Un Dissident au KGB – Nicolas Jallot

     C’est un livre bouleversant que celui que nous donne à lire Nicolas Jallot. L’histoire d’un haut fonctionnaire de la cellule chargée de la surveillance et de la répression du KGB, la terrible police politique du régime soviétique, qui devient lui-même dissident.

     Le livre s’ouvre sur une préface dans laquelle l’auteur nous explique d’où lui est venu cet intérêt croissant pour cet officier, un certain Viktor Orekhov, qui adhéra au combat des dissidents qu’il était chargé de surveiller, voire de punir. Il revient alors sur la préparation d’un documentaire sur la dissidence au sein de l’URSS, lorsqu’en 1998, un ancien dissident lui parle pour la première fois de ce qu’il appelle “le cas Orekhov”. Il se lance donc à la recherche de cet homme en ne connaissant de lui que sa fuite pour les Etats-Unis en 1997. Après moultes rencontres et entretiens avec divers historiens, impossible de le localiser. Mais la roue tourne lorsqu’en 2008, une bibliothécaire russe, qui lui avait fourni l’ultime piste à laquelle se raccrocher, le met sur la route d’Orekhov.

     L’homme a beaucoup vieilli, et refuse en bloc, dans un premier temps, de publier son histoire. En effet, aux Etats-Unis, son épouse et lui-même ne sont pas connus sous leur vrai nom et personne ne connait leur histoire. Nicolas Jallot s’en fait aussitôt un ami, instaure donc un dialogue de confiance, et Viktor Orekhov, conscient du poids de ses souvenirs et de leur unicité dans l’histoire, accepte pour la première fois de livrer le récit bouleversant de sa vie.

L’ascension au KGB.

     Viktor Orekhov explique tout d’abord qu’il a grandi dans une famille totalement dévouée au régime et combien il était, dans ses jeunes années, un “communiste invétéré”. Très doué à l’école et dans les études, il souhaite entrer à Polytechnique. Mais il est alors appelé à effectuer son service militaire. Affecté au poste de garde-frontières (qui dépendait alors de la sécurité d’Etat, et donc du KGB) son assiduité et son sérieux interpellent ses supérieurs. Ces derniers ne manquent pas de lui proposer de tenter sa chance à l’Académie Dzerjinski, là où est recrutée la quasi-totalité des futurs agents. C’est avec succès qu’il y entre et entame ses études qui lui plaisent beaucoup. La perspective de devenir espion au KGB, structure de l’élite, est, pour lui comme pour sa famille, un honneur et une ascension sociale indiscutables. Il entame donc sa carrière à Moscou.

     C’est donc plein d’enthousiasme que Viktor Orekhov devient fonctionnaire du régime. Pourtant, son travail ne manque pas de le décevoir rapidement. Il ne comprend pas pourquoi il s’échine à rédiger des rapports que personne ne prend la peine de lire, et les premiers doutes apparaissent. Il est, en effet, le  témoin privilégié des “méthodes” KGBistes. Il explique ne pas approuver mettre un document compromettant dans le sac d’un étudiant pour le forcer à devenir un mouchard au risque de ne pas pouvoir poursuivre ses études. De même, dans les samizdats (journaux clandestins) qu’il est censé interdire, il lit des actualités qu’il se refuse de croire. Mais le doute le gagne. Plus tard, l’une de ses missions l’envoie voyager à l’Ouest, un “voyage en enfer capitaliste” comme on lui dit, au Japon. Pour lui qui n’a jamais quitté l’URSS, ce voyage est un des nombreux tournants de sa vie: il explique comment il réalise que son pays manipule ses citoyens, et comment, en URSS, on est alors persuadé qu’à l’Ouest il faut faire la file pendant des heures pour avoir du pain ou du lait, alors qu’il en est en réalité tout autrement. Il précise : “Il était évident que les Japonais ne vivaient pas la vie qu’on nous présentait en URSS et dans nos médias. Cela voulait dire que l’information chez nous était tout le contraire de la vérité, complètement erronée”.

L’Archipel du Goulag.

