Dire Non – Edwy Plenel

9782359492873FS

 

     Voici un livre qui m’a été donné et que j’ai lu en deux jours (il y a deux mois). Je ne pensais pas le lire de sitôt, mais le fait qu’il m’ait été donné a précipité la lecture. Je l’ai donc lu un peu par hasard. Evidemment, avec ce livre, on retourne dans la politique pure: celle des désillusions du gouvernement socialiste de François Hollande et de son corollaire, la dangereuse montée en puissance du Front National.

     Comme le titre l’annonce de façon très éloquente, Edwy Plenel (célèbre directeur de Mediapart) invite le lecteur à dire non, c’est-à-dire à ne pas considérer la succession de crises et l’accumulation des inégalités comme une fatalité, mais, au contraire, à agir en politique, et à devenir des citoyens investis qui s’engagent et n’attendent pas l’homme providentiel (ou la femme, d’ailleurs) qui viendra les délivrer des crises multiples que traverse la France. Ainsi, l’auteur s’insurge, il interpelle le lecteur, l’exhorte à agir, et, par son livre, espère appeler au sursaut. Comme il le souligne, de façon tout à fait significative, il cite Gramsci: “Je hais les indifférents”. Selon lui, les citoyens se doivent d’agir pour faire reculer “les monstres” qui sont sortis de l’abîme où ils étaient pourtant condamnés à demeurer, à savoir les partis d’extrême droite, avec le FN en première ligne. Ces partis, et ce parti précisément, surfe(nt) sur la vague de la crise de 2008 et des difficultés qui en découlent et secouent la France en réveillant des haines ancestrales que l’on croyait disparues depuis longtemps. Edwy Plenel déplore le manque d’audace de notre époque qui en exige pourtant énormément, et condamne la classe dirigeante négligente qui n’a pas répondu et est restée sourde aux premiers scrutins faisant gagner le FN (élections européennes de 1984).

     En premier lieu, et pour expliquer cette monotonie politique qui semble accabler la France, l’auteur accuse les institutions de la Cinquième République. Celles-ci sont, à ses yeux, les premières coupables des dérèglements politiques français. Obsolètes, issues d’un autre temps, elles paralysent la démocratie (car, précisément, imaginées par Charles De Gaulle, qui avait une idée toute particulière de concevoir ladite démocratie) et débouchent sur un présidentialisme pathologique et particulièrement inadapté (voire incompatible) aux idéaux socialistes. Plenel en veut pour preuve le fait même que François Mitterrand ait dit à leur propos: “Dangereuses avant moi, elles le seront toujours après”, et qui lui avait inspiré son célèbre ouvrage Le Coup d’Etat Permanent en 1964. Le présidentialisme des institutions de la Cinquième République confisque le pouvoir et met en échec le principe démocratique qui anime l’idée socialiste. Or, Plenel insiste, seule la restauration d’une véritable démocratie fonctionnelle, basée sur un partage plus équitable des pouvoirs, peut enrayer le sentiment désabusé des citoyens et raviver la confiance que ceux-ci ont envers leurs représentants. De même, comme le constate l’auteur, les institutions ont professionnalisé à un très haut degré le corps politique qui s’est rapidement détaché de sa base et a évolué vers une compétence de gestion, dépourvue d’idéologie et d’essence politique. L’auteur rappelle pourtant -un peu à l’instar d’Ernest Renan et son célèbre “plébiscite de tous les jours”- que la République doit se réinventer sans cesse, être en mouvement, et non être grippée comme elle peut l’être aujourd’hui, prisonnière de ses propres institutions.

     L’auteur identifie un deuxième mal de la France aujourd’hui: la présidence de Nicolas Sarkozy. Evidemment, on connait Edwy Plenel comme étant l’un des plus féroces adversaires de Nicolas Sarkozy, on craint donc une sous-partie empreinte d’anti-sarkozysme primaire. Edwy Plenel échappe à cet écueil en mettant la présidence de Sarkozy en perspective avec le mal profond qui ronge la société française aujourd’hui: le racisme, la xénophobie et les relents conservateurs qui menacent le vivre ensemble. La présidence de Sarkozy a introduit un précédent, et représente une “bifurcation de la droite républicaine”. En effet, l’auteur fait ici référence au discours anti-immigration et stigmatisant qui ont marqué les années de son passage au pouvoir, qui ont complètement désinhibé les plus xénophobes et ont délié les langues. Création d’un ministère de l’identité nationale, chasse aux Roms (le tristement célèbre discours de Grenoble de juillet 2010), autant d’hérésies républicaines qui ont fait de la République une tradition et non plus une invention. Comme le souligne et le regrette amèrement Plenel, ces idéologies conservatrices ne sont pas seulement une tactique électorale, “mais des forces actives” au sein de notre société. Edwy Plenel reproche, à juste titre il me semble, à Sarkozy d’avoir “franchi ce pas, symboliquement immense” à tel point que “le nouveau pouvoir socialiste n’a pas su enrayer la machine infernale” des haines et de l’anti-démocratie.

