Marie-Antoinette – Stefan Zweig

9782253146698

 

     Etant donné que ce blog est censé être le reflet (d’une partie significative) de ma personnalité, je ne peux cacher plus longtemps que Stefan Zweig est mon auteur préféré devant l’Eternel. Aucun livre ne m’a autant bouleversée que son ultime oeuvre, Le Monde d’Hier. J’ai lu ce chef-d’oeuvre après avoir fini ma première année de Master en Etudes Européennes, et je l’ai littéralement dévoré. Ces “Souvenirs d’un Européen”, rédigés avant que celui-ci ne se donne la mort en pleine Deuxième Guerre Mondiale, m’ont marquée à jamais.

      Depuis, et de part l’étendue des sentiments que ce livre m’a permis de ressentir, je suis la plus grande fan du monde de Zweig (oh oui comme j’y vais! mais oui j’en suis sûre!). Car, outre m’avoir complètement émue, impressionnée et appris beaucoup dans Le Monde d’Hier, j’admire Stefan Zweig pour sa clairvoyance, son sens fin de l’analyse approfondie, sa culture immense, mais surtout, il a le don d’aborder des sujets qui ne manquent pas de me passionner en relation à l’Histoire. De fait, la vie de cet homme a été, du début à sa triste fin, façonnée par l’Histoire, et cela, je le sens dans son écriture. Ici, je me sens dans l’obligation de rappeler qu’il n’a achevé qu’un seul roman (La Pitié Dangereuse), et ceci est lourd de sens: une partie importante de sa bibliographie (celle dont je me délecte le plus) est composée d’essais et de biographies. Ainsi, j’ai eu l’occasion d’enchaîner sur Les Très Riches Heures de l’Humanité qui revient sur plusieurs épisodes marquants qui ont changé le cours de l’Histoire (de la prise de Byzance par les Turcs en 1453 à la composition de la Marseillaise en passant par la bataille de Waterloo). J’ai également lu Conscience contre Violence ou Castellion contre Calvin et Erasme: Grandeur et Décadence d’une Idée, dans lesquels j’ai pu trouver un écho poignant à son époque rongée par une Allemagne nazie et une deuxième guerre fratricide en Europe. Récemment, j’ai aussi eu l’occasion de lire son essai sur le Brésil où il a trouvé son dernier refuge (Brésil, Terre d’Avenir) ainsi que Hommes et Destins dans lequel il dresse un portrait des personnages (art dans lequel il excelle) qui ont marqué leur temps par leur génie et auxquels Zweig souhaite rendre hommage.

     Petit à petit, (mais pas trop vite non plus pour ne pas atteindre le moment fatidique où je n’aurai plus rien à mettre sous mes dents féroces et acérées) j’entame lentement et sûrement sa bibliographie. Mais ces derniers jours, j’étais en manque de Zweig. Je me suis donc précipitée sur un livre majeur de son oeuvre, la très célèbre biographie de Marie-Antoinette.

      Marie-Antoinette est un sujet passionnant à étudier pour Zweig car son sort et sa seule personne scellent la fin d’une époque (l’Ancien Régime) et l’avènement d’un monde nouveau (la République), ce qui est pour le moins symptomatique dans l’oeuvre de Zweig qui est obnubilé par la fin des grandes périodes (ses “Souvenirs d’un Européens” ne sont-ils pas également appelés “l’échec d’une civilisation”?), (et c’est aussi ce que je recherche incessamment dans ses livres afin de retrouver le premier frisson de la première lecture du Monde d’Hier, celui du désespoir, de la nostalgie parfois à m’en tirer les larmes, à parler du monde passé et des grands bouleversements qui ont affecté notre Histoire avec un ton empreint de solennité). De plus, Marie-Antoinette est Autrichienne, tout comme lui. Cette biographie est donc tout à la fois l’occasion de revenir sur un épisode majeur qui a vu naître l’idée de liberté et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, mais aussi de s’attarder sur le sort d’une de ses compatriotes.

