Campagne présidentielle – Mathieu Sapin

Les survivants

 

      J’ai eu maintes fois l’occasion de dire sur ce blog qu’un des plus savants mélanges littéraires est celui qui allie BD et politique. Cette nouvelle BD que je viens d’achever ne déroge pas à la règle : voilà encore un bon exemple d’un mariage réussi! Je le dis sans ambages : la BD-reportage est l’avenir de l’Homme!

      Grâce à Mathieu Sapin, on plonge dans les coulisses de la campagne présidentielle de François Hollande qui nous emmène du QG de campagne Avenue de Ségur au siège du PS rue de Solférino en passant par certains déplacements du candidat dans toute la France et les DOM-TOM. L’auteur, dessinateur de BD, nous raconte comment il a intégré l’équipe de campagne du futur président et participé aux événements majeurs d’une campagne mouvementée, de la convention d’investiture jusqu’au 6 mai 2012, date de l’élection.

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      Ainsi, sous la forme de petits chapitres datés, Mathieu Sapin nous livre quelques anecdotes glanées çà et là pendant les moments forts de la campagne. Des meetings du candidat aux réunions de conseillers, le regard novice de l’auteur (de son propre aveu) permet de comprendre à froid les stratégies et les enjeux que représentent cette élection pour le PS. Sa BD est aussi l’occasion de dresser des portraits déjà très révélateurs de ceux qui entourent François Hollande et qui deviendront, pour certains d’entre eux, ses futurs ministres. On croise ainsi Arnaud Montebourg, Pierre Moscovici, mais surtout Manuel Valls qui se positionnent déjà derrière le futur président.

       Mathieu Sapin décrit l’ambiance des coulisses où l’on prépare les interventions de François Hollande pour diverses émissions de télévision, retranscrit certaines discussions tenues lors de repas d’élus ou de déplacements, et donne à voir les plans de riposte aux attaques de l’UMP. La BD montre aussi les échanges de l’auteur avec les journalistes de profession rodés en politique : l’échange de bons tuyaux, les rumeurs, les scoops et la montée des réseaux sociaux sont autant de sujets que Mathieu Sapin aborde de façon à la fois sérieuse et drolatique dans cet univers nouveau que l’on découvre avec lui.

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     Le ton est bon, la teneur de ce qui est montré est intéressante, tous les ingrédients d’une bonne BD qui divertit tout en permettant de s’informer sont réunis. Un petit clin d’œil à la BD Quai d’Orsay s’est même glissé dans les pages! Toutes les opinions sont recensées, des plus militants au sein du PS aux alliés de l’UMP et leurs sympathisants, le chemin de la campagne permet à l’auteur de croiser toutes les sensibilités politiques, même de donner une tribune aux piliers de comptoir dont les opinions figurent dans la catégorie “Café du commerce”. Cette ouverture du regard, qui ne se cantonne donc pas au PS, permet de voir l’étendue des positions sur le spectre politique et de prendre la température parmi les électeurs et/ou militants. On mesure l’ampleur de la tâche de l’auteur : se fondre dans le décor et déjouer les plans com’ d’une équipe qui fait front.

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      A tous ceux que la politique passionne mais que la BD a souvent laissé indifférents ou à tous les férus de BD qui souhaiteraient s’informer sur la politique, je recommande plus que chaudement la lecture de cette BD.

      Trois ans après l’arrivée de François Hollande à l’Elysée, une suite, que j’espère pouvoir lire et chroniquer d’ici peu et toujours signée Mathieu Sapin qui a donc eu le droit de poursuivre son expérience aux côtés du président, intitulée Le Château, est parue le 7 mai 2015,

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L’Ignorance – Milan Kundera

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      Il y a un peu plus d’un mois (oui, j’ai du retard sur mes revues!), j’ai terminé la lecture de L’Ignorance de Milan Kundera. Le thème du roman -l’émigration- et son corollaire, la nostalgie (ou l’absence de nostalgie, en l’occurrence), ont tout particulièrement attisé mon intérêt pour ce livre.

      C’est à travers l’histoire d’Irena, exilée à Paris depuis vingt ans après avoir fui la Tchécoslovaquie, que Kundera choisit d’aborder son sujet. Après les événements de la Révolution de velours ayant renversé le régime communiste, Irena entreprend un bref retour au pays qu’elle appréhende. Elle qui a toujours vécu dans l’ombre de sa mère craint que les retrouvailles ne soient difficiles. Elle redoute également que ses anciennes amies ne lui reprochent son exil et que l’incompréhension s’installe entre elles.

Fidèles à la tradition de la Révolution française, les Etats communistes ont jeté l’anathème sur l’émigration, considérée comme la plus odieuse des trahisons. Tous ceux qui étaient restés à l’étranger étaient condamnés par contumace dans leur pays et leurs compatriotes n’osaient pas avoir de contact avec eux.

A l’aéroport, Irena rencontre Josef, un vieil ami du lycée avec qui elle avait eu une brève liaison, qui a décidé d’émigrer au Danemark. Lui aussi est de passage au pays où il rend visite à son frère, N., qui lui sert des reproches et lui fait également ressentir son animosité face au départ. Irena et Josef décident de fixer un rendez-vous pour se revoir, alors que Gustaf, le second mari d’Irena qui l’a suivie à Pragues pour affaires, rencontre la mère de celle-ci.

      Je n’en dirai pas plus concernant le synopsis, tant la seconde partie du livre se consacre davantage au dénouement de l’histoire et à la partie romancée du roman. En revanche, je ne peux faire l’impasse sur l’analyse des premiers chapitres du livre qui traitent de plusieurs thématiques fortes, flirtant parfois légèrement avec l’essai, ce qui donne au roman toute sa consistance.