     Lorsqu’il rentre du Japon, son département est en émoi: on vient de mettre la main sur le livre d’Alexandre Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag. Orekhov explique dans quelle mesure les livres, et notamment la “lecture forcée” des livres dissidents qu’il est chargé d’interdire – dont les remarquables Soljénitsyne et Orwell – l’ont beaucoup influencé dans sa remise en cause personnelle du régime et comment peu à peu, dans un engrenage sans fin, il prend ses distances avec les méthodes du KGB jusqu’à ce qu’en 1974, il permette à deux jeunes filles, surprises en possession de L’URSS existera-t-elle en 1984? de Amalrik – ouvrage strictement interdit – de s’enfuir, entrant ainsi, à sa manière, en dissidence. Peu à peu, pris dans la spirale, il contacte les personnes avant des perquisitions prévues à leur domicile, voire même pour les avertir de leur prochaine arrestation. Mais sa réputation au 5ème département du KGB où il travaille est tellement intacte qu’aucun de ses supérieurs n’ose douter de lui. En 1976, le régime soviétique s’essoufle énormément et Orekhov rompt définitivement avec la doctrine du régime, voyant que tout, autour de lui,  n’est que supercherie. Il devient très proche d’un cercle de dissidents, et notamment d’un Mark Morozov, surveillé très étroitement par son propre département. Bien que son ami, ce dernier est très maladroit, et, par sa maladresse, met les collègues d’Orekhov sur la piste d’un traître. En 1978, Orekhov se sait suivi. Il connait les méthodes pour les avoir employées lui-même et se sait pris. Ses collègues le testent de plus en plus en lui posant des questions ciblées: “A propos Orekhov, que penses-tu de la dékoulakisation?”. Et c’est, sans surprise, qu’un jour d’août 1978, deux hommes viennent le chercher sur son poste de travail et l’emmènent en cellule.

Le procès, le goulag, la fuite.

     Arrêté, Orekhov subit pléthore d’interrogatoires. Il ne nie pas. Il explique que, dans de nombreux cas, les interrogatoires et les aveux sont largement dépassés par l’expertise psychiatrique. Cette dernière, truquée, peut à elle seule envoyer quelqu’un durablement en prison ou dans un camp. Orekhov décrit comment, en subissant toute une batterie de tests en tous genres, il réalise à quel point, malgré toutes ces années de dissidence, il demeure encore très naïf sur ce que son régime est capable de faire, notamment considérer les opposants comme des malades mentaux, ou encore le forcer à partager sa cellule avec des indics… Le 18 mai 1979, il est condamné à huit ans de réclusion dans le camp de Morki, réservé aux dissidents de la milice et de l’administration. Il revient ainsi sur sa “survie” malgré des hivers très rudes, ses quinze kilos perdus et un travail harassant. Lorsqu’il en sort huit ans plus tard, le pays a changé: Gorbatchov est au pouvoir et l’heure est à la Perestroïka. Sous haute surveillance, il tente de retrouver un emploi, sans succès, et reprend une fabrique de vêtements. Il se sent inutile et déprimé. Il contacte alors des journaux dissidents, et gagne une certaine notoriété dans leurs cercles. En 1989, le mur s’effondre et le système soviétique à son tour un peu plus d’un an plus tard. Orekhov participe activement à un syndicat, suite au Glasnost. Mais le contexte économique et social en Russie demeure très difficile. Un jour de travail, Orekhov est de nouveau arrêté pour récidive. A sa femme, les officiers déclarent que “l’ordre vient de très haut”. Il est condamné à trois années de camp dans l’Oural. A sa sortie, usé, il apprend qu’un contrat est passé sur sa tête par ses anciens supérieurs. Il n’a plus d’autre choix que de fuir. Le 11avril 1997, il s’envole pour les Etats-Unis.

     Aujourd’hui, Orekhov est un homme affaibli par tant d’années de camp et de souffrance. Il vit dans l’Ouest des Etats-Unis sans papiers et sans téléphone, où il est livreur de pizzas la nuit.

     L’ouvrage de Nicolas Jallot est en cela passionnant qu’il se penche sur une personnalité hors du commun dont la vie coïncide étrangement avec l’histoire de son pays. D’abord persuadé du bien-fondé du communisme et de la supériorité de son régime, il perd peu à peu ses illusions pour s’avouer vaincu. Ce processus d’interrogation et de désillusion est, à mon sens, la partie la plus prenante du récit de Jallot, ainsi que celle relatant les interrogatoires et le procès dont la portée historique est évidente.

     Il aurait été triste que Viktor Orekhov parte avec son histoire sans jamais avoir pu la livrer au monde.  Nicolas Jallot permet donc à de nombreux lecteurs de connaître le témoignage précieux d’un homme au destin hors de l’ordinaire.

     Néanmoins, il est regrettable que l’auteur s’efface, dès le premier chapitre, derrière l’objet de son livre, même si on peut légitimement se demander comment ne pas s’oublier lorsqu’on évoque une figure aussi imposante que celle d’Orekhov.

     Ce livre est, sans conteste, d’un intérêt historique et littéraire. C’est aussi l’occasion d’une réflexion poignante sur le traumatisme que constitue la fuite de son propre pays, que de nombreux Russes ont connu dans ces années soviétiques.

     L’histoire de Viktor Orekhov a également inspiré l’auteur au point que ce dernier lui a aussi consacré un documentaire, Le Dissident du KGB, notamment diffusé en 2010 sur Arte.

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