Les Intellectuels Faussaires – Pascal Boniface

     A la rescousse d’un débat intellectuel médiatiquement à la dérive. Tel est l’objet de l’ouvrage de Pascal Boniface consacré à la dénonciation d’une sphère publique tronquée, où le mensonge est roi. Avant toute chose, il convient de rappeler que l’auteur est le directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et professeur à l’université de Paris VIII. Dans ce livre, celui-ci insiste sur la nécessité de restituer la vérité dans le débat public. Selon lui, en France, trop de contrevérités sont énoncées dans les grands médias. Pire: il s’insurge que cela ne choque personne, dénonce l’absence de scrupules qui semble dominer, et s’indigne que les personnalités et autres experts qui émettent ces arguments non recevables soient pourtant celles et ceux qui sont continuellement invités sur les plateaux de télévision, ou dans les chroniques de presse. Pire encore: ces “faussaires” qui ont pignon sur rue sont intouchables, précisément d’après Pascal Boniface, parce qu’ils défendent les causes dominantes (Pascal Boniface en veut pour preuve les quatorze éditeurs qui ont refusé de publier son manuscrit), devenant ainsi des “mercenaires”, pour reprendre les mots de l’auteur.

     Entendons nous bien, cependant, sur le sens que Pascal Boniface donne au terme “contrevérités” en prenant l’exemple de la guerre en Irak qui l’a précipité dans la rédaction de ce livre: “Affirmer qu’il y avait des armes de destruction massive en Irak et qu’il était donc justifié de faire une guerre pour les éliminer alors que ce n’était pas vrai ne participe pas du débat d’idées. C’est de la manipulation de l’opinion et de la désinformation”.

     L’auteur entame la première partie de son livre en rappelant la place et l’aura particulières des intellectuels en France. Conséquence directe des Lumières du XVIIIème siècle, citant Voltaire voire Zola, il insiste sur la mission d’éducation des intellectuels. Or, reprenant le titre d’un ouvrage de Julien Benda, il déplore une “trahison des clercs”: ceux à qui incombe un devoir de vérité sont ceux-là mêmes qui trahissent l’information. Pascal Boniface pose alors la question de l’engagement en politique et tente alors de trancher entre deux positions: faut-il, comme le préconise Benda, que les intellectuels ne cherchent que la vérité pure, à savoir un travail purement abstrait respectant une certaine distance vis-à-vis des passions contemporaines ; ou faut-il, au contraire, tel que le décrit Paul Nizan, que les intellectuels mettent leur savoir, ou leur notoriété, au service de l’opinion publique et interfèrent dans les débats actuels (au risque de prendre position et de dénaturer la Vérité qu’ils sont censés poursuivre et livrer)? La question en elle-même est passionnante et chacun est à même de se la poser.

     Dans un deuxième chapitre, l’auteur analyse le rôle central des médias dans la diffusion des savoirs, et donc de la présence des intellectuels à la télévision, radio et presse écrite. Selon lui, apparaître dans les médias aujourd’hui est considéré comme une légitimation professionnelle, une reconnaissance de l’expertise et certains y voient une fin en soi. Dès lors, selon Boniface, pour atteindre la consécration télévisuelle, certains “intellectuels” (entre guillemets car, de ce fait, qui se revendique intellectuel ne l’est pas forcément) souhaitent mettre toutes les chances de leur côté, et donc, défendre les thèses dominantes: “Un faussaire sera d’autant plus crédible qu’il va dans le sens des idées reçues et des vents dominants, quitte d’ailleurs à s’autoprésenter, comme c’est souvent le cas, comme allant à l’encontre du politiquement correct. Sa fonction devrait consister à ne pas hésiter à dynamiter les idées reçues si elles sont fausses. Or, il va plutôt venir les conforter, pour assurer sa position médiatique et… être réinvité”.

      De cette façon, les débats deviennent on ne peut plus relatifs, faisant intervenir la notion de morale. Celle-ci fluctue énormément selon les positions défendues. Or, la morale est resservie à toutes les sauces lors d’interventions internationales. Ainsi, c’est au nom de ladite morale que les Etats-Unis ont décidé d’attaquer l’Irak, pour y installer une démocratie par la guerre. C’en est toujours ainsi: pour certains, l’ingérence est morale, alors que pour d’autres, il s’agit d’une atteinte à la souveraineté. Et parfois, ce ne sont que les prétextes qui sont moraux, les vraies raisons, quant à elles, sont bien souvent plus déplorables. Dans le cas de l’Irak, le prétexte de la démocratie en devenir a servi à légitimer une entreprise évidente de mainmise sur le pétrole. Par conséquent, certaines causes à défendre sont plus “morales” que d’autres, et seront parfois, plus visibles à l’écran que d’autres.

