Off – Nicolas Domenach et Maurice Szafran

     Un livre sur le pouvoir. Voilà comment on pourrait résumer le dernier ouvrage issu de la collaboration des deux journalistes de Marianne, Nicolas Domenach et Maurice Szafran. Dans celui-ci, les deux compères proposent de faire connaître au grand public (ou du moins aux lecteurs) les coulisses du pouvoir, sur ce qui est dit “hors micro” et en dehors de tout entretien en bonne et due forme, en se concentrant sur l’ascension présidentielle de Nicolas Sarkozy.

     D’emblée, les deux auteurs souhaitent nous expliquer “Pourquoi”. Quel est le sens de leur démarche? Les motivations sont multiples. Il s’agit, tout d’abord, de constater la relation ambiguë et complexe entre le monde journalistique et les responsables politiques. Ces deux sphères sont, de toute évidence, forcées de se côtoyer en permanence. D’où des rapports très divers, oscillant entre méfiance, critique, (que se doit de porter tout journaliste digne de ce nom), mais également emprunts de respect, d’une certaine connivence, de compréhension voire de complicité, dus, en toute logique, au fait que dirigeants politiques et journalistes se rencontrent souvent dans le cadre de leurs fonctions respectives. Dès lors, les journalistes sont fréquemment  témoins de petites scènes de la vie ordinaire des hommes de pouvoir, ainsi que les observateurs privilégiés de leurs travers personnels.

     Les auteurs poursuivent leur introduction en avertissant le lecteur d’un changement dans les mœurs qui, il n’y encore pas si longtemps, régissaient les rapports entre presse et politique. En effet, jusqu’à il y a peu, l’omerta régnait sur ce qui était déclaré en “Off”. Ainsi, comme nous le précisent Domenach et Szafran, lorsque les journalistes, amenés à coudoyer régulièrement le président Mitterrand, apprennent sa maladie ou l’existence de sa fille Mazarine, aucun d’eux ne s’est aventuré à rendre la chose publique en vertu de la séparation sacrée entre le domaine public et le domaine privé. Jusqu’à reconnaître là un manquement professionnel au nom “de la convenance et du confort”.

     Tout change depuis l’ère Sarkozy. Nicolas Sarkozy inaugure, selon les auteurs, l’exhibitionnisme politique qu’ils résument par “Je raconte tout, je montre tout”. Comme ils précisent: “Nicolas Sarkozy est la transgression même: son attitude, ses comportements, nous interdisent de nous en tenir à ces règles dépassées. Elles sont désormais dépourvues de sens et d’intérêt. Nous y sommes. Où? Dans une zone grise où privé et public ne se distinguent plus guère”. Les relations entre journalistes et responsables politiques s’en trouvent immédiatement affectées.

     Domenach et Szafran consacrent la première partie de l’ouvrage à la base du personnage-étude de cas, à savoir l’enfance. Le jeune Sarkozy est décrit comme un enfant turbulent, le plus agité de la fratrie dont il est aussi le plus jeune. Issu d’une famille juive discrète et modeste, il souffre de l’autorité de l’aîné qui prévaut en l’absence du père – qui a quitté le foyer – et dont la mère, seule, incarne le courage et la ténacité qui lui inculquent très tôt la valeur du mérite.

     Les auteurs enchaînent néanmoins très vite sur une deuxième partie réservée à son ascension en politique.  La mort d’Achille Peretti, maire de Neuilly, précipite la tenue de nouvelles élections auxquelles – alors qu’il était conseiller municipal puis adjoint – il se présente et sera élu, au grand dam de Charles Pasqua qui se fait, à l’occasion, couper l’herbe sous le pied. A 28 ans, Sarkozy devient le plus jeune maire de France, faisant de lui un modèle de précocité hors pair. Puis arrive l’élection présidentielle de 1995, pendant laquelle il soutient Balladur contre Chirac, devenant ainsi la risée de la droite populaire qui cristallisera en sa personne l’image du traître. S’ensuit une traversée du désert durant laquelle, vilipendé, honni, il choisit la discrétion et encaisse la montée de ses rivaux, notamment Alain Juppé. Il se recroqueville sur sa mairie, celle qu’il a conquis seul, et adopte alors la posture victimaire – qu’il ressort à l’envi encore aujourd’hui – selon laquelle tout ce qui lui appartient ne lui revient que de droit, ne le devant qu’à lui-même car aucun cadeau ne lui est fait de la part de la droite chiraquienne. Il lorgne un temps sur les élections européennes de 1999, sans succès néanmoins. Puis, enfin, arrivent les présidentielles de 2002 lors desquelles il soutient Chirac, espérant hériter de Matignon. C’était sans compter sur les vieilles rancœurs politiques qui, telles de vieux démons, reviennent sans crier gare et l’empêchent d’accéder au poste suprême de chef du gouvernement pour finalement l’amener au Ministère de l’Intérieur. Mais déjà, il exècre de jouer les pantins de Chirac, qu’il abhorre, et entre très vite dans sa propre campagne caractérisée par une hyperactivité qui le mènera, à l’horizon, à 2007.