      Le roman s’ouvre sur une vision homérique de l’exil : Kundera raconte l’exil d’Ulysse et son retour à Ithaque, sa patrie, tel que raconté par Homère dans L’Odyssée, “l’épopée fondatrice de la nostalgie” selon Kundera. L’auteur explique qu’Ulysse a préféré, après vingt années d’errance, retourner dans son Ithaque natale, qu’ “à l’exploration passionnée de l’inconnu (l’aventure), il préféra l’apothéose du connu (le retour)”, ce qui fait dire à Kundera qu’Ulysse, “le plus grand aventurier de tous les temps est aussi le plus grand nostalgique“.

      Par cette analogie, Kundera s’interroge sur la place de la nostalgie dans l’exil. Selon lui, bien que la nostalgie soit un sentiment récurrent chez les émigrés, tous les émigrés ne l’éprouvent pas fatalement. C’est, par ailleurs, le cas d’Irena : c’est son amie française Sylvie qui l’incite, plus ou moins, à retourner en Tchécoslovaquie après la chute du communisme. Irena, elle, n’en a d’abord aucune envie, elle considère ne plus avoir d’attaches avec ce pays dans lequel elle a laissé tous ses complexes et ses incertitudes. Par le biais de ce personnage, Kundera interroge le fantasme de l’exilé, celui que l’on plaint, “le Grand Souffrant“. Plusieurs passages attestent de cette vision :

“S’est-elle vraiment dit “Dieu merci”? Elle, une émigrée que tout le monde plaint d’avoir perdu sa patrie, elle s’est dit “Dieu merci”?”

“Pourtant, il la voyait exactement comme tout le monde la voyait : une jeune femme qui souffre, bannie de son pays.” 

“Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardée, fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. […] Ils avaient fait vraiment beaucoup pour moi. Ils ont vu en moi la souffrance d’une émigrée. Puis le moment est venu où je devais confirmer cette souffrance par la joie de mon retour. Et cette confirmation n’a pas eu lieu. Ils se sont sentis trompés. Et moi aussi car, entre-temps, j’avais pensé qu’ils m’aimaient non pas pour ma souffrance mais pour moi-même.”

       Kundera explique également les nuances du mot “nostalgie” entre les différentes langues européennes pour constater que le latin ignorare est le plus fidèle au sentiment d’absence dont on se languit : “Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens“. D’où le titre de l’oeuvre, L’Ignorance. L’ignorance jalonne le roman de bout en bout : l’ignorance de ce que vivent les autres restés au pays, mais aussi l’ignorance de ce que vivent les émigrés dans leur pays d’accueil. L’ignorance est aussi ce qui caractérise la relation entre Irena et Josef. De même, l’auteur analyse les rapports entre nostalgie et mémoire. La nostalgie est-elle un trop-plein de souvenirs ou, au contraire, un éloignement des souvenirs? A cette question, l’auteur répond :

Plus la nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Car la nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. 

      Autre thème majeur abordé par l’auteur qui a retenu toute mon attention : la musique. Kundera utilise l’analogie de la musique pour montrer que l’homme n’a aucune prise sur l’avenir, et qu’il est bien incapable de faire des prophéties. L’auteur souhaite montrer que les prédictions en disent davantage sur le présent de celui qui les énonce que sur le futur. A cette fin, Kundera raconte l’histoire d’un compositeur, Arnold Schönberg, qui déclarait, en 1921, que ses compositions allaient asseoir la domination allemande sur la musique pour cent ans sans se douter qu’à peine dix ans plus tard, il serait banni, parce que juif, d’Allemagne. A l’image de Schönberg qui s’est trompé dans ses prédictions, les Tchécoslovaques n’ont pu prévoir la chute du communisme dans la mesure où, dans leur esprit, il s’était implanté pour bien plus longtemps et ceux-ci ne croyaient pas la fin du tunnel si proche.

Quand Skacel s”est enfermé pour trois cents ans dans la maison de tristesse, c’était parce qu’il voyait son pays englouti à jamais par l’empire de l’Est. Il se trompait. Sur l’avenir, tout le monde se trompe.

Même lorsque l’avenir s’inscrit déjà un tant soit peu dans le présent, les hommes ne peuvent saisir toute la mesure de ce à quoi ressemblera le futur. Ainsi, Schönberg, contemporain à l’invention de la radio, a sous-estimé la révolution technologique qui s’ensuivit :

Schönberg était conscient  de l’existence de la bactérie. Déjà en 1930, il écrivait : “La radio est un ennemi, un ennemi impitoyable qui irrésistiblement avance et contre qui toute résistance est sans espoir” ; elle “nous gave de musique […] sans se demander si on a envie de l’écouter, si on a la possibilité de la percevoir”, de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi des bruits.

A travers l’histoire de Schönberg, Kundera propose une double réflexion sur la temporalité et la musique. Bien d’autres thèmes sont ainsi discutés par l’auteur, allant de simples digressions sur l’Histoire du communisme à la critique du capitalisme frénétique post-soviétique. Enfin, impossible de lire cette oeuvre sans penser à l’histoire personnelle de Kundera, ayant quitté la Tchécoslovaquie pour la France en 1975.

      Ces passages qui s’inscrivent, tels de mini-essais, dans le récit sont ce qui m’a le plus intéressée et plu dans le livre. Comme toujours dans les romans de Kundera, c’est cette oscillation, cette forme mi-roman mi-essai qui donne toute sa force au livre. Les réflexions philosophiques sont intégrées au récit et à l’histoire personnelle des personnages. Ainsi, la voix de l’auteur s’immisce dans le récit et rompt brutalement l’illusion romanesque. Kundera sollicite donc tout à la fois la raison et l’intelligence du lecteur pour saisir la mise en perspective du roman, mais en appelle aussi à ses émotions et son empathie pour suivre l’histoire des personnages.

      Bien que ce roman aborde un thème qui me passionne et que le sujet soit superbement exploité (profondément, et en prenant le sujet à contre-pied), j’ai terminé la lecture du roman avec un goût doux-amer. Comme toujours dans ses livres, je ne comprends pas pourquoi Kundera malmène aussi systématiquement les personnages féminins dans ses romans. On espère pour Irena, pour sa reconstruction, pour son retour peut-être salvateur, mais, comme Tereza dans L’Insoutenable Légèreté de l’Etre, l’auteur la confronte aux pires réalités.

