Qu’on lui foute la paix!

     Aujourd’hui, j’aimerais aborder tout autre chose. Récemment, je suis allée voir le film d’Audrey Dana, Sous les jupes des filles. Toute la promo m’a rappelé celle autour de l’autre film traitant de la vie des femmes contemporaines : Les Gazelles de Mona Achache et inspiré par Camille Chamoux. En effet, les deux films ont un point commun : dans chaque film une scène a heurté la sensibilité des spectateurs et ont beaucoup fait parler d’elles. Dans le premier, c’est la goutte de sang sur le doigt du personnage incarné par Audrey Dana après l’insertion d’un tampon hygiénique qui a fait mouche. Dans le second, une scène d’épilation du pubis toute culotte dehors a également retenu l’attention.

     Je regardais la promo d’Audrey Dana sur le plateau du Grand 8 (animée par Laurence Ferrari sur D8), où la réalisatrice a exprimé des regrets par rapport au fait que cette scène soit la seule que l’on retienne du film. Après tout, ce n’est que le banal quotidien de toutes les femmes normalement constituées. Mais non, ça ne passe pas. Il n’y a qu’à jeter un œil au flot de réaction sur divers sites (la critique des Inrocks, celle de avoir-alire.com, de ciné-woman, de 20 Minutes et bien d’autres) pour se rendre compte qu’exhiber un tampon hygiénique et une petite goutte de sang sont un tabou et le verdict est sans appel: la scène est taxée de “vulgaire”. Comme le rappelle, à juste titre, une lectrice du site Allociné sur la page du film: “La fameuse scène du tampon hygiénique qui divise l’opinion, (je ne trahis rien en évoquant cette scène, c’est écrit noir sur blanc dans la presse) avec le titre qui s’inscrit en lettres de sang m’apparaît à la fois crue et originale mais pas vulgaire. Un “lâcher de salopes” de M. Bigard, c’est vulgaire, un tampon hygiénique ça ne l’est pas”. Car oui, c’est la triste réalité: il faut rappeler qu’un tampon hygiénique n’est pas plus vulgaire/sale/dégradant ou mille autres choses que du papier toilette, des mouchoirs ou des préservatifs. Audrey Dana le rappelle elle-même dans une interview accordée au magazine Grazia: “mon personnage a ses règles, et quand on a ses règles, on n’est pas glam”, ou encore “Mais une femme n’est pas qu’une rose ! Il faut casser le mythe de la femme française, et désacraliser la femme en général. […] Et, comme mon personnage dans le générique du début, elles ont parfois tellement mal au bide qu’elles ne sortent pas du lit pour mettre leur tampon. Je sais que cette scène dérange, mais beaucoup de spectatrices disent s’y reconnaître”. De même, Camille Chamoux, actrice principale du film Les Gazelles doit s’expliquer dans les Inrocks: “On s’est rendu compte que les coulisses de la féminité, ça n’est pas encore accepté. Au cinéma, on ne veut pas voir une femme qui a des problèmes de peau, ou des problèmes de poils, non, la femme doit arriver déjà prête pour le désir de l’homme. A ce titre la scène d’épilation a presque un côté manifeste”.

     L’objet de cet article n’est pas de critiquer ou de passer en revue l’un ou l’autre film, mais plutôt de poser la question du rapport au corps féminin dans la société moderne, notre société, et s’interroger sur la vision hygiéniste du corps de la femme aujourd’hui. N’est femme et reconnue comme telle que celle qui correspond à la vision véhiculée dans les médias, les publicités: une femme aux mensurations parfaites, parfois inhumaines (merci Photoshop!), sans aucune pilosité (là aussi devenue taboue) et surtout déshumanisée et non-organique (avoir ses règles, quelle horreur!!). Donc voilà, gros pavé dans la mare, je m’insurge contre ce qu’est (et est censé être) le corps de la femme aujourd’hui:

– Le corps de la femme aujourd’hui, c’est le corps tel qu’il est représenté dans les médias, largement détenus par des hommes, qui projettent dans leurs pubs un corps idéalisé, irréel, pour vendre des voitures ou des émissions à ces messieurs qu’il convient de garder en érection.

– De ce fait, le corps de la femme est un corps confisqué et maîtrisé par la société: jamais assez mince, jamais assez ferme, jamais assez jeune.

– Le corps de la femme est la seule valeur de celle-ci (ou son premier intérêt ). Le corps de la femme, devenue progressivement objet, peut lui valoir des insultes dans la rue (si ce n’est pire), si elle ose exposer sa féminité sans pour autant se montrer disponible et ainsi, oser transgresser de sa présence l’espace public, masculin par nature.

– Le corps de la femme c’est aussi et surtout la représentation de celui-ci dans les films pornos, où l’image de la femme est déplorable, ultra dégradante et dans lesquels la femme n’est qu’un faire-valoir du plaisir de ces messieurs, complètement objectifiée, dominée, voire humiliée.

– Le corps de la femme, c’est un corps pétri de contraintes sociales (toujours parfaitement maîtrisé, gainé, et surtout épilé) et d’exigences irréconciliables (garder un corps de nymphe tout en donnant plusieurs enfants au cours de sa vie). Qu’une d’entre elles n’ait pas le corps que la société lui adjoint et elle n’est plus femme, mise au ban de la société!

– Enfin, le corps de la femme, ce peut être aussi le corps de la future mère qui décide de mettre un terme à une grossesse, et de faire le choix de devenir mère quand elle le veut, librement grâce à l’IVG que l’on remet sur le tapis régulièrement de façon effrayante. Ce corps, duquel elle ne fait pas usage pour être mère, est une hérésie.

     Le corps de la femme est ce qui la définit en premier lieu: c’est elle et c’est tout ce qu’elle a. Ce corps, auquel la société la réduit encore et toujours.

Laissons les femmes être propriétaires de leur corps!

Ni plus ni moins.

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Un documentaire et quelques lectures, quand même, sur le sujet:

Miss Representation, Documentaire de Jennifer Siebel Newsom, 2011, disponible intégralement ici.

Mona Chollet, Beauté Fatale: Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Zones, Paris, 2012.

Nancy Huston, Reflets dans un oeil d’homme, Actes Sud/Leméac, Paris, 2012.

– Une interview très intéressante de Nancy Huston ici.

Ce document pdf de Docvadis, “Corps de femme sous influence”.

Un article scientifique: Tiphaine Barrailler, “Dé-limiter les corps des jeunes filles”, Savoir des Femmes, Automne 2013.

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