La Fantaisie des Dieux: Rwanda 1994 – Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry

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 Il n’y avait plus de mots. Juste ce silence.

Epais, lourd. C’était un génocide, celui

des Tutsis du Rwanda, le troisième du XXème siècle.

Il faisait beau, il faisait chaud. 

Nous avions pénétré le monde du grand secret.

Sur les collines de Bisesero, des instituteurs tuaient leurs élèves,

des policiers menaient la battue.

C’était la “grande moisson”.

François Mitterrand niait “le crime des crimes”.

Comment raconter?

     Patrick de Saint-Exupéry est le co-fondateur et rédacteur en chef de la revue XXI. En 1994, présent sur place en tant que journaliste pour Le Figaro, il est témoin du génocide rwandais. C’est peu dire que cette expérience l’a profondément marqué: après avoir publié plusieurs ouvrages sur le sujet, il est le co-auteur de cette BD à l’occasion du vingtième anniversaire de cette tragédie.

     Cette BD aborde une question centrale qui hante Patrick de Saint-Exupéry: la part de responsabilité de la France dans le génocide qui a fait plus de 800 000 victimes Tutsis entre avril et juillet 1994.

      La BD s’ouvre sur la preuve que l’Elysée était au courant des atrocités commises au Rwanda bien avant que François Mitterrand ne décide d’intervenir: un télégramme de l’Ambassadeur de France à Kigali met en garde le président sur les risques d’une “élimination totale des Tutsis” dès le 15 octobre 1990 (!). Ainsi, dès les premières pages, l’auteur dénonce l’inaction et l’ambiguïté du rôle de la France qui, proche du pouvoir Hutu en place (“des alliés, la famille“), laisse faire et reste immobile pendant deux longs mois, avant de décider bien tardivement de lancer l’opération Turquoise. L’auteur met, par ailleurs, volontairement en exergue de l’ouvrage cette phrase ahurissante attribuée à François Mitterrand: “Dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas trop important“. Le ton est donné.

     Patrick de Saint-Exupéry raconte la surprise des forces françaises lors de leur arrivée au Rwanda: celles-ci sont saluées et acclamées par les assassins Hutus. Suivant les lignes françaises au plus fort du conflit, l’auteur est notamment présent à Nyagurati lorsqu’un Hutu vient à la rencontre des soldats français, et avoue, sans scrupule, avoir tué froidement une cinquantaine de Tutsis et incendié plusieurs maisons. Un professeur reconnait également avoir tué des enfants.

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     Les journalistes et les soldats restent sans mot devant ces personnes qui revendiquent leurs crimes: “Jamais on n’avait vu ça! C’était dégueulasse. De la folie totale. L’auteur s’interroge et nous invite à nous interroger également sur le rôle que peut avoir eu la France quand il déclare: “Ils étaient sûrs que nous venions les aider à finir le travail“.

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     Patrick de Saint-Exupéry évoque les ordres confus que reçoit l’armée française et revient sur des témoignages de victimes des attaques hutus: l’incendie de l’église Home Saint Jean dans laquelle s’étaient réfugiés des Tutsis, la mise à sac des villages… Puis, surviennent les événements de Bisesero sur lesquels l’auteur met l’accent et qui appuient la thèse du soutien français au régime génocidaire Hutu, même pendant l’opération Turquoise, et qui feront l’objet d’une polémique en France. Sur les collines de Bisesero dans la région de Kibuye, les soldats français ont découvert des milliers de rescapés et résistants Tutsis qui se cachaient dans les arbres pour échapper à leurs assaillants. Cependant, au lieu de prévenir sa hiérarchie et sauver tous les rescapés la nuit même, le Lieutenant-colonel Diego leur a promis de revenir deux jours plus tard. Lorsqu’en effet, des renforts reviennent deux jours plus tard, la moitié des résistants avaient été massacrés. Ceci est, de toute évidence, la version que défend l’auteur. En réalité, plusieurs versions co-existent et l’affaire est devenue judiciaire en France depuis 2005.

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     L’autre moment fort de cette BD intervient lorsque les militaires français arrivent sur les lieux trois jours plus tard. En constatant les victimes par milliers sur la colline, “un champs d’extermination à ciel ouvert“, un gendarme du GIGN s’effondre en réalisant qu’il avait été envoyé au Rwanda l’année précédente pour former la garde présidentielle dans les rangs de laquelle se trouvaient désormais les assassins. La réaction du journaliste est sans demi-mesure: “Ce qu’impliquait l’aveu du gendarme me dépassait. Que des soldats de mon pays aient pu instruire, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXème siècle me paraissait incompréhensible. Aberrant. Ahurissant. Mon pays n’était pas ainsi. Son armée n’était pas ainsi. Nous ne sommes pas ainsi“.

      Cette BD tente de mettre en lumière le rôle joué par la France dans cette tragédie qui fait toujours polémique malgré une mise à distance de vingt ans. Elle révèle l’omerta qui règne sur le sujet et la difficulté de démêler le vrai du faux dans la pléthore de versions officielles et/ou officieuses. Pour l’auteur, il ne fait aucun doute que les hautes autorités de l’Etat savaient mais se sont laissées berner par “leur allié” hutu. Il en veut pour preuve les innombrables comptes-rendus restés sans réponse, les ordres diffus, et le malaise des militaires, qui sont dépeints comme désarmés et complètement dépassés. Certaines planches plongent l’auteur dans l’eau où il tente de faire le tri dans ses réflexions sur ce qui l’entoure et aborde la duplicité des autorités françaises, et la question de la responsabilité de la colonisation. Comme dans de nombreuses autres bédés qui abordent des thèmes lourds, les aquarelles d’Hippolyte adoucissent le récit sombre et lourd des tueries. On apprécie les planches qui illustrent magnifiquement la végétation abondante et verdoyante d’Afrique Centrale, même si elles sont en contraste direct avec les atrocités qui s’y sont déroulées. De façon originale, des photos en noir et blanc de certains lieux où se sont déroulés des épisodes tragiques sont insérées au milieu des cases, comme pour inscrire le récit dans la réalité.

      Chaque nouvelle BD reportage me convainc un peu plus du potentiel de ce médium.

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