     Le livre débute sur la genèse du règne de Marie-Antoinette: sa mère, l’Impératrice Marie-Thérèse de Habsbourg-Lorraine, souhaite mettre fin aux guerres fratricides qui divisent l’Europe depuis des décennies et ses deux plus grandes dynasties: la sienne, les Habsbourg, et les Bourbons. Elle décide donc d’engager un mariage politique entre sa jeune fille et le Dauphin de France, Louis XVI. Les premiers chapitres sont donc naturellement consacrés aux préparatifs et négociations entre les deux maisons régnantes, à l’arrivée de la jeune princesse en France, et au mariage des deux héritiers. Mais déjà, le sort s’acharne sur la jeune royauté: le mariage tarde à être consommé et ce fait est connu de tous, et déjà apparaissent les premières failles d’un règne pourtant promis à un bel avenir. Louis XVI est la risée de la Cour, et très bientôt de son peuple tout entier qui murmure de moins en moins discrètement que le roi est impuissant. La jeune reine Marie-Antoinette est la première victime de ces quolibets. Comme l’on sait que le roi ne peut remplir son rôle, on lui prête, très tôt, de multiples aventures, même saphiques, et on lui prête volontiers un appétit insatiable. De plus, délaissée par son mari, Marie-Antoinette compense l’absence de tendresse et la tournure assez ridicule que prennent les événements en organisant de grandes fêtes et en se perdant dans les avantages de la royauté dont elle abuse effrontément (toilettes, bijoux, bals et autres). Elle développe ainsi un tempérament léger, peu enclin à la réflexion et à l’introspection, et se jette corps et âme dans un train de vie frivole qui ne manque pas d’être remarqué.  Elle n’est pourtant pas stupide, mais sa mère reconnaît volontiers que son oisiveté est maladive et qu’elle n’exploite pas le potentiel intellectuel dont elle est pourtant dotée. De son côté, le roi, que le phimosis paralyse, ne pense lui aussi qu’à ses loisirs organisés principalement autour de la chasse et de la bonne pitance, et développe, peu à peu, une léthargie, une incapacité à prendre son règne en main ainsi qu’un manque cruel d’autorité. Zweig décrit parfaitement ces deux êtres que seule la raison d’Etat rapproche et que l’insouciance et l’irrésolution caractérisent. Par un portrait parfois incisif, il donne le ton du règne singulier de deux êtres moyens dans une époque qui exige de la grandeur.

     Les premières années du règne sont, malheureusement, décisives. L’impuissance du roi a nourri de nombreuses rumeurs assassines et la vie frivole de la reine lui confère une réputation de moins en moins élogieuse. Zweig étaye tous ces faits en citant des chansons populaires qui écornent sérieusement l’image d’un roi et le respect dû à ce dernier. De plus, la jeune reine ne s’adapte pas à la vie trop codée de Versailles, et très vite, elle délaisse cette Cour à qui elle doit pourtant tout, pour un cocon dans le plus pur style rococo, créé sur pièce pour elle, le Trianon, qui absorbe une part énorme du budget royal. Le roi, impassible, ne s’oppose pas à ce caprice tout comme il s’oppose rarement à quoi que ce soit. Heureusement, suite à une opération qui guérit son mal, le roi parvient à remplir son rôle et la reine tombe enceinte. Cette naissance, qui intervient sept longues années après le mariage et après un flot incessant de commentaires portant sérieusement atteinte à l’image royale, met un terme provisoire aux médisances et rétablit, au moins pour un temps, le prestige dû à leur rang. Quatre héritiers naissent de cette union et la reine donne deux dauphins à la France. Des fêtes sont célébrées aux quatre coins du pays. Mais son devoir accompli et la parenthèse des choses sérieuses refermée, Marie-Antoinette retourne à ses plaisirs frivoles et aux fêtes coûteuses du Trianon. Et, chaque cause ayant sa conséquence, les rumeurs repartent de plus belle et c’est bientôt un concert de haines qui fomentent contre la reine.

