Le Dérèglement du Monde – Amin Maalouf

     Après deux mois durant lesquels j’ai un peu délaissé ce blog (mais pas mes lectures!), je reviens avec une nouvelle chronique consacrée à ce livre d’Amin Maalouf qui mérite amplement une place parmi mes reviews. Ce livre s’inscrit dans mes recherches personnelles (et non professionnelles) sur le thème du déclin de l’Occident et du choc des civilisations, thème à propos duquel j’aimerais critiquer la dizaine de livres que j’ai achetés sur le sujet.

     Le livre d’Amin Maalouf est né d’un constat effarant de l’auteur: le monde accumule les dérèglements. Outre les dérèglements structurels (c’est-à-dire d’ordre climatique, géopolitique, financier, …), le monde est aussi témoin d’un recul des libertés en même temps que progressent le fanatisme, la violence et les affirmations identitaires. L’auteur examine en trois chapitres les causes et les conséquences de l’avènement d’un monde déréglé qui se manifeste à travers l’opposition croissante entre Orient et Occident, d’après la très célèbre analyse de Samuel Huntington et sa thèse du Clash des Civilisations.

     L’auteur ouvre son analyse sur un chapitre traitant des “victoires trompeuses”. En effet, autant la fin de la Seconde Guerre Mondiale ne devait signer, en fait, que le début des conflits mondiaux, autant la fin de la Guerre Froide signifie l’entrée dans une ère instable où les vainqueurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit. En cela, l’analyse de Maalouf est très intéressante: celui-ci n’oublie pas de souligner que la fin de la Guerre Froide a eu des conséquences retentissantes non seulement en Europe, mais dans le monde. Ainsi, alors même que l’effondrement du bloc soviétique marque la suprématie du modèle occidental, la fin de la Guerre Froide marque également le début de son déclin. Cela est d’autant plus pertinent au regard du triomphe du capitalisme sur le communisme en 1990 et de la crise qu’il connaît aujourd’hui. La disparition du modèle soviétique marque la fin du débat d’idées sur la planète et la fin d’un monde basé sur des clivages idéologiques pour l’avènement d’un monde où dominent les clivages identitaires. De même, la chute de l’URSS (et du communisme qui était un système athée et profondément anti-religieux- le seul Dieu autorisé étant le culte de la personnalité voué à Lénine ou Staline) a plongé les peuples dans un monde marqué par l’exacerbation des croyances et un retour en grande pompe du religieux. Ce glissement est d’autant plus évident dans le monde arabo-musulman depuis, notamment, l’ascension de l’Ayatollah Khomeini en 1979.

     Maalouf expose alors le jeu d’alliances qui se font et se défont en cette période cruciale de fin de Guerre Froide, et comment les islamistes, grands ennemis des nationalistes arabes favorables au communisme, sont bannis des pays musulmans jusque dans les années 80 et soutenus par l’Occident où ils trouvent souvent refuge (ndlr : cela fait notamment penser aux Moudjahidines d’Afghanistan et de Pakistan formés par la CIA contre les Soviets, parmi lesquels figurait la dynastie Ben Laden).  Cette évolution des alliances mondiales explique que les éléments modernisateurs (les élites nationalistes et laïques) des sociétés arabo-musulmanes ont longtemps été combattus et finalement écrasés par les Occidentaux en butte aux indépendances, ce qui explique la montée de l’autre front de défense de ces nations, à savoir le fondamentalisme religieux.

     Cette opposition contemporaine entre Orient et Occident mène, tout logiquement, à deux perceptions de l’adversaire: selon les Occidentaux, les pays arabo-musulmans sont imperméables à la démocratie et selon ces derniers, les Occidentaux ont une conception de la démocratie assez singulière, souvent synonyme de domination et d’exploitation (en référence aux empires coloniaux européens et à la soif de pétrôle américaine). Pour ce faire, l’auteur met en cause les deux parties: il blâme le monde arabo-musulman pour son manque de valeurs universelles, de même qu’il condamne l’Occident de détenir ces valeurs, mais d’en user pour dominer les peuples du monde.

    La chute du Mur de Berlin entraîne le début de l’affaiblissement de l’Occident (notamment par l’émergence de nouveaux rivaux au poids économique incontestable tels que la Chine et l’Inde) et éveille la tentation de préserver par la supériorité militaire ce qu’il n’est plus possible de préserver par  la supériorité économique. En effet, on dénombre plus de dix interventions militaires des Etats-Unis en en un peu moins de vingt ans. Cela engendre un grave problème de relation entre l’Occident et le reste du monde et compromet énormément la crédibilité morale occidentale. Or, nous rappelle Amin Maalouf, mettre en péril sa crédibilité morale, c’est compromettre sa place dans le monde, et surtout, pour les Etats-Unis, leur position à la tête du peloton des grandes nations.