      Néanmoins, malgré le redoutable pessimisme de l’auteur, je conseille la lecture de ce roman car on ressort toujours grandi d’un roman de Kundera.

Basel – Bâle

         Me voilà de retour avec un nouveau type d’article afin de partager ma récente visite de Bâle. Bâle est une ville que je tenais particulièrement à visiter. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, elle se situe en Suisse alémanique, c’est-à-dire dans la partie majoritairement germanophone du pays. Ensuite, de nombreuses personnalités d’importance sont nées, ont vécu ou sont mortes dans cette ville. C’est le cas de Roger Federer qui y est né, mais c’est surtout dans cette ville qu’Érasme a élu résidence pour quelques années cruciales de sa vie marquées par son opposition à Luther, et d’où il publiera la majeure partie de son œuvre. Enfin, à peine quelques années plus tard, c’est à Bâle que Sébastien Castellion a trouvé refuge pour échapper au totalitarisme de Calvin.

       C’est surtout en pensant à Érasme et à Sébastien Castellion que j’ai visité la ville -deux humanistes du XVIème siècle que Bâle a accueillis dans leur lutte contre l’intolérance, le fanatisme et la violence et auxquels Stefan Zweig a si bien rendu hommage dans deux biographies extrêmement brillantes : Érasme, Grandeur et Décadence d’une Idée et Conscience contre Violence. 

       Profitant d’une météo plus que clémente, je suis partie à la découverte de cette ville plusieurs fois historique. Le premier lieu symbolique visité est le Rathaus -l’hôtel de ville- au sein duquel trône une statue du gouverneur romain Lucius Munatius Plancus, fondateur de la ville. C’est un superbe monument, haut en couleurs, où siège le gouvernement du canton.

Le Rathaus, vu de la Marktplatz

Le Rathaus, vu de la Marktplatz

Statue de Lucius Munatius Plancus

Statue de Lucius Munatius Plancus

Rathaus vu de la cour

Rathaus vu de la cour

 

      La ballade s’est poursuivie tout au long de la Eisengasse jusqu’aux abords du Rhin et du Mittlere Brücke, l’occasion d’arpenter l’une des artères commerciales de la ville et d’acheter quelques souvenirs. Au-delà du pont, la berge (Unterer Rheinweg) permet de se poser au soleil dans un petit quartier calme.

Die Mittlere Brücke

Die Mittlere Brücke

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Mittlere Brücke vu du Unterer Rheinweg

Mittlere Brücke vu du Unterer Rheinweg

      De retour de l’autre côté du Rhin, une petite rue passée presque inaperçue (Rheinsprung et Augustinergasse) mène à la Munsterplatz. La place concentre un square où quelques personnes jouaient à la pétanque, un lycée, mais surtout la somptueuse cathédrale de Bâle.

Hans Duttelbach des Turmbläsers Haus am Rheinsprung

Hans Duttelbach des Turmbläsers Haus am Rheinsprung

Le Mittlere Brücke vu du Rheinsprung

Le Mittlere Brücke vu du Rheinsprung

Augustinergasse

Augustinergasse

Munsterplatz

Munsterplatz

Joueurs de pétanque, Munsterplatz

Joueurs de pétanque, Munsterplatz

 

Cathédrale de Bâle

Cathédrale de Bâle

Intérieur de la cathédrale

Intérieur de la cathédrale

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     A l’heure du déjeuner, quel meilleur endroit pour se restaurer et profiter du soleil que l’insolite fontaine Tinguely (Tinguely Brunnen)? Créée en 1977 par l’artiste plasticien suisse, elle met en scène divers mécanismes drainant l’eau de la fontaine de façon ludique.

Tinguely Brunnen

Tinguely Brunnen

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      Après le déjeuner, nous avons fait une ballade dans les petites rues qui mènent sur les hauteurs de la ville. Puis, nous nous sommes posés dans un très beau quartier situé autour du Lycée Leonhard (Leonhard Gymnasium) qui surplombe la Kohlenbergasse, une des rues les plus importantes de la ville.

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Votre humble serviteuse (si si! c'est rare, mais ça se dit!)

Votre humble serviteuse (si si! c’est rare, mais ça se dit!)

      Le temps est ensuite venu de flâner sur la Freie Strasse et ses nombreux magasins, de goûter au chocolat suisse (évidemment!), puis d’acheter une carte postale afin de conclure cette superbe journée.

      L’architecture de la ville est ce qui m’a le plus marquée lors de cette visite. La ville (et ses toits en particulier) sont exactement à l’image de ce que j’imaginais lorsque cette ville est évoquée : les façades, les tours en clochers, l’empreinte du protestantisme avec les multiples temples et églises réformées, l’absence d’icônes… La vieille ville est absolument magnifique. L’architecture traditionnelle côtoie de façon assez harmonieuse l’architecture moderne. La ville est très vivante et animée, des populations de divers âges se croisent. Surtout, le réseau de transport urbain (tram principalement) est très développé. La prépondérance du tram parmi les petites rues en pente fait indéniablement penser à Lisbonne. Le tram est si présent qu’il est érigé en symbole de la ville et surreprésenté sur de nombreux souvenirs.

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Meursault, Contre-Enquête – Kamel Daoud

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     (J’ai choisi cette couverture car c’est précisément l’édition algérienne de l’oeuvre que j’ai lue. Il semblerait qu’il y ait quelques différences significatives entre les éditions française (Actes Sud) et algérienne (Barzakh). Si des faits relatés ici ne se trouvent pas dans l’édition française, je vous saurais fort gré de m’en faire part ! )

      Ce premier roman du journaliste algérien Kamel Daoud a bien failli être le lauréat du Prix Goncourt 2014, à une voix près face au roman Pas Pleurer de Lydie Salvayre. L’auteur est journaliste au Quotidien d’Oran et sa chronique polémique “Raïna Raïkoum” est la plus lue d’Algérie. Il est connu pour ses prises de position sans concession sur l’actualité de son pays, mais aussi sur l’actualité internationale. Il est également tristement célèbre depuis décembre dernier, lorsqu’un imam salafiste algérien, Abd El Fettah Hamdache, a lancé une fatwa contre lui, l’accusant d’être un “mécréant, apostat et sionisé […] qui insulte Dieu”  et appelant le gouvernement algérien à le condamner à mort.