      Cette haine grandissante, comme l’analyse finement Zweig, vient de plusieurs fronts. C’est tout d’abord la noblesse négligée de Versailles qui s’indigne qu’on ne l’invite pas au Trianon. C’est aussi le frère du roi qui, ayant vu ses espoirs de devenir roi à la place de son frère déçus avec la naissance du premier dauphin, lance quelques attaques. Mais c’est surtout la bourgeoisie, récemment éclairée par Voltaire et Rousseau, qui commence à s’interroger sur ses droits. L’affaire du collier, invraisemblable et très bien contée par Zweig, accroît l’impopularité de la reine bien qu’elle en soit avant tout la première victime: le peuple s’indigne des sommes engagées et la soupçonne maintenant de tous les maux du royaume. Car, en effet, la France ne va pas bien. Le déficit se creuse de jour en jour et l’agitation gagne peu à peu toutes les classes de la société. Et, comme le souligne Zweig, ce “réveil du peuple” va aussi être “le réveil de la reine” qui va soudainement interrompre toutes ses activités mondaines et mesurer la menace qui gronde. Afin de résoudre le problème du déficit du pays, le roi décide de nommer le ministre des finances le plus populaire auprès du peuple: Necker. A partir de ce moment, l’Histoire est en marche. Necker, en solution à la crise que traverse le royaume, propose de réunir les Etats Généraux. Mais ce sont plus que des représentants qui arrivent à Versailles: la plupart des députés qui s’y présentent ont été galvanisés dans leur club en province, et très vite, ils imposent leur présence et prêtent le Serment du Jeu de Paume.  Bientôt, tous les corps de métier sont emportés par un mouvement de revendication qui libère la presse et la parole. Le roi, qui est prévenu par ses conseillers des remous du peuple, pense prendre enfin une décision énergique en renvoyant et en exilant Necker.

      L’annonce du renvoi de Necker, le seul ministre populaire, fait l’effet d’une bombe. Trois jours plus tard, le 14 juillet, le peuple de Paris prend la Bastille et les événements révolutionnaires s’enchaînent à un rythme effréné. Quelques mois plus tard, on vient chercher le roi et la reine aux portes de Versailles pour les ramener de force à Paris, aux Tuileries, où ils seront étroitement surveillés. Cela induira la fuite avortée à Varennes qui radicalise les derniers royalistes et rend plausible le passage à la république, la guerre contre l’Autriche contre-révolutionnaire, la prise des Tuileries, et enfin, l’emprisonnement de la famille royale au Temple jusqu’aux procès et aux exécutions fatales. Zweig met parfaitement en évidence la progression des idées révolutionnaires et la succession d’humiliations que subissent Louis XVI et Marie-Antoinette. A chaque événement, le couple royal est un peu plus bas et le peuple un peu plus sûr de lui et victorieux. L’indécision chronique de Louis XVI, surtout, porte préjudice à la famille royale à plusieurs reprises.