     Cela permet à Pascal Boniface d’aborder l’Occidentalisme qui, selon lui, est cette cause dominante qui accapare les médias. Dans cet “Occidentalisme”, il faut comprendre la défense d’Israël, qu’il désigne comme le dernier rempart du monde occidental face au monde arabe. L’auteur explique, en effet, que toutes les puissances de l’Ouest pensent leur politique étrangère en fonction de la politique israélienne. Défendre Israël et la politique d’occupation des territoires palestiniens correspond à la cause dominante. A l’inverse, dans un chapitre suivant, il dénonce la stigmatisation des Palestiniens et du monde arabe en général, via le concept décrié d'”islamofascisme” (ndlr: la philosophie commune de l’islam radical et des mouvements islamistes), un concept destiné à attiser les peurs et à légitimer les interventions américaines dans les pays d’Orient, et donc, à justifier la possibilité de guerres préventives.

     Pascal Boniface rebondit alors sur les dérives du débat et la radicalisation des positions : toute personne amenée à critiquer Israël est accusée d’antisémitisme, et toute personne critiquant le monde arabe est taxée de racisme, engendrant un débat stérile. D’où un climat crispé aussi bien en France que dans les Relations Internationales, aussi bien en politique interne qu’en politique étrangère.

     Dans une deuxième partie, l’auteur fait une critique acerbe des personnalités qui, selon lui, sont ces intellectuels faussaires qui polluent l’espace médiatique et qu’il cite nommément. Il égratigne donc Alexandre Adler, Caroline Fourest, Mohamed Sifaoui, Thérèse Delpech, Frédéric Encel, François Heisbourg, Philippe Val. Dans un dernier chapitre hilarant, il s’attaque à Bernard Henri-Lévy et sa philosophie de façade. Il revient notamment sur son erreur monumentale en citant le botulisme dans un de ses ouvrages consacré à Kant, et le décrit surtout comme un businessman du débat intellectuel , un magnat de l’édition, qui agit ouvertement en faveur de la cause israélienne.

A première vue, l’ouvrage de Pascal Boniface semble prometteur: l’auteur nous invite à nous concentrer sur l’interaction entre intellectuels et médias en présentant les conséquences sur le débat public. Néanmoins, le livre dévie très rapidement de son objectif. Effectivement, dès la première partie,  le propos est très centré sur la question israélo-palestinienne. L’auteur réfléchit un peu trop à travers le prisme du Moyen-Orient et plonge le lecteur dans une vision (sa vision?) manichéenne. Ainsi, lorsqu’il critique Caroline Fourest, il fait un amalgame un peu facile (et dangereux) entre ceux qui mettent en garde contre la montée du radicalisme religieux et islamiste et les sionistes.  Faut-il rappeler à Pascal Boniface que l’on peut condamner le terrorisme islamiste sans forcément être pro-israélien? De même que l’on peut condamner l’occupation des territoires palestiniens sans voter pour le Hamas? Pascal Boniface semble nier toute demi-mesure. Dès lors, les faussaires qu’il dénonce sont souvent complaisants avec Israël. Cette absence de nuance est d’autant plus étonnante que l’auteur souligne la tendance dangereuse qui empoisonne le débat intellectuel contemporain dont il a lui-même été victime au sein du PS, à savoir que sont taxés d’antisémitisme tous ceux qui s’aventurent à critiquer l’action du gouvernement israélien. Pourquoi donc accuser d’islamophobie tous ceux qui mettent en garde contre l’islamisme? Sa réflexion donne à penser qu’effectivement, Israël et islamisme sont des facteurs clivants entre intellectuels et que deux causes s’affrontent. De même, il est possible de défendre certaines causes, telles que la liberté d’expression, sans forcément viser l’une ou l’autre des communautés. L’auteur nomme ainsi Philippe Val d'”Inquisiteur” pour avoir défendu la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo en 2006. Or, la liberté d’expression est un principe neutre qu’il faut défendre et le procès de Charlie Hebdo devait être remporté, même s’il s’agit d’un des derniers combats “justes” de Val avant que ce dernier ne pratique le retournement de veste de niveau olympique (notamment lors de l’affaire Siné).

Finalement, ce livre se révèle être très partisan et marqué par les positions tranchées de l’auteur, plutôt que constituer une véritable analyse de la récurrence de certains “experts” dans les médias de masse (tels que Michel Godet, Elie Cohen et autres Jean-Hervé Lorenzi, Frédéric Lordon ou Jean Gadrey). Il  ressort donc de ce livre l’impression que Pascal Boniface règle ses comptes. On sent un Pascal Boniface hanté par la question palestinienne qui, de ce fait, n’aborde pas la question de son sujet de façon transversale. Par conséquent, ce livre s’adresse à des lecteurs avertis sur la question israélo-palestinienne et sur l’actualité du Moyen-Orient pour garantir un esprit critique aiguisé. L’ouvrage n’en est cependant pas moins intéressant: il faut simplement moins se fier à son titre, qui appelle davantage à une étude globale, qu’à la controverse de son auteur.

A noter la réédition récente de son célèbre ouvrage 50 idées reçues sur l’état du monde dont voici la couverture:

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