      Bien qu’il s’agisse du premier roman de l’auteur, voilà une oeuvre magistrale et audacieuse. Ce roman, c’est l’histoire de Haroun, le frère de l’Arabe tué par Meursault dans L’Etranger d’Albert Camus. Cet Arabe, à qui il n’est même pas donné de prénom, a pourtant bien un nom, une famille, une histoire. Daoud donne au narrateur, Haroun, un droit de réponse à L’Etranger tout en adoptant la forme du long soliloque nocturne dans un bar caractéristique de La Chute, l’autre grand roman de Camus. C’est ainsi un formidable jeu de miroirs tendu sur l’ensemble de l’oeuvre de Camus que Kamel Daoud donne à lire.

      Interrogé par un universitaire qui envisage d’écrire un livre sur l’oeuvre de Camus, Haroun, a décidé de réhabiliter son frère, l’Arabe, Moussa. De clamer son prénom, de lui rendre justice. Mais sa logorrhée est aussi l’occasion pour lui de laisser éclater la colère sourde qu’il a gardée en lui toutes ces années pendant lesquelles il a grandi dans l’ombre du frère défunt. Haroun raconte qu’il n’avait que sept ans lorsque Meursault a lâchement tué son frère, et que cet acte affreux a bouleversé sa vie. Il évoque le deuil éternel de sa mère, “M’ma” -avec qui il forme désormais un couple depuis que son père et Moussa sont morts-, la culpabilité d’être vivant et la difficulté de vivre avec le fantôme du frère absent et pourtant si présent. Le narrateur exprime l’amertume qu’il a gardée contre sa mère qui l’a maintenu toute sa vie dans un deuil morbide, absurde et étouffant :

Je te l’ai déjà dit, le corps de Moussa ne fut jamais retrouvé.

Ma mère, par conséquent, m’imposa un strict devoir de réincarnation. Elle me fit ainsi porter, dès que je fus un peu plus costaud, et même s’ils m’allaient trop grand, les habits du défunt -ses tricots de peau, ses chemises, ses chaussures-, et ce jusqu’à l’usure. Je ne devais pas m’éloigner d’elle, me promener seul, dormir dans des endroits inconnus ou, lorsque nous étions encore à Alger, m’aventurer au bord de la mer. La mer surtout. M’ma m’a appris à en craindre la trop douce aspiration -à tel point que, jusqu’à aujourd’hui, la sensation du sable se dérobant sous la plante des pieds, là où meurt la vague, reste associée pour moi à la noyade. M’ma, au fond, a voulu croire, et pour toujours, que c’étaient les flots qui avaient emporté le corps de son fil. Mon corps devint donc la trace du mort et je finis par obéir à cette injonction muette.

Il se souvient avec douleur et honte de sa vieille mère se traînant de rue en rue dans Alger, des jours entiers, à la recherche du coupable ou d’un membre de sa famille pour psalmodier les pires malédictions contre celui qui lui a enlevé son fils.

    Haroun crache également son fiel contre Meursault qui n’a pas seulement tué Moussa mais aussi toute sa famille, la privant d’une dépouille et d’une tombe et jetant sur elle le voile noir d’un deuil sans fin. Il s’insurge contre le fait que Meursault ait été condamné par les “Roumis” (les Français) pour n’avoir pas pleuré la mort de sa mère plutôt que pour avoir tué son frère. Il lui en veut d’avoir élaboré de fausses excuses, telles que la chaleur et le soleil, pour justifier la mort de Moussa. Il l’accuse enfin d’avoir sali la mémoire de Moussa dans son livre : selon Haroun, Moussa n’a jamais été le proxénète que Meursault a décrit.

      Tout le roman de Kamel Daoud est traversé par des réminiscences camusiennes. Entre le monologue inspiré de La Chute et les nombreuses références qui s’égrènent tout au long de l’oeuvre (le Mythe de Sisyphe par exemple), l’effet miroir avec L’Etranger est saisissant. Meursault n’est pas plus étranger que Haroun : ce sont deux étrangers devant faire face à l’absurde. Le narrateur n’est autre que le Doppelgänger du héros de Camus. Ainsi, le roman s’ouvre sur cette phrase qui entre en résonance directe avec celle de Camus : “Aujourd’hui, M’ma est encore vivante“, qui souligne le rapport à la mère par quoi tout commence. On reconnaît également une certaine symétrie entre Salamano qui hurle sans cesse sur son chien et le voisin du narrateur qui récite le Coran à tue-tête, ou lorsque le narrateur avoue détester les vendredis, de même que Meursault haïssait les dimanches. Haroun, comme Meursault, s’est rendu coupable d’un crime gratuit commis pour venger Moussa. Chacun met en évidence l’absurdité de la vie de l’autre. Ainsi, tout comme Meursault est condamné pour n’avoir pas pleuré la mort de sa mère, Haroun n’est pas condamné pour avoir tué un Français, mais pour n’avoir pas participé à la guerre de libération : aucun des deux protagonistes n’est véritablement jugé  pour le meurtre qu’il a commis. Dans les deux romans, le meurtre introduit une césure dans le récit, le divisant en deux parties égales. Ainsi, le narrateur finit par incarner tous les reproches qu’il adresse à Meursault et sa haine devient identification. Il reconnaît ouvertement, par ailleurs, cette proximité avec le héros de Camus :

J’ai brièvement connu le génie de ton héros : déchirer la langue commune de tous les jours pour émerger dans l’envers du royaume, là où une langue plus bouleversante attend de raconter le monde autrement. C’est cela! Si ton héros raconte si bien l’assassinat de mon frère, c’est qu’il avait atteint le territoire d’une langue inconnue, plus puissante dans son étreinte, sans merci pour tailler la pierre des mots, nue comme la géométrie euclidienne. Je crois que c’est cela le grand style finalement, parler avec la précision austère que vous imposent les derniers instants de votre vie. Imagine un homme qui se meurt et les mots qu’il prononce. C’est le génie de ton héros : décrire le monde comme s’il mourrait à tout instant, comme s’il devait choisir les mots avec l’économie de sa respiration. C’est un ascète. 