     C’est dans le cadre de cette campagne que les auteurs sont amenés à s’entretenir avec Sarkozy très régulièrement. Ceux-ci confessent alors l’omniprésence de sa femme, Cécilia, son premier bras-droit politique, qui s’impose en expert en communication, et qu’il aime exhiber comme faire-valoir de campagne. Puis apparaissent rapidement les querelles d’égo avec Dominique de Villepin, ce chiraquien chevronné, qu’il accuse de lui faire de l’ombre. Au cours de cette campagne, Domenach et Szafran disent avoir été témoins de scènes improbables pour un futur présidentiable. Des anecdotes croustillantes décrivent un Sarkozy qui se livre sans retenue sur sa famille, sa soif de pouvoir, son désir de revanche sur le destin, et, par dessus-tout, la récurrence de l’argent dans ses préoccupations premières. Ces traits de caractère sont comme exacerbés en ces temps de campagne. Ils décrivent alors un Sarkozy en transe lors des grands meetings pendant lesquels il prouve son talent d’orateur certes, mais dans un français pas toujours correct qui flirte rarement avec le langage soutenu.  Il en est même pire hors micro, selon les auteurs, qui attribuent à cela un manque de culture flagrant découlant de sa formation d’avocat, et non d’énarque comme ses prédécesseurs. C’est aussi un manque de tenue que les auteurs dénoncent, lorsqu’ils évoquent ce jour où Sarkozy, alors candidat et ministre, les reçoit chez lui, torse nu, arborant RayBan et cigare au bord de sa piscine, pour une interview qui les incommodera énormément. Les auteurs sont aussi témoins de la rupture du couple, du départ de Cécilia, mais surtout du naufrage affectif d’un candidat qui donne à voir le spectacle de sa vie, inverse à ce qu’un candidat aux présidentielles se doit de donner (notamment une soirée très arrosée où Sarkozy, ivre d’alcool et de chagrin, drague pathétiquement une collègue journaliste des auteurs lors d’un dîner professionnel après l’université d’été de l’UMP à la Baule).

     Ce que révèle surtout ce livre, c’est un personnage marqué par son avidité de pouvoir, son manque de tact qui frise l’impolitesse et, par dessus tout, son obsession de l’argent. Le portrait qui est fait de lui le décrit comme un jeune premier maladroit, issu de la nouvelle génération que les institutions n’impressionnent plus, un tantinet familier, et que rien ne prédispose à faire de lui un président. L’ouvrage permet également de se pencher sur la question transversale du rapport spécial de Sarkozy aux médias, voire de leur manipulation. Cela passe, tout d’abord, par une proximité de facto que Sarkozy instaure avec les journalistes par le tutoiement qu’il impose et qui s’accompagne bien souvent de tapes sur l’épaule peu appropriées. Mais c’est aussi une complicité de fond qu’il tente d’organiser. Plusieurs fois, en effet, les auteurs expliquent avoir reçu des appels de Sarkozy pour se voir transmettre des informations cruciales qu’il livre délibérément afin de s’en faire “des potes”. En ce sens, le livre montre qu’il a bien compris que la meilleure façon de se mettre les journalistes dans les poches est de leur donner des informations. Dans une campagne survoltée – qui tranche avec 2002 – ces derniers sont avides de scoops et se montrent très intéressées par le renouveau politique qu’augure le prochain mandat. Sarkozy sait l’engouement qu’il suscite et en joue allègrement. Il introduit une césure dans le traitement des journalistes qui tourne cependant rapidement en sa défaveur. Après six premiers mois de présidence très mitigés -voire complètement ratés selon certains médias – les relations qu’il entretient avec la presse se crispent, d’après le fameux adage selon lequel les amis d’aujourd’hui sont les ennemis de demain.

Le thème des relations entre presse et politique permet assurément d’aborder le sujet d’une façon qui va au-delà de l’anti-sarkozysme primaire. Cependant, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’un prétexte pour dresser un portrait peu flatteur du candidat, finalement victorieux, de l’autre bord, notamment au vu des positions très partisanes du magazine Marianne. Il faudrait veiller à ne pas tomber dans le lynchage en règle systématique. Il est vrai que la réalité d’un président “bling-bling” ne rend pas Sarkozy sympathique, mais faut-il, pour autant, le rendre antipathique au point de mériter ce focus? Nul ne peut douter de la réalité à laquelle ont été confrontés Domenach et Szafran pour dresser un portrait certes juste, mais qui manque d’une analyse éloquente. En effet, Sarkozy est un pur produit de la société moderne, tout dans la pulsion, dans l’immédiateté, qu’il tient sans conteste de sa jeunesse post-soixante-huitarde. Il est le symptôme d’une société de plus en plus dépolitisée et désidéologisée.

D’autre part, le portrait qui est proposé correspond bien aux premières années de sarkozysme mais  tranche avec les dernières années du mandat – notamment la naissance surprotégée de sa fille – qui n’en est, cependant, pas moins révélatrice d’une certaine manipulation des médias par les politiques. Ce qui légitime, in fine, les révélations du livre.

Il n’en reste pas moins que ce livre n’est qu’un parmi la constellation de publications à ce sujet: Alain et Patrice Duhamel, Cartes sur Table, ou encore Franz-Olivier Ghiesbert, M. le Président, Jean-Pierre Friedman, Dans la peau de Sarko, Catherine Nay, Un Pouvoir nommé désir, etc. Il est également intéressant de mettre le livre de Domenach et Szafran en parallèle avec le film La Conquête de Xavier Durringer. Et si vous avez la chance d’habiter près d’une des 68 salles françaises qui le projettent, le film Les Nouveaux Chiens de Garde analyse les relations entre médias et pouvoir.

    

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