The Sleepwalkers (How Europe Went To War in 1914)* – Christopher Clark

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*Les Somnambules. Eté 1914: Comment l’Europe a marché vers la guerre.

     Aujourd’hui, nous commémorons le centenaire du lancement des hostilités marquant le début de la Première Guerre Mondiale. A ce titre, j’aimerais dédier un article à ce livre particulièrement éclairant sur ce sujet que je lis depuis quelques mois. Cité en référence ultime de la recherche sur les origines de la Grande Guerre, ce livre a été unanimement salué par la critique tant pour son exhaustivité, la profondeur de ses analyses et la multitude de sources qu’il convoque.

     Et pour cause, c’est en effet, un travail de Titan, tant au niveau de la recherche que de l’analyse, que Christopher Clark, professeur à l’université de Cambridge, a accompli sur l’un des sujets pourtant les plus étudiés de notre siècle. Dans cet ouvrage, nous promet l’auteur, il n’est point question de revenir point par point sur les éléments déclencheurs du conflit qui va sceller le sort du XXème siècle. Il est davantage question de détricoter toutes les ficelles, tous les événements et surtout, toutes les interactions entre les protagonistes de cette sombre période que sont les quelques mois précédant le début des combats. L’objectif de l’auteur est de s’affranchir des analyses qui ont pu être menées sur ce conflit et de reprendre toutes les sources, tout remettre à plat et soulever un débat frais.

     Au centre de ce travail se trouve donc l’analyse fine, dès le début du livre, du contexte étriqué des Balkans d’où part la guerre et de sa relation changeante et de plus en plus crispée avec l’Empire Austro-Hongrois. Ici, l’auteur replace la situation singulière de la région balkanique au centre des origines de la guerre, arguant que la Serbie est “l’angle mort” des analyses de la Grande Guerre, dont le bellicisme a souvent été sous-estimé. Chaque chapitre nous donne un peu plus à voir et à comprendre du complexe réseau diplomatique qui se tissait alors et liait les diverses puissances européennes, ainsi que sur les divers contextes nationaux.

     Sans revisiter une à une les théories “classiques” qui ont longtemps permis d’analyser le conflit -des thèses nationalistes qui ont longtemps prédominé aux thèses marxistes, non moins célèbres- Clark réussit toutefois à apporter son propre éclairage à la lumière de la très conséquente documentation de sources primaires sur laquelle il s’appuie et des nombreuses correspondances diplomatiques qu’il parvient à décortiquer. Surtout, il ambitionne de mener une analyse de fond et à s’affranchir de la question de la responsabilité dans la guerre en dépassant la jusque là nécessaire nomination d’un coupable (L’Allemagne? La Serbie? Le nationalisme destructeur hérité du XIXème siècle? La course à l’armement et son corollaire, le dilemme de sécurité? Le capitalisme bourgeois?).

     Clark met un point d’honneur à répondre au Comment? plutôt qu’au Pourquoi? qui mène tant d’historiens dans des analyses souvent fallacieuses qui interprètent les décisions politiques comme inévitables, mécaniques et directement liées les unes aux autres. S’affranchissant de tout déterminisme, il pose la question de la complexité des relations inter-étatiques et du contexte européen, à une époque de grandes tensions, entre les diplomates dont le jeu implexe a contribué à l’escalade. Ainsi, ce que Clark étudie en premier lieu, ce sont les acteurs de premier plan: les ministres, les chefs d’Etat, les militaires, etc. Un peu à la manière d’une approche cognitive de l’analyse de la politique étrangère, il s’attarde sur leurs perceptions, leurs peurs, leurs ambitions, et leurs erreurs pour espérer dénouer le nœud des haines et des défiances entre les grandes puissances.

      Le style d’écriture, également, est remarquable. A titre personnel, je préfère toujours, dès que possible, lire les ouvrages qui m’intéressent dans leur langue d’origine et de conception. C’est donc l’édition en anglais que j’ai choisie. L’oeuvre de Clark se lit tel un roman, et le récit haletant de l’auteur mêle littérature et recherche: la lecture d’un chapitre précipite la lecture d’un deuxième, puis d’un troisième. Cependant, bien que la lecture soit passionnante, l’ouvrage ne se lit pas rapidement. L’abondance de détails, de données et de paragraphes d’analyse exigent une lecture consciencieuse et attentive, parfois même de prendre des notes (Je n’ai, moi-même, pas encore pu le lire en entier).

     Néanmoins, l’ouvrage n’a pas totalement échappé à quelques critiques sur le fond. En effet, dans son analyse, Clark se montre très tolérant avec l’Allemagne de Guillaume II et l’exempte d’avoir joué un rôle décisif dans la précipitation du conflit. De même pour l’Autriche-Hongrie qui n’aurait que répondu aux provocations toujours plus osées de la Serbie. Ici, malgré l’analyse percutante de l’auteur, on peut toutefois penser qu’il échoue partiellement dans son ambition de ne pas réfléchir en termes de coupables/non-coupables. Ceci peut expliquer pourquoi cet ouvrage a reçu un accueil plus que favorable outre-Rhin.

     Enfin, saluons tout de même la métaphore des somnambules qui donne à cet ouvrage son titre. Les somnambules, ici, sont les chefs d’Etat qui, par leurs actions souvent inconscientes et inconsidérées, car résolus à ne pas se céder devant l’autre, marchent au-devant du gouffre dans lequel ils précipitent l’Europe.

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