Ce problème de crédibilité morale pose la question de la légitimité de la puissance occidentale. Nous sommes effectivement en présence d’une situation sans précédent dans l’Histoire où les Etats-Unis ont fait de leurs alliés des vassaux et de leurs ennemis des hors-la-loi, configuration inédite en Relations Internationales. Le monde actuel est un espace politique unifié (notamment grâce aux nouvelles technologies et à l’essor d’Internet) où les questions de légitimité du pouvoir sont importantes. De plus, selon les gouvernements de tendance républicaine ou démocrate, l’emprise américaine sur le monde diffère, ce qui implique une concentration du pouvoir à géométrie variable.

Cependant, la question de la légitimité est tout aussi importante dans le monde arabo-musulman. Ce dernier a connu de grands leaders politiques qui se sont réellement  imposés de par leur capacité à légitimer les volontés des nations arabes. C’est le cas historique de Nasser en Egypte, qui, en nationalisant le Canal de Suez en 1956, a rendu aux Arabes leur fierté et leur dignité. Ce qui était valable dans le passé l’est encore aujourd’hui : la chute de Nasser, et l’échec de ses successeurs dans le monde arabe (Sadate, Sadam Hussein, Kadhafi) ont entraîné le monde arabo-musulman dans une crise de la représentation. De plus, les revers militaires subis face à Israël (dont la très mémorable Guerre des Six Jours) ont achevé de mettre à mal l’honneur des nations arabes dans le concert des nations mondiales. La question palestinienne se creuse et ouvre une voie toute tracée au Fatah dans les années 60 et, avec le retrait de l’Egypte du conflit israélo-palestinien, c’est toute une période de panarabisme qui est révolue. La fin du nationalisme arabe (et du rêve d’une République Arabe Unie) plonge ces nations dans l’Islam politique avec le retour des islamistes au pouvoir.

Amin Maalouf met l’accent sur l’impasse historique dans laquelle se fourvoyent les pays arabo-musulmans aujourd’hui, mais n’oublie pas de rappeler que les Etats-Unis, dans un contexte de Guerre Froide enragée, ont soutenu des régimes peu enclins à la tolérance religieuse pour la seule raison qu’ils ne leur étaient pas hostiles : ainsi, en Indonésie, ils placent Sukarno mettant ainsi fin à l’Islam le plus modéré d’Orient. Il conviendrait de citer aussi l’Iran de Mossadegh que le gouvernement américain a chassé en 1953, semant les graines de l’Islam politique contemporain.

Le problème qu’Amin Maalouf souhaite soulever est que la juridiction de l’administration américaine dépasse ses propres frontières: sur le territoire américain, le gouvernement agit en tant que gouvernement de droit, mais ses agissements sur le reste du monde posent la question d’un gouvernement à la légitimité contestable.

Dans le dernier chapitre, l’auteur cherche des solutions à cette dualité. La solution qu’il propose sonne tel un cri d’alarme : il n’y a que la culture pour rapprocher les peuples. En effet, encourager un tissage culturel serré permettra de dépasser les appartenances héréditaires autour desquelles semble se cristalliser le débat aujourd’hui. En cela, l’analyse d’Amin Maalouf est remarquable : il faut favoriser le débat d’idées, d’idéologie, de théorie, et non laisser chaque civilisation se retrancher dans ses positions identitaires qui essentialisent le débat et le rendent stérile. Les idéologies peuvent être modulées mais les appartenances héréditaires, religieuses notamment, sont immuables. Là encore l’auteur suggère une solution qui me semble plus qu’honorable : c’est dans les diasporas qu’il faut chercher la clé. A défaut de pouvoir se comprendre au Moyen-Orient, qu’Amin Maalouf décrit correctement comme “une plaie ouverte qui commence à gangrener l’ensemble de la planète”, il faut encourager jeunes juifs et jeunes musulmans à s’entendre au sein de la civilisation occidentale, là où l’Occident parvient encore à appliquer les valeurs universelles. En étant attentif aux immigrés des  communautés, l’Occident a un énorme rôle à jouer s’il prend conscience de son enjeu :  en intégrant ses immigrés, l’Europe peut, par exemple, transmettre la réconciliation franco-allemande et l’Union Européenne. Mais en leur tournant le dos, en leur signifiant leur différence, elle n’a aucune chance de se muer en modèle en lequel ils seraient susceptibles de se reconnaître.

