La Vagabonde – Colette

     Parmi tous les essais politiques, il est temps de faire un peu de place aux romans. J’avoue ne pas avoir choisi ce livre par hasard parmi l’ensemble de l’oeuvre de Colette. Ce roman marque un tournant à la fois dans la vie et dans la carrière de l’auteure : il y a un avant et un après La Vagabonde. Ce roman est celui de la maturité de Colette, celui qui rompt avec la légèreté, la frivolité de ses précédents romans.

     La Vagabonde est, en effet, un roman autobiographique qui narre l’histoire de Renée Nérée, double transparent de Colette, jeune artiste de scène travaillant en tant que mime dans le Paris des années 20, qui livre la récente expérience de son divorce. Elle y raconte notamment son amertume à l’égard d’un mariage difficile pavé de trahisons d’un ex-mari collectionnant les aventures, et sa nouvelle vie de femme libre qui noie sa peine en se plongeant dans le travail. Vivant seule avec sa chienne, elle prend la résolution de ne plus se faire berner par la gente masculine malgré les nombreuses propositions qui lui sont faites après ses prestations scéniques. C’est ainsi qu’entre dans sa vie un admirateur et amoureux éperdu, Max, qui vient la voir plusieurs fois par semaine. Marquée par tant d’années d’humiliations et de chagrin, elle se convainc que l’homme est un être à mépriser et traite Max avec dédain. Mais souffrant parfois de solitude, elle s’en rapproche bientôt: ” Seule! … Certes je le veux bien, même je le veux -tout court. Seulement voilà… Il y a des jours où la solitude pour un être de mon âge, est un vin grisant qui nous saoule de liberté et d’autres jours où c’est un tonique amer, et d’autres jours où c’est un poison qui vous jette la tête aux murs”. Mais Renée vit cette solitude comme une nécessité, une leçon du passé qu’elle ne veut plus revivre. Ainsi, résister à Max, ne plus tomber amoureuse pour ne plus être soumise, lui paraît la solution la plus raisonnable. Ayant trop souffert, elle ne voit pas que cet homme nouveau ne lui souhaite que son bien et son bonheur.

     (A partir d’ici, je livre la fin du roman, je conseille donc à ceux d’entre vous qui souhaiteraient lire le livre de ne pas lire ce qui suit pour aller directement à la critique au paragraphe suivant).

L’insistance de Max va peu à peu en faire des amis, et Renée le laisse ainsi entrer petit à petit dans sa vie. Néanmoins, la présence de Max n’empêche pas Renée d’accepter une tournée dans toute la France pour la représentation d’un spectacle, décidée plus que jamais à préserver son indépendance. Un ami commun des deux protagonistes va cependant les rapprocher davantage et un premier baiser va sceller le début d’une histoire encore timide mais bien présente. Quelques mois plus tard, Renée entame sa tournée transie, hantée par l’absence de son amant qui lui manque, sentiment qu’elle n’a plus ressenti depuis tellement de mois! Ce sentiment ne lui est pas facile à supporter, il la dévore, elle pense sans cesse à Max resté à Paris, et malgré les lettres régulières qu’ils s’envoient, ne parvient pas à trouver la paix intérieure qu’elle était parvenue à atteindre. Elle en vient à interpréter certaines lettres de Max et l’amour la ronge de nouveau. Elle se sent vaincue. Des années de reconstruction personnelle pour finalement retomber dans les eaux noires du sentiment amoureux qui lui rappelle tellement de douleur pour si peu de réconfort! Dans une lettre finale tragique, elle rend sa liberté à son amant – ou, plutôt, reprend la sienne – et envisage de partir en Amérique Latine avec une troupe de théâtre, au lieu de rentrer à Paris et risquer de retomber dans les bras de Max.

     Ce roman de Colette est admirable à plusieurs points de vue. A l’époque où il est paru, ce livre a surtout été loué pour ses qualités de description du monde du spectacle et des coulisses des cabarets parisiens au début du siècle. On remerciait alors Colette pour le voyage que représentait ce roman dans l’univers des artistes, du Paris de la nuit, mais également pour rendre justice à cette profession dont la difficulté était très peu connue. Les accessoires, les troupes, les amitiés et les solidarités du métier sont retranscris avec une fidélité sans faille. On entre dans cet univers comme dans un cirque. Il est vrai que, de ce point de vue, Colette relève ce pari avec brio.

    La Vagabonde est surtout l’occasion d’une formidable réflexion sur la condition de la femme, et l’un des premiers textes féministes dans lequel la femme trouve sa liberté dans le travail. Renée est très attachée à son travail de mime car celui-ci lui permet de vivre en dehors de toute domination masculine. A l’époque, comme l’a notamment étudié Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, les artistes étaient les seules femmes à jouir de cette autonomie financière dans la mesure où il s’agissait du seul domaine dans lequel elles étaient autorisées à travailler. De cette façon, la femme s’affranchit de sa position de vassale, pour reprendre les termes de Beauvoir, et peut enfin se réaliser elle-même. Renée Nérée est donc l’une des premières femmes émancipées de ce siècle : “A mes bonnes heures, je me dis et me redis, joyeusement, que je gagne ma vie!”. Par là même, Colette affirme la force que les femmes de son époque ne sont pas encore conscientes d’avoir. Longtemps humiliée et passive, le divorce, et le devoir de travailler qu’il implique, sont pour elle sa résurrection, et sa capacité à penser son passé révèle en elle la possibilité infinie de réaction chez la femme : “Je leurs rends cette justice en me flattant moi-même: il n’y a guère que dans la douleur qu’une femme soit capable de dépasser la médiocrité. Sa résistance y est infinie ; on peut en user et abuser sans rien craindre qu’elle ne meure, moyennant que quelque puérile lâcheté physique ou quelque religieux espoir la détournent du suicide simplificateur”. Son féminisme émane aussi de sa méfiance envers tout attachement amoureux, qui ne la rend paradoxalement que plus irrésistible aux yeux de ses admirateurs. Ce récit est pour beaucoup dans la reconnaissance en Colette d’une auteure qui a littéralement bouleversé les codes avec ses idées inédites: Colette est l’archétype de la nouvelle femme libérée, celle dont la liberté a émergé de la réalité sociale. En effet, n’étant pas née dans une famille aisée, la nécessité de travailler s’est imposée pour s’entretenir. En ce sens, son récit a eu beaucoup d’impact sur la population féminine qui se reconnaissait dans la situation de Renée Nérée, beaucoup plus que dans les romans de facture plutôt bourgeoise.

     La lecture de ce roman prend toute sa mesure si on garde à l’esprit qu’il s’agit de la vie de Colette, qui a dû travailler au music-hall après son divorce. Ce livre est d’ailleurs, pour elle, sa façon de transcender sa douleur, de se retrouver et de connaître le début de la reconnaissance en tant que femme de lettres. A titre personnel, la lecture est d’autant plus agréable que le niveau de langue est élevé. Le style de Colette nous traverse tant elle sait décrire avec justesse les méandres de sa pensée et sa psyché. L’auteure a, par ailleurs, publié une suite à ce roman, L’Entrave, qui fera l’objet d’une critique bientôt.

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