Chroniques Birmanes – Guy Delisle

     Aujourd’hui, je voudrais faire part de nouvelles lectures que j’explore depuis trois mois, à savoir les bandes dessinées. J’avais quelques réticences à lire des BD il n’y a pas si longtemps, car je les associais systématiquement aux comics et aux histoires de super-héros qui ne m’ont jamais attirée. Jusqu’au jour où je suis tombée par hasard sur la BD V pour Vendetta. Le synopsis m’a tout de suite intéressée, et j’ai lu la BD en deux jours. Comprenant qu’une partie du monde du “neuvième art” aborde des sujets qui m’intéressent avec un angle assez inhabituel, j’ai cherché de nouveaux titres, et suis rapidement tombée sur les Chroniques Birmanes de Guy Delisle. 

     Dans cette BD, l’auteur -dont la compagne travaille pour l’ONG Médecins sans Frontières (MSF)- raconte sa vie d’expatrié à Rangoun, en Birmanie/Myanmar, où sa compagne Nadège est mutée pour une mission humanitaire d’un an. La BD est divisée en petites chroniques, plus ou moins longues, relatant son quotidien de père au foyer. On le voit ainsi partir à la recherche d’un logement, pouponner son fils Louis, se promener dans les rues de la ville et rencontrer ses habitants, … Surtout, cette BD permet de cerner la réalité de la vie en Birmanie dans ce qu’elle a d’anecdotique (la chaleur écrasante, l’architecture parfois déroutante, les coupures d’électricité, le bétel, les marchands ambulants, les baby groups, le sens de la circulation automobile à droite avec voitures au volant à droite également), mais aussi dans ce qu’elle a de plus frappant (la dictature et la censure, l’omniprésence militaire, “la dame” Aung San Suu Kyi, l’action de MSF dans la région). Enfin, c’est une immersion sans pareil dans la culture birmane ponctuée de promenades de moines bouddhistes Theravâda, de la fête de l’eau, de longyi (la tenue traditionnelle), d’attribution des prénoms… Tout ceci est traité de façon légère et finement humoristique de l’auteur, ce qui rend la lecture à la fois très agréable et très instructive. 

     Cette BD aborde des sujets sensibles qui reviennent régulièrement dès qu’il s’agit de la Birmanie. En premier lieu, la dictature n’échappe à personne. Il est, en effet, plusieurs fois question du Senior Général Than Shwe, en particulier lors du transfert tenu secret de la capitale Rangoun vers Naypyidaw. En parallèle, la censure qui frappe la presse nationale fait aussi l’objet d’une chronique dans laquelle l’auteur montre les “quatre objectifs et désirs du peuple” et les subterfuges utilisés pour censurer ou, au contraire, échapper à la censure. Evidemment, le journal officiel du pays The New Light of Myanmar en est l’instrument principal, et comme le rappelle l’auteur “on notera la rhétorique xénophobe, paranoïaque, et guerrière propre à toutes les dictatures”. L’auteur précise néanmoins que la population n’est pas vraiment dupe face à cette propagande car il lui est possible d’écouter la radio thaïlandaise diffusée en birman. Ceci n’empêche cependant pas les autorités d’utiliser un système de filtrage de mails par mots-clés. 

     C’est aussi une excellente occasion pour l’auteur de lever le voile (et pour le lecteur d’en savoir plus) sur plusieurs problèmes majeurs qui touchent le pays. Tout d’abord, il joue l’honnêteté et ose aborder la présence de Total en Birmanie et la mise en place de structures socio-éducatives uniquement dans la zone que traverse le gazoduc vers la Thaïlande. Mais surtout, beaucoup d’autres compagnies aimeraient tirer profit des ressources birmanes. Ainsi lorsque l’entreprise Premier Oil (Royaume-Uni) a quitté le pays, Petronas (Malaysie) a rapidement repris le flambeau. Conséquence: à aucun moment le gaz  birman n’a cessé d’être extrait. Ensuite, l’auteur évoque le problème de la malaria, “arme de destruction massive”, le paludisme, ou encore le sida, contre lequel il est invité par MSF-Hollande à dessiner une BD pédagogique en vue d’éduquer les enfants à la prise de médicaments régulière, qui sera intitulée Minile et ses Anges. Le sida fait des ravages dans ce pays rongé par la consommation d’héroïne et la prostitution. On décompte environ 86% de personnes qui s’injectent de l’héroïne au moins une fois par jour. Cela devient moins surprenant lorsque l’auteur explique que les salariés des mines de jade de Hpakant sont payés en dose d’héroïne. Son récit fait également la lumière sur la difficulté croissante de l’action de MSF dans le pays constamment freinée par le gouvernement qui l’oblige à rester dans la zone de Mudon qui n’est pas une zone de conflit et où il n’y a pas de discrimination contre les minorités. Rester confiné à Mudon n’est donc pas dans le mandat de MSF qui se doit d’aider les populations les plus défavorisées dans les zones reculées dans les montagnes, comme les Karens, zones dont l’accès pour MSF n’est pas permis par le gouvernement.

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     Il s’agit donc d’une excellente BD qui a répondu à toutes mes attentes (voire plus) en termes de BD, à savoir une BD qui m’en apprend beaucoup sur un sujet qui m’intéresse énormément (la géopolitique, le voyage) et dont le ton est parfaitement juste et maîtrisé.  L’autodérision de l’auteur est irrésistible. J’avoue que Guy Delisle m’a souvent fait sourire, voire même rire à gorge déployée dans sa chronique “Aventures en Birmanie III”. Les dessins sont également très attirants quand bien même ils sont en noir et blanc. Je trouve que le dessin représentant l’auteur a déjà un énorme potentiel comique qui dénote bien la tonalité de la BD. De même, l’auteur fait des choix judicieux pour retranscrire la réalité dans son dessin, jouant avec le dessin lui-même, notamment par exemple lorsqu’il explique que la saison des pluies humidifie le papier. Enfin, le dessin des bâtiments est remarquable et la page dédiée aux croquis de deux camions de pompiers datant des années 40 est honorable.

     Cette BD me laisse plusieurs bonnes impressions. Premièrement, l’impression d’être allée en Birmanie, d’avoir accompagné ce père de famille dans son voyage, et d’avoir partagé son expérience et ses découvertes, d’avoir voyagé et découvert un pays “par procuration”. Ou alors l’impression d’avoir eu le privilège de discuter avec un ami ou une connaissance qui aurait pris du temps pour me décrire et me transmettre en détail ses expériences et connaissances sur ce pays. 

     Finalement, ces chroniques remplissent un double objectif dans la mesure où elles ont le mérite de faire découvrir la BD aux personnes qui ne s’intéressent qu’aux sujets géopolitiques (via les essais, les journaux, etc, comme c’était le cas pour moi,) et, inversement, de faire découvrir la géopolitique et les questions internationales à ceux qui sont déjà adeptes de BD. 

     Comme le rappelle à juste titre le site Rue89, peu de rédactions peuvent encore envoyer un reporter pour un an dans un pays pour en faire le rapport. Ce genre de récit a donc une très grande valeur journalistique. Je suis donc devenue une inconditionnelle de “BD reportages” dans ce genre, et un prochain article traitera des Chroniques de Jérusalem du même auteur. 

     J’ai emprunté ces BD à une bibliothèque mais je serais ravie de pouvoir me les procurer dans le futur tant le témoignage est instructif et incite au voyage. J’espère en apprendre autant avec ses autres ouvrages antérieurs Shenzhen et Pyongyang. 

     En attendant, on peut toujours éplucher les nombreux articles et croquis de l’auteur sur son blog: c’est par ici!

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