     La vraie force de ce livre -et je pense que c’est pour cette raison que Zweig est considéré comme un grand biographe- est que l’auteur cerne et décrit merveilleusement ses personnages. Il plonge dans leur psychologie et au plus profond des méandres de leur pensée (peut-être doit-on voir là l’influence de son grand ami Freud?). Il s’interroge incessamment sur les raisons de leurs agissements, sur leur cohérence, de sorte que le lecteur perçoit très vite et de façon très claire la substance des protagonistes. Marie-Antoinette, en particulier, est décrite, au début du livre et de sa vie, comme une jeune princesse frivole, légère et peu sérieuse. Très peu de choses l’intéressent en dehors des amusements et elle rechigne à l’effort. Ceci, Zweig l’analyse avec finesse, est étroitement lié à l’oppression qu’exerce sur elle “l’étiquette” et son jeune âge dans un mariage si peu heureux. Cependant, la reine se montre de plus en plus digne et royale au fur et à meure des événements de la Révolution. Lorsque les premières heures graves surgissent, elle s’assagit brusquement et mesure la responsabilité qui est la sienne d’agir en tant que reine. Cette attitude atteint son paroxysme lors de son procès ou lorsque celle-ci est conduite à l’échafaud, et plusieurs révolutionnaires remarqueront même dédaigneusement qu'”elle est restée fière jusqu’au bout”. Zweig prend le temps d’exposer consciencieusement les événements et la façon dont ceux-ci agissent tragiquement sur la reine, modifient complètement sa psychologie et révèlent sa vraie force intérieure. L’auteur revient aussi très longuement sur sa relation secrète avec le Comte Fersen qui lui est entièrement dévoué, prêt à sacrifier sa vie pour elle et la sauver même jusqu’aux instants les plus désespérés de sa vie et qui suit Marie-Antoinette comme un fil rouge tout au long du livre.

     Au-delà des destins particuliers de Marie-Antoinette et de Louis XVI, c’est aussi le portrait d’une époque que brosse Zweig. Là encore, c’est avec beaucoup de justesse et de finesse qu’il analyse les événements historiques de la Révolution qui amèneront la France à changer de régime. Alors que tout le début du livre baigne encore insoucieusement dans l’Ancien Régime et les fastes de Versailles, très vite les décors et les intrigues nous entraînent dans un tout autre monde, celui de l’insurrection, de l’incertitude et des prisons. On assiste à la naissance douloureuse d’une république. Zweig analyse excellemment les rouages d’une Révolution, en particulier (passage qui m’a particulièrement passionnée) lorsqu’il distingue deux phases dans toute Révolution: une première phase modérée, guidée par des idées nobles, puis une seconde au cours de laquelle les personnes n’ayant jamais joui d’un quelconque pouvoir s’en emparent brutalement et s’en servent à des fins de vengeance. Incontestablement, Zweig est brillant dans son analyse de la Terreur et des massacres qui succéderont à un mouvement de révolte pourtant guidé par une belle idée.

     Enfin, un des vrais plaisirs de cette biographie est la documentation incroyable à laquelle Zweig a eu accès pour illustrer ses propos. Je connaissais Zweig comme étant un grand collectionneur (il collectionnait les brouillons des grands auteurs qu’il admirait) mais il est aussi un grand chercheur. Plusieurs passages importants du livre sont des extraits de toute la correspondance consultable à cette époque de Marie-Antoinette qui révèlent toute sa personnalité. Comme l’auteur le remarque justement, le ton et le niveau de langue évoluent au fur et à mesure des événements révolutionnaires, révélant une Marie-Antoinette de plus en plus grave et préoccupée. De même, Zweig fait référence aux mémoires de nombreuses personnes qui ont côtoyé la reine ou dont le témoignage permet de mieux cerner l’époque, ou des journaux raillant la famille royale qui émergeaient à l’époque. De cette façon, jamais il n’est permis de douter des conclusions de Zweig: chaque idée est consciencieusement étayée par un extrait de lettre, de témoignage ou de presse de l’époque. Et quelle richesse de pouvoir lire, par exemple, la dernière lettre de Marie-Antoinette, rédigée quelques heures seulement avant la montée sur l’échafaud, ou la retranscription de l’interrogatoire lors de son procès! Le récit de Zweig se mélange parfaitement avec les extraits des documents précieux en un tout très instructif.

     J’invite plus que chaudement à se pencher sur cette oeuvre très riche et passionnante, mais évidemment, il n’y a pas une once d’objectivité chez moi…

     Enfin, en toute dernière remarque, je pense que j’ai commencé un cycle des biographies de Zweig car j’ai déjà bien entamé celle de Fouché dont une revue viendra peut-être tout bientôt…

Dernier portrait de Marie-Antoinette par A. KucharskiDernier portrait de Marie-Antoinette par A. Kucharski

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