     De ce fait, et de manière tout à fait logique, le pouvoir socialiste succédant avait beaucoup à faire pour rattraper les écarts (le mot est faible) de la présidence précédente. Les (trop?) nombreuses promesses du candidat François Hollande donnaient l’espoir d’une réorientation nécessaire. Ainsi, dans les chapitres suivants, Plenel analyse la “réponse Hollande”. Pourtant conscient des nombreux défis qui s’imposent, tel que couchés sur papier dans son livre de campagne Changer de Destin, Hollande n’a cessé pourtant de “plier devant les obstacles”. Au lieu de gouverner avec une vision (bien qu’il se montre conscient de la nécessité d’en avoir une), Hollande gouverne “par adaptations successives”. Alors que, selon Plenel, il faut renouer avec une vision ou un horizon politique, Hollande gouverne par adaptation; alors qu’il faut refonder la démocratie, Hollande a cédé au présidentialisme; et que dire de ses mots vains contre la finance ou contre l’Europe de la rigueur? Ainsi, Edwy Plenel fustige les gouvernants (Manuel Valls au premier rang) qui n’ont pas le “sens du tragique” nécessaire à la refondation de la société et qu’il accuse de devenir “des somnambules marchant au devant de l’abîme” (une image qui, on peut le remarquer, est plutôt à la mode en ce moment).

     La dernière grande partie du livre traite de la question, plus proche de l’auteur, de l’immigration et du traitement qui en est fait dans notre société, et sur ce que nous dit ce repli sur la haine de la société pour elle-même. Convoquant ici les grandes références post-coloniales et tiers-mondistes telles que Frantz Fanon, Albert Camus, Edouard Glissant, il tente de contrecarrer les thèses du FN en montrant qu’être français c’est adhérer à la France (le fameux pacte républicain), mais surtout, qu’il faut mettre en avant l’identité-relation plutôt que l’identité-racine. L’auteur narre, à cette occasion, comment la France s’est constituée en s’élargissant sur des territoires, notamment la Bretagne, par une interaction entre ses régions et l’idée de France, et comment, au final, la France est plurielle par essence: rien ne la définit mieux que la diversité. La fin du livre nous éclaire sur les intentions de Plenel qui raconte l’histoire de son propre père qui a subi les injonctions de la France coloniale en tant qu’inspecteur d’académie et vice-recteur de la Martinique et qui termine cet ouvrage assez dense sur une note plus personnelle.

     Indubitablement, ce livre pose de nombreuses questions, parmi lesquelles celle-ci, essentielle: peut-on critiquer le gouvernement Hollande (Plenel s’en donne tout de même à cœur joie dans les chapitres deux et trois) sans prendre le risque de nourrir les rangs du FN, qu’il cherche pourtant précisément à démobiliser? L’auteur pointe, à plusieurs reprises, les incohérences qui minent le PS qui semble conscient des défis à relever et des réformes à engager (Plenel en veut pour preuve le nombre de citations issues de l’ouvrage Le Coup d’Etat Permanent de François Mitterrand qui analysent, avec une lucidité effrayamment prémonitoire, les dérives d’une Cinquième République qui confisque le pouvoir) mais demeure pourtant paralysé, n’agissant que par secousse et “par adaptation”. Plenel dénonce cette incapacité à traduire ces idées en action concrètes.

     L’essoufflement des institutions de la Cinquième République a été mis en évidence, récemment, suite aux événements du remaniement du gouvernement Valls et de l’importance croissante des députés et ministres “frondeurs”. Afin de faire taire les voix dissonantes de “la gauche de la gauche”, l’exécutif a “confisqué” le pouvoir et le débat en congédiant les trois ministres  (Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, et Aurélie Fillipetti) qui avaient émis des critiques à propos des directives gouvernementales: le président et son premier ministre ont ainsi gardé la mainmise sur la politique du gouvernement, gouvernant quasiment seuls, comme  l’a souligné récemment la revue Politis. Cette crise de régime a montré qu’une véritable réflexion s’impose sur l’avenir du système politique français et interroge sur l’urgence d’un débat citoyen sur cette question. En cela, l’ouvrage d’Edwy Plenel arrive à point nommé.

     Edwy Plenel souhaite mettre son éloquence au service d’une “résistance citoyenne”, appelant les Français à ne pas tomber dans l’indifférence, mais au contraire, à trouver leur “troisième voie” qui serait une alternative au Front National. L’ouvrage est, sans surprise, très documenté: Edwy Plenel sait satisfaire notre soif de citations et de références livresques, révélant une vraie culture politique. J’avoue avoir commencé ce livre avec défiance, notamment quant à la tendance mégalomane de l’auteur, mais force est de constater que, à défaut d’être un ouvrage exceptionnel, Dire Non a au moins le mérite de soulever certaines questions qui pressent et d’exhorter à un débat citoyen.

      A l’occasion de la publication de son livre, Edwy Plenel était l’invité de l’émission de Laurent Ruquier On n’est pas couché le 15 mars 2014, dont voici la vidéo :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=7EPk7T6CuTo]

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