Après les défaites du nationalisme arabe par l’Occident, l’Islam est devenu le seul sanctuaire d’identité et de dignité des nations arabo-musulmanes. La nostalgie d’un passé glorieux, intimement lié à l’âge d’or de la religion, ne permet pas d’avancer et, bien au contraire, grippe le débat. Selon Amin Maalouf, “ce n’est pas en communautarisant les immigrés que l’on facilitera l’intégration et qu’on échappera aux affrontements qui s’annoncent, mais en restituant à chacun sa dignité sociale, culturelle et linguistique et en encourageant une dualité identitaire”. C’est là toute l’originalité et l’apport de l’étude d’Amin Maalouf : accepter la double appartenance, faire fi du fait que la nation s’accommode mal de la double allégeance ; ce qui constitue une grande innovation intellectuelle dans la façon de penser la nation moderne. Ainsi, les jeunes générations issues de l’immigration peuvent continuer de pratiquer leur langue d’origine, et devenir des vecteurs entre l’Europe et le reste du monde (vecteurs qui manquent cruellement suite à l‘estrangement qui a suivi la fin du panarabisme). Il faut que l’Europe, et l’Occident en général, assume l’attrait que son mode de vie suscite et tire le meilleur des potentialités offertes. Ce faisant, Amin Maalouf tord le cou aux théories à partir desquelles il a entamé son analyse, à savoir le choc des civilisations, en rappelant que les civilisations ne sont pas étanches, ni irréductibles les unes aux autres. L’Histoire est jonchée de civilisations qui se sont entremêlées et il faut redouter ceux qui prêchent qu’elles ont toujours été et qu’elles demeureront distinctes ( on pense légitimement au Front National français qui joue sur ce fait de langage).

Cet ouvrage d’Amin Maalouf compte parmi les livres qui m’ont le plus marqué et fait réfléchir ces derniers temps. Etant fascinée, sans me l’avouer réellement, par les thèses de Samuel Huntington depuis que je les ai découvertes il y a environ deux ans, j’étais subjuguée par le clash des civilisations et par une analyse aussi clairvoyante, voire prophétique, à une époque aussi précoce. A ceux qui prônaient la fameuse “fin de l’Histoire” suite à la chute du Mur de Berlin, Huntington prouvait le contraire grâce à de vrais arguments intellectuels et à une étude fine du système international. Le livre d’Amin Maalouf, qui part du même constat, m’a fait changer de regard sur l’insolubilité du choc des civilisations. En effet, je n’aurai jamais pensé que la rédemption d’un monde déréglé puisse venir d’un Occident en perdition qui a abusé de ses prérogatives pendant des siècles. L’idée d’une rencontre des diasporas favorisée par l’Occident et avancée par Maalouf constitue, à mes yeux, une vraie innovation dans la façon d’appréhender le fait civilisationnel. De la même façon, dépasser l’allégeance à la nation par l’acception d’une dualité des appartenances, au sein même de nos nations européennes, pour résoudre cette fracture entre les civilisations me semble être une réelle audace des idées et une véritable réflexion qui pourrait conclure de façon magistrale des débats portant sur l’idée de nation en Europe tels que soulevés par Justine Lacroix ou Jürgen Habermas.

J’ai également beaucoup apprécié que l’auteur se sente en autorité de juger les deux principaux protagonistes de son essai en invoquant sa double origine: né au Liban et vivant en France, il parle à la fois l’arabe, le français et l’anglais, ce qui lui permet, précise-t-il, de lire la presse des deux côtés et de prendre conscience à quel point les deux discours tournent à vide sans s’écouter l’un l’autre. De même, cela lui permet de saisir les blessures et les vanités de chaque civilisation et de les formuler de façon neutre et objective. Il est d’autant plus appréciable que cette autorité de juger n’est pas imposée par l’auteur mais s’impose d’elle-même de par la force de son argumentaire et de sa démonstration.  Cela lui permet de rendre compte d’un pouvoir hémiplégique et d’une problématique de l’Orient sans adopter une posture victimaire sans issue. Sans aucun doute, Amin Maalouf est bien meilleur analyste que Pascal Boniface qui, au lieu de dépasser les clivages, ne fait que reproduire les dichotomies.

Il s’agit donc d’un ouvrage qui traite de vraies questions, un ouvrage réellement ancré dans l’époque contemporaine et qui resitue avec grand succès les conséquences de la fin de la Guerre Froide comme l’un des plus grands séismes politiques des temps modernes, et non seulement en tant que évènement majeur qui a permis à toute une partie du globe de découvrir la démocratie.

Néanmoins, pour une lectrice avide de références telle que moi, il est regrettable que l’auteur n’ait pas eu davantage recours aux notes de bas de page pour citer les auteurs qu’il a consultés. Mais il s’agit d’un aspect négatif dérisoire au vu de la qualité de l’essai et de l’érudition d’Amin Maalouf.

En un sens, cet ouvrage vient ajouter sa pierre à l’édifice qui avait déjà été entamé par René Guénon dans son livre intitulé La Crise du Monde Moderne, qui traitait, dès 1927, de la problématique d’un Occident courant à sa perte et d’un Orient aliéné par l’évolution de cette modernité.

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