Les Journalistes et l’Europe – Sous la direction de Gilles Rouet

Sans titre     

     Voilà un ouvrage qui traite de deux de mes sujets phare: le journalisme et l’Union Européenne. Il s’agit d’un ouvrage qui aborde la relation étroite entre médias et citoyenneté, entre journalisme et construction européenne. Rédigé par un collectif d’auteurs issus de divers horizons, ce livre tente de comprendre la quête de légitimité de l’UE auprès de ses citoyens en soulignant notamment le rôle des médias et du journalisme en tant que “trait d’union” entre eux car vecteurs d’informations et d’identité européenne de par l’espace public auquel ceux-ci participent. Tout au long du livre, les auteurs se penchent sur cette question en analysant la situation française et slovaque.

     Dans la première partie, il est question de retracer l’histoire du journalisme en Europe en se penchant sur ses débuts. Le premier chapitre se donne ainsi pour mission d’expliquer l’apparition des premiers titres de presse en Slovaquie et en France, mais aussi en évoquant la naissance de la presse en Autriche-Hongrie, en Allemagne ou en Italie. Mais cette partie souligne également l’importance des caricatures politiques comme proto-journalisme. Il s’agit d’analyser comment les “journalistes du crayon” ont, dès le XIXème siècle, façonné le paysage médiatique à travers l’Europe. Le troisième chapitre est, par ailleurs, consacré à l’importance de la caricature au XIXème siècle à travers les caricatures de Napoléon, qui étaient très prisées en Angleterre ou en Allemagne. Le dernier chapitre de cette partie tente de comprendre le pouvoir et l’ontologie de la caricature en distinguant “signifiant” et “signifié” tel que mis en évidence par Ferdinand de Saussure, mais aussi en se penchant sur son potentiel métaphorique, métonymique voire synecdochique. Evidemment, nul n’est besoin de rappeler que cette forme de journalisme fut la plus primitive précisément car elle pouvait être comprise et décryptée par la majorité de la population alors analphabète. Néanmoins, cela n’empêchait pas des titres de presse écrite de se développer au cours du même siècle, comme ce fut le cas du Journal Encyclopédique de Pierre Rousseau à travers toute l’Europe francophone. Le sixième chapitre nous propulse dans le XXème siècle avec un portrait de Sartre qui permet d’illustrer le journalisme intellectuel. Le dernier chapitre s’interroge sur le journalisme européen (qui existe car les peuples d’Europe sont liés les uns aux autres et communiquent les uns avec les autres par voie de presse depuis plusieurs siècles déjà), mais aussi sur son rôle dans  la construction européenne à l’oeuvre aujourd’hui. Ainsi, très tôt, les journalistes de pays différents se sont réunis au sein de diverses structures afin d’internationaliser leur action: l’Union Internationale des Associations de Presse  ou la Fédération Internationale des Journalistes. 

     La deuxième partie se concentre sur le rôle des journalistes dans le processus de construction européenne. Parce qu’ils créent l’espace public nécessaire à toute démocratie, les journalistes ont un rôle critique dans l’élaboration de structures politiques. Cela n’est néanmoins pas si simple lorsqu’il s’agit de l’UE dont les prémisses sont surtout utilitaristes et fonctionnalistes. De ce fait, l’UE a toujours enregistré un certain déficit démocratique qui tire son origine dans les “solidarités de fait” de sa création, mais aussi aux nombreuses langues nationales qui divisent l’espace européen et empêche l’émergence d’un espace public unifié tel que mis en évidence par Jürgen Habermas. Ainsi, cette partie explique que cela est d’abord dû au manque d’enthousiasme des journalistes nationaux pour les affaires européennes. Peu d’entre eux étaient en effet volontaires pour quitter leurs rédactions nationales pour Bruxelles, où, d’ailleurs, les affaires européennes étaient considérées comme trop techniques et austères. Par conséquent, peu de journalistes se déplacaient dans la capitale européenne et peu de journaux traitaient des questions communautaires, ne sensibilisant donc pas le public européen à ses institutions. Cette partie rappelle cependant certaines initiatives lancées pour pallier ce problème. C’est l’exemple du magazine français L’Européen en 1998 ou de la chaîne Euronews créée en 1993. On essaie aussi d’inviter l’idée d’Europe dans les foyers européens avec la création du concours de l’Eurovision qui s’appuie sur l’essor de la télévision en 1958. Selon certains auteurs du livre, le journalisme européen reste à être inventé. Aucun organe de presse transversal ne permet d’aborder exclusivement les questions européennes, qui restent donc confinées à la sphère nationale, freinant l’émergence d’une Europe politique. Evidemment, cette partie est l’occasion de rappeler le lien très étroit entre médias et nation. De par la langue comme précédemment souligné, les médias se sont aussi toujours développés en étroite relation avec le pouvoir, le gouvernement national, mais surtout la nation. La liberté d’expression est un droit fondamental de la nation qui s’exerce contre le pouvoir en place dans cette même nation. C’est, par ailleurs, l’argument principal des souverainistes qui rappellent que la démocratie est née dans l’Etat-nation, et qu’elle est donc impossible à réaliser à l’échelle supranationale comme l’UE. D’où la nécessité de créer un espace public européen dans lequel les journalistes européens ont une place de premier choix. Avec l’Acte Unique de 1986, le marché unique et Schengen, davantage de journalistes se sont rendus à Bruxelles et avec la multiplication des directives européennes ayant des implications nationales et locales est arrivée la nécessité de la médiation par les journalistes. Davantage de titres nationaux et même locaux ont alors repris les questions européennes dans leurs pages. Néanmoins, certains remarquent que le processus aurait dû être inversé afin de garantir pleinement les droits des citoyens, de même que cette évolution n’a pas réduit le niveau de technicité des affaires européennes traitées à Bruxelles. 

     La troisième et dernière partie de l’ouvrage fait état de l’importance d’Internet dans l’émergence d’un journalisme véritablement européen. En effet, Internet a bousculé la sphère médiatique et a refondé l’espace public, devenu propice au développement d’une presse européenne. Aujourd’hui, de nombreux sites se consacrent au décryptage de l’actualité européenne. Cependant, l’essor d’Internet pose également de nombreuses questions pratiques et éthiques pour le journalisme moderne. Ce saut technologique a provoqué une restructuration des médias qui font aujourd’hui face à de nouveaux enjeux. D’où l’importance de respecter des normes et des principes déontologiques forts et fondateurs de la profession, notamment pour un journalisme de qualité en faveur de la diversité et du pluralisme. Certains sites d’information européenne sont le support d’initiatives originales telles que cafebabel.com. Enfin, la partie se clôt sur une réflexion sur le journalisme européen: est-ce une utopie ou une nécessité démocratique au sein de l’UE?, rappelant combien il est important de rapprocher les citoyens de l’Union et de lutter contre le déficit démocratique qui transforme ses institutions en Golem incompréhensible pour le plus grand nombre, avec la conclusion que, en effet, les journalistes ont un rôle plus grand que jamais à jouer dans l’articulation des deux sphères européenne et nationale. 

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