’un sentiment général d’assistanat. L’aide au logement et le développement de logements sociaux est symptomatique de ces prestations sociales dont les Français de la France périphérique se sentent exclus. Et c’est ainsi, affirme Guilluy, que “67% des Français estiment que l’on en fait plus pour les immigrés que pour eux”. L’auteur conclut néanmoins en mettant en garde contre la remise en cause de la légitimité de l’Etat-providence qui sera fatale à ceux qui en ont pourtant le plus besoin.

      Le contenu du livre est donc dense: on brasse un nombre de paramètres assez conséquent et le portrait des deux France est complet. Le fait que l’analyse que conduit l’auteur soit basée sur les résultats des récentes élections municipales et européennes est un véritable apport et est le gros point positif de l’ouvrage, dans la mesure où l’étude est très ancrée dans la réalité présente. De toute évidence, la fracture que décrit Guilluy est prégnante et n’échappe à personne. On cerne très clairement quelles sont ces zones délaissées que le vote FN séduit. Je fais partie de celles et ceux qui pensent que le FN fait son lit sur un vote de contestation, certes, mais aussi sur des frustrations qui, parfois, y trouvent une adhésion qu’il faut savoir décrypter. C’est ce que fait parfaitement Guilluy. La première partie, celle du constat “à froid”, m’a donc beaucoup plu.

      En revanche, j’ai été nettement moins séduite par la seconde partie qui porte sur la “question identitaire”. Asséner que la cohabitation multiculturelle est impossible et mettre en avant le concept d'”insécurité culturelle” (qui n’est véritablement défini qu’une bonne dizaine de pages après que celui-ci soit employé!) ne m’a pas convaincue, voire a éveillé mon scepticisme, et a beaucoup atténué l’enthousiasme de la lecture. Malgré des arguments percutants, audibles, et recevables sur le fait minoritaire et la peur rationnelle et naturelle que celui-ci engendre, je ne me résous pas au défaitisme péremptoire de l’auteur. A vrai dire, la sous-partie consacrée à Israël m’a même complètement dérangée: Guilluy “excuse” quand même le comportement d’un gouvernement d’extrême droite et d’un Etat ségrégationniste au nom d’une volonté -supposée légitime- d’être entre soi. Pourtant, j’ai moi-même travaillé sur la montée des régionalismes en Europe, intimement liée à la mondialisation et à ce besoin de retour au local, mais je n’ai pu m’empêcher de bondir à la lecture de ce chapitre, qui, pour moi, montre les limites d’une telle réflexion. Bien que je ne partage pas ce besoin d’un retour au “village” (je dois être une de ces “bobos” que l’auteur vilipende), je reconnais et peux comprendre que la cohabitation avec des populations de croyances différentes peut s’avérer délicate car basée sur un désaccord irréductible qu’est la religion : comme l’avait souligné Amin Maalouf: les appartenances religieuses sont immuables. Cela ne m’empêche pas d’avoir été choquée par cette partie du livre.

      De ce fait, je me dis que Guilluy est peut-être l’avocat du diable dans cet ouvrage: il touche à des thématiques explosives certes, mais ce qu’il a à dire doit être dit, même si je ne suis pas d’accord avec son analyse sur certains points cruciaux. J’ai lu ce livre avec un vif esprit critique (surtout sur la deuxième partie donc), et, au final, je suis partagée entre la perspective très sombre d’une réalité qui s’impose à nous (le vivre ensemble est une chimère, la séparation des populations annonce un affrontement direct à venir), et l’angélisme un peu naïf, la “bien pensance”, qui fait espérer que le vivre ensemble est tout à fait possible et qui explique que l’on cherche des boucs émissaires en temps de crise et de difficultés économiques. En réalité, je pense que la vérité doit être entre les deux.

      Néanmoins, outre la question identitaire, un autre aspect du livre m’a dérangée. Par son analyse, Guilluy décomplexe l’électorat FN. Non pas que je pense que les électeurs de Marine Le Pen n’aient pas des raisons fondées (à défaut d’être “bonnes”) de voter pour elle, mais l’auteur décrit le FN comme étant un parti ayant un programme cohérent, alors qu’il ne faut pas oublier (et cela mériterait d’être davantage souligné dans les médias) que le discours économique du FN était ouvertement libéral entre les années 70 et 2000. Guilluy reconnaît pourtant que Marine Le Pen a transformé la sociologie électorale de son parti, mais il ne dit pas pour autant que son virage à 180 degrés sur le plan économique est le signe flagrant de son opportunisme. Il refuse même d’y voir du populisme! De même, Guilluy présente une très bonne analyse de la sociologie électorale du FN, mais n’évalue pas la faisabilité et le réalisme de son programme qui attire cet électorat populaire, ni sa capacité réelle à améliorer leur situation et à les sortir de l’ornière économique. Il est vrai qu’en tant que géographe, ce n’est pas son propos. Certes. Mais, dans ce cas, c’est au lecteur de faire l’effort de s’interroger et de discerner ce qui relève d’un vrai programme-solution ou d’un leurre électoraliste. Enfin, je dois reconnaître avoir été déçue par la faible profondeur des démonstrations: il est évident qu’ici, nous n’avons pas affaire à un ouvrage digne de grands géographes tels qu’André Siegfried, dont les analyses enlevées s’appuient sur des chapitres entiers de relevés de résultats d’élections et de statistiques qui donnent une vraie assise à leurs propos.

       Par conséquent, je ne sais pas vraiment comment me positionner par rapport à ce livre. Les ouvrages déclinistes, défaitistes, et dépressionnistes sont dans l’air du temps. L’effrayant Suicide Français d’Eric Zemmour, dont je viens de mesurer le succès, s’inscrit également dans cette vague. Ce qui m’effraie au plus point pour 2017…

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