      Derrière le récit et l’exercice de style, c’est également l’histoire de l’Algérie que Kamel Daoud revisite. La longue confession du narrateur permet de mettre en lumière un demi-siècle d’histoire algérienne. Depuis la mort de Moussa, Haroun a vécu la guerre de libération, l’indépendance et l’Algérie post-coloniale. Par ailleurs, ces références à l’histoire nationale dépassent le roman et laissent entrevoir l’auteur derrière le narrateur. Il y a, en effet, une confusion vertigineuse entre le(s) narrateur(s) et l'(es)auteur(s) : Haroun ne voit pas la différence et nomme le héros camusien  “Albert Meursault”, ce qui laisse supposer -si l’on reste fidèle au jeu de miroir installé dès le début du roman- qu’une telle symétrie est envisageable entre Haroun et Daoud. Cela tient au fait qu’en Algérie, texte et auteur sont inéluctablement confondus autour de Camus. Ainsi, lorsque l’on connaît les chroniques de Kamel Daoud dans le Quotidien d’Oran ou pour Slate Afrique, on reconnaît quelques grands sujets chers à l’auteur et l’on ne peut être indifférent à la critique acerbe de Haroun de l’Algérie bigote où la religion prend trop de place et anesthésie le peuple, ainsi que de ce que l’Algérie nouvellement indépendante a fait de sa liberté :

La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. Je déteste les vendredis depuis l’indépendance, je crois. 

[…]

La foi, chez nous, flatte d’intimes paresses, autorise un spectaculaire laisser-aller chaque vendredi, comme si les hommes allaient vers Dieu tout chiffonnés, tout négligés. […] C’est l’heure de la prière que je déteste le plus -et ce depuis l’enfance, mais davantage encore depuis quelques années. La voix de l’imam qui vocifère à travers le haut-parleur, le tapis de prière roulé sous l’aisselle, les minarets tonitruants, la mosquée à l’architecture criarde et cette hâte hypocrite des fidèles vers l’eau et la mauvaise foi, les ablutions et la récitation. 

[…]

J’ose te le dire, j’ai en horreur toutes les religions. Toutes! Car elles faussent le poids du monde. J’ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin, de le prendre par le cou et de lui hurler d’arrêter sa récitation de pleurnichard, d’assumer le monde, d’ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d’arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers le cieux et ne reviendra jamais. […]

Les  gens me regardent curieusement parce qu’à mon âge je ne prie personne et ne tends la main à personne. Cela ne se fait pas d’être si proche de la mort sans se sentir proche de Dieu.

A travers le récit de Haroun, Kamel Daoud dresse également un constat lucide sur la situation de l’Algérie contemporaine, notamment sur son replacement dans un grand ensemble arabe au détriment de la nation contre lequel l’auteur s’est plusieurs fois insurgé dans ses chroniques. Ainsi, Haroun s’insurge à son tour : “On le désignait l’Arabe, même chez les Arabes. C’est une nationalité, “Arabe”, dis-moi?. De même, Haroun compare la terre algérienne à une prostituée qui peine à se relever de la colonisation  (“Si tu m’avais rencontré il y a des décennies, je t’aurais servi la version de la prostituée/terre algérienne et du colon qui en abuse par viols et violences répétées“) et raconte comment la guerre de libération a déchaîné la violence dans le pays : “la bête qui s’était nourrie de sept ans de guerre était devenue vorace. On tuait beaucoup“. “On en avait le droit puisqu’un roumi n’est pas un musulman“. Haroun témoigne avoir vu “se consumer l’enthousiasme de l’indépendance et échouer les illusions et remarque amèrement que les Arabes aujourd’hui “tournent en rond entre Allah et l’ennui“. Derrière les mots de Haroun, on devine Kamel Daoud se désolant que son pays n’ait pas su conquérir son identité.

      Cette symétrie entre Meursault/Camus d’une part, et Haroun/Daoud d’autre part, est également frappante dans le choix de la langue française. Ici encore, on ne peut faire l’impasse sur ce que représente le français pour l’auteur. Kamel Daoud a appris le français en autodidacte dans une Algérie décolonisée qui a évincé cette langue de ses institutions et son histoire. Par conséquent, le choix du français est important et détonne dans ce contexte post-colonial. On se souvient des mots qu’avait eu Yacine Kateb au sujet de la langue française en Algérie dont il disait qu’elle était “un butin de guerre”. Kamel Daoud semble revenir sur cette affirmation lorsqu’il fait dire au narrateur que “les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant“. Haroun apprend le français pour enquêter sur le meurtrier, non pas “pour pouvoir parler comme les autres, mais pour retrouver un assassin, sans me l’avouer au départ“. Dans le choix d’apprendre le français, il y a la volonté du narrateur de pouvoir informer M’ma sur le meurtre de son fils. Ironie de l’histoire, là où l’apprentissage de cette langue devait rapprocher ces deux êtres, la langue française finit par les séparer et permettre à Haroun de s’émanciper de sa mère. Singulièrement, Haroun se met à lire et relire L’Etranger qu’il a reçu de Meriem -une universitaire dont il est tombé amoureux- non plus pour glaner des indices, mais “pour y retrouver les traces de cette femme, sa façon de lire, ses intonations studieuses“. On le devine, Meursault, Contre-Enquête est un roman qui commence sur la haine de Haroun pour Meursault mais finit ailleurs.

      Outre le choix symbolique du français, la langue est un pur délice. Kamel Daoud joue savamment avec l’alternance symbiotique entre style oral et écrit, entre les phrases qui crient la douleur et l’amertume de Haroun et celles qui mènent à la réflexion. L’écriture est majestueuse, juste et parfois poétique. De toute évidence, il faut avoir lu L’Etranger de Camus pour profiter pleinement du roman et en saisir toutes les subtilités et les richesses. Loin d’être un règlement de comptes littéraires, ce roman est tout à la fois un hommage et une réappropriation qu’il faut s’empresser de lire.

L’Arabe du Futur – Riad Sattouf

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      Enfin je l’ai lue! Plusieurs mois que je trépignais d’impatience de lire cette BD au titre plus qu’alléchant. Je connaissais Riad Sattouf par ses apparitions dans Fluide Glacial et son inénarrable personnage de Pascal Brutal qui me faisait beaucoup rire à ses débuts, et dont, je dois dire, je m’étais lassée. Lorsque j’ai entendu parler de cette BD, je fus étonnée de découvrir qu’il en était l’auteur, et pour cause : j’étais loin d’imaginer qu’il avait eu une telle enfance!

      J’ai donc dévoré cette BD. Riad Sattouf est né d’un père syrien docteur en Histoire et d’une mère bretonne qui se sont rencontrés pendant leurs études à la Sorbonne. Bien que la BD retrace les premières années de l’enfance de l’auteur, c’est surtout la figure du père dont il est ici question. A la fin des études de ce dernier, au début des années 70, toute la petite famille part en Libye où le père de l’auteur (Abdel-Razak) a obtenu un poste de Maître à l’université. C’est donc l’occasion de découvrir la Libye de Kadhafi. Le père de Riad Sattouf se reconnaît rapidement dans les ambitions du Guide qui, à l’instar de Nasser, prône le panarabisme. Néanmoins, la loi sur les échanges d’emploi désillusionnera définitivement le jeune universitaire et la petite famille rentre en France, pour repartir aussitôt dans le pays natal du père, la Syrie.

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      La Syrie ouvre un autre chapitre de la BD. Bien que toujours dans le monde arabe, la Syrie est un pays bien différent de la Libye. Sous la dictature militaire socialiste d’Hafez Al-Assad, le pays est plus religieux et en guerre perpétuelle contre Israël. A Ter Maaleh, le village natal du père, l’ambiance est radicalement différente. Les cousins de Riad Sattouf sont violents dans leurs jeux qui n’en sont pas vraiment finalement, car ces derniers s’en prennent régulièrement physiquement à Riad Sattouf qui, étant le seul enfant blond, est assimilé à un juif, l’ennemi héréditaire. Il avoue que “Yahoudi” (“juif”) est le premier mot en arabe syrien qu’il ait appris. Les appels à la prière du muezzin rythment les journées, le village est très sale, pollué et pauvre. La répression et la censure sont visibles (notamment par les pages arrachées aux magazines et aux pendus exhibés dans la ville de Homs). Le poids de la religion dans le mode de vie traditionaliste des Syriens et la haine d’Israël sont réellement les deux leitmotifs de l’expérience syrienne du petit Riad Sattouf. A titre d’exemple -et de façon tout à fait intéressante-, ses cousins lui apprennent les pires insultes en Syrie : on découvre qu’insulter la religion est l’insulte suprême et donne le ton : “Maudit soit ton dieu. Cette insulte, tu peux pas la dire à un musulman. Tu peux la dire à un chrétien ou un juif que t’as prévu de tuer“. Plusieurs fois, le petit Riad se fait agresser par ses oncles (à peine plus âgés que lui) qui l’apostrophent : “Retourne en Israël!“.

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      Cependant, le véritable personnage principal de cette BD n’est pas l’auteur lui-même, mais son père, Abdel-Razak. C’est un personnage à la personnalité complexe et paradoxale. Né en Syrie et ayant étudié à Paris, il est obsédé par l’éducation et par l’idée de faire de son fils “l’Arabe du futur”. Seul membre de la famille à être instruit et à se tenir éloigné de la religion, il ambitionne d’éduquer le monde arabe et de le sortir de ses vieilles bigoteries. Mais c’est aussi un personnage pétri de superstitions et de clichés. Il est ouvertement machiste et patriarcal, prend régulièrement parti pour les sunnites, croit au diable, assume son antisémitisme et prône la peine de mort. Ainsi, dans l’un des nombreux passages qui m’ont marquée du livre, il explique à Riad qu'”être chrétien dans un pays musulman c’est une provocation. Quand tu vis dans un pays musulman, tu dois faire comme les musulmans. C’est pas compliqué. Tu te convertis et t’es tranquille“, ce qui est pour le moins surprenant venant d’un homme qui se revendique anti-religieux et qui a fait une bonne partie de ses études à Paris dans une société multiculturelle. En somme, il s’agit d’un homme coincé entre deux mondes, entre modernité et tradition : on ne le sent pas à l’aise lorsqu’il corrige ses copies pendant que son frère et sa mère font la prière, et en même temps, il est foncièrement rétrograde (et parfois bigot malgré lui) lorsqu’il explique le monde et la Syrie à son fils. Ceci est particulièrement frappant lorsqu’il insiste pour que Riad aille à l’école le plus tôt possible pour apprendre à lire, mais qu’il lui donne le Coran comme première lecture. On ressent constamment cette tension en lui, notamment lorsqu’il avoue être très bouleversé après une dispute avec son frère (très religieux, qui a fait son pèlerinage à la Mecque) qui lui a dit que sa place n’était pas en Syrie et qu’il devrait retourner en Occident.

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      Le véritable atout de la BD est le point de vue de l’enfance par lequel tout est abordé. Riad Sattouf raconte ici les souvenirs de ses plus jeunes années et il a su garder ce prisme du regard candide et enfantin, comme une tabula rasa, pour narrer son histoire qui permet un regard sans complaisance. Par conséquent, le lecteur est témoin de situations parfois déroutantes d’un enfant qui admire un père qui dit des horreurs. Ce point de vue d’enfant par lequel tout est raconté implique que le lecteur ne juge pas l’auteur, qui était petit et admirait un père qu’il n’était pas encore capable de juger. De même, ce regard donne des clés pour comprendre les positions et les excès du père.

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      Cette figure imposante du père a tendance à effacer la mère de Riad Sattouf dont l’auteur est pourtant très proche. Elle, qui se rend au rencard par pitié pour Abdel-Razak lorsqu’ils se rencontrent, proteste contre le racisme du père mais s’efface au fur et à mesure de la BD. Jamais on ne lui demande son avis pour les voyages entrepris à travers le monde arabe. En Syrie, le petit Riad et sa mère découvrent un monde et une culture absolument inimaginables pour des Occidentaux. Ainsi, elle est la seule femme non voilée et aux longs cheveux blonds (comme l’auteur), ce qui ne manque pas d’incommoder les autres membres de la famille et de l’isoler. Le père ne la ménage pas en la laissant s’occuper seule des enfants et en renâclant à lui acheter un magazine français qui comptera pour sa seule lecture pour des mois.

      Riad Sattouf a avoué que le début de la guerre en Syrie et les difficultés qu’il a rencontrées pour faire venir sa famille en France l’ont décidé à commencer le récit de L’Arabe du Futur. Et en effet, il n’est pas, je pense, de meilleure période pour lire cet ouvrage qui permet de plonger dans deux pays (Libye et Syrie) qui ont rapidement sombré dans le chaos du printemps arabe et de la guerre civile. Cette BD est vraiment intéressante à plusieurs égards. Tout d’abord, elle permet de découvrir ces deux pays -aujourd’hui complètement bouleversés- à une époque proche mais qui semble déjà si lointaine. On comprend les différences fondamentales entre la Libye et la Syrie. A la lumière des événements d’aujourd’hui, le passage sur la Syrie en particulier permet de jeter un regard rétrospectif sur ce pays et les Syriens avant que celui-ci ne tombe dans le chaos que l’on connait désormais. La haine des Juifs, le poids de la religion, des coutumes et du mode de vie traditionaliste, la violence omniprésente et intégrée dès le plus jeune âge permet, si ce n’est de véritablement entrevoir des signes avant-coureurs de la catastrophe actuelle, au moins d’avoir un aperçu de ce qu’était la Syrie avant le conflit qui déchire ce pays aujourd’hui. Parler de cette époque permet également de mesurer le fossé qui s’est creusé entre l’avant-guerre et aujourd’hui : croiser des jeunes coiffés à la Dallas devant un magasin de cassettes à Homs ne doit plus être courant en ce moment….

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      Par la revue ainsi rédigée, on peut aisément deviner que j’ai surtout eu une lecture politique de la BD. J’y ai puisé toutes les informations possibles pour mieux resituer le conflit actuel dans l’histoire longue de la région. J’ai été frappée -bien que j’en fusse informée- par la prégnance de l’antisémitisme, le poids du religieux et l’omniprésence de la violence en Syrie. Derrière un dessin et un ton léger, empreint d’humour et de candeur enfantine, le fond révèle la violence de la dictature et de la société syrienne. De plus, passionnée par les rapports Orient-Occident, il était naturel que cette BD me plaise au point d’être impatiente déjà de lire le deuxième tome dont la sortie est prévue pour mai-juin prochain.

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      Néanmoins, plusieurs lectures sont possibles : on peut tout à fait lire cette BD pour se divertir, ou pour en apprendre davantage sur l’auteur si on est un(e) lecteur(rice) assidu(e) de Riad Sattouf. Je suis convaincue qu’elle ne peut qu’intéresser. De plus, lire cette BD est un véritable plaisir visuel. Le dessin est attachant (on ne résiste pas à la bouille que s’est dessinée l’auteur) et la bichromie choisie pour illustrer les différents pays (bleu pour la France, jaune pour la Libye et rose pour la Syrie) permet d’installer des ambiances différentes pour chaque expérience.

      Enfin, de nombreux passages vraiment drôles ponctuent le récit de la jeunesse de l’auteur. J’ai particulièrement ri lorsque la famille de Riad Sattouf découvre qu’il a un don pour dessiner Pompidou ou lorsqu’il explique assimiler Dieu à Georges Brassens.

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    J’espérais ardemment que L’Arabe du Futur gagne le Fauve d’Or du festival d’Angoulême et c’est avec joie que j’ai appris que Riad Sattouf en était le lauréat, ce qui est amplement mérité.

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Plus de livres #2

      Un nouveau post dans cette série “Plus de livres” dont le principe –je répète car le #1 remonte un petit peu maintenant- est de lister les livres que j’ai lus mais que je n’ai pas eu le temps de chroniquer ou critiquer. Comme j’avais souligné pour le #1, mon rythme d’écriture n’équivaut pas du tout à mon rythme de lecture : de ce fait, j’enchaîne les livres alors que j’enchaîne beaucoup plus moyennement les articles. Cette série permet donc de citer les livres lus qui ne figurent pas sur ce blog.

Dans l’ordre chronologique pour l’année qui vient de s’écouler :

* Malala (with Christina Lamb), I Am Malala : The Girl Who Stood Up for Education and Was Shot by the Taliban. 

*Amin Maalouf, Les Désorientés.

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*Marjane Satrapi, Persépolis.

*Michael Godwin and Dan E. Bur, Economix, la première histoire de l’économie en BD. 

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*Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle.

*Raphaël Enthoven, Matière Première.

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*Catherine Meurisse, Alexandre Dumas, Causerie sur Delacroix.

*Philippe Geluck, Peut-on Rire de Tout?

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*Pascal Boniface, La France Malade du Conflit Israélo-Palestinien.

*Stefan Zweig, Marie Stuart.

                           Légende d’une Vie.

                           Amok.

                           Lettre d’une Inconnue.

                           La Confusion des Sentiments.

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*Roger J. Azzam, Liban, L’instruction d’un crime.

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*Isabelle Rossignol, Tête Nue.

*Alexandre Astier, Kaamelott, Texte Intégral, Livres I, II, III.

Olympe de Gouges – Catel Muller & José-Louis Bocquet

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      Voilà un nom et une BD qui ne manqueront pas d’intéresser toute féministe digne de ce nom. C’est à Olympe de Gouges, en effet, que l’on doit la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Cette BD retrace la vie de celle qui est souvent reconnue comme la première féministe française, de sa plus tendre enfance jusqu’à sa fin tragique sous la lame de l’échafaud.

     Née Marie Gouze, fille illégitime d’Anne-Olympe et de Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, homme de lettres de Montauban, Olympe de Gouges est, depuis son plus jeune âge, passionnée par la lecture et la poésie. A l’adolescence, sous l’influence de Valette, un poète humaniste qui admire Voltaire et la courtise, Olympe est tenue informée des grands débats philosophiques qui animent Paris. Néanmoins, elle se résout à un mariage de raison à 17 ans avec Louis-Yves Aubry, fils d’un riche traiteur, qui mourra de fièvre et la laissera veuve à 18 ans. Prenant le pseudonyme Olympe de Gouges, elle s’installe à Paris avec son fils Pierre et Jacques Biétrix de Cubières, son nouvel amant (avec lequel elle refusera toujours de se marier pour continuer à avoir le droit d’écrire et publier sans l’autorisation légale du mari requise, à l’époque, pour toute femme auteur). Passionnée de théâtre et admiratrice de Jean-Jacques Rousseau, Olympe de Gouges écrit alors des pièces jouées par une petite troupe amateure qu’elle dirige.

       Elle prend des cours avec Condorcet et lit Laclos qui prône l’éducation des femmes et l’ouverture de la littérature à la gente féminine. Très vite, elle s’intéresse à la politique et aux problématiques de l’époque, notamment aux populations brimées et méprisées dont la cause est proche de celle des femmes. Par le biais de son coiffeur-perruquier, elle s’intéresse à l’esclavage et à la condition des Noirs. Elle s’entretient également avec Saint Georges, directeur de l’Académie Royale de musique et lui demande: “Pour frayer votre chemin dans ce monde, vous a-t-il fallu compter comme un atout ou comme un handicap votre singularité?“. Lorsque celui-ci lui avoue être évincé de certaines corporations ou de subir quelques pressions à cause de sa couleur, elle s’interroge : “En concevez-vous de l’amertume? du ressentiment?“, ce qui entre en résonance avec son combat naissant pour la cause des femmes. C’est ainsi qu’elle rédige ses premiers écrits d’essence véritablement politique d’abord dirigés contre l’esclavage, tels que L’esclavage des Noirs, drame indien. 

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      Les premiers événements de la Révolution poussent le roi à convoquer les Etats Généraux et Olympe enrage de ne pas pouvoir voter car elle est une femme. Elle s’insurge: “La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune“. Elle entreprend la rédaction de lettres publiques dans lesquelles elle enjoint les femmes à participer aux débats de société et demande aux hommes d’associer celles-ci aux débats politiques, malgré les arguments de son ami Louis-Sébastien qui affirme que ses écrits n’auront que peu d’effets dans la mesure où les femmes -auxquelles Olympe s’adresse- ne savent pas lire et que son travail sera donc jugé par des hommes. Elle persiste et rédige un dialogue entre la France et la Vérité dans lequel elle fait dire à la France: “Que sait-on si une femme ne vaut pas un homme en politique? L’Histoire de tous les pays prouve assez que les femmes ne sont pas toujours inutiles“.

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      Passionnée par les troubles politiques de son temps auxquels elle prend entièrement part, elle déménage à Versailles pour suivre les Etats Généraux. Elle multiplie les publications de lettres ouvertes adressées à l’Assemblée dans lesquelles elle donne libre cours à ses idées :

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Olympe de Gouges profite de la révolte des amazones et de leur marche de Paris à Versailles pour montrer que les femmes ont un rôle à jouer dans la Révolution et que les droits accordés aux hommes doivent être étendus à leurs concitoyennes. Elle regrette que “le législateur a[it] déjà oublié les femmes dans cette Révolution” et publie la Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, mais constate rapidement que “Donner le pouvoir aux femmes, c’est demander de changer la société de manière encore plus brutale que de guillotiner le Roi!“.

      A l’époque où la liberté de la presse devient totale, Olympe de Gouges entend bien user et abuser de ce droit. Dans des pamphlets enflammés, elle fustige les Montagnards -Marat et Robespierre en tête-  qu’elle considère être des tyrans et accuse de dénaturer la Révolution. Ses plus proches amis la mettent en garde sur ses positions : son statut de femme ne la protégera pas toujours. Elle répond, sans détour : “Alors cela signifiera que l’on m’entend enfin et que mes mots ont fait oublier mon sexe!“.

      Consciente que la France est girondine mais que le pouvoir à Paris est montagnard, elle croit bénéficier du soutien de la Nation en publiant son ultime affiche Les Trois Urnes qui l’enverra pourtant tout droit en prison pour avoir, par ses écrits, remis en question la République “une et indivisible” selon ses contradicteurs. Elle est traduite le 2 novembre 1793 devant le Tribunal révolutionnaire de Fouquier-Tinville qui la condamne à mort. Elle sera guillotinée le lendemain. Après son exécution, le procureur de la Commune de Paris jettera publiquement l’opprobre sur elle et découragera les femmes qui souhaitent suivre son exemple :

“l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes […] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vous, voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes”.

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      On doit à Olympe de Gouges d’avoir voulu -et essayé- de balayer les préjugés qui opprimaient les femmes : autant les hommes sont libres de se servir de leur âme pour penser, autant les femmes sont inexorablement tournées vers leur corps, pour faire des enfants. Le statut de la femme dépend alors exclusivement de sa position dans la sphère familiale. Olympe de Gouges revendique l’éducation des femmes qu’on laisse délibérément dans l’ignorance, et ce droit à l’éducation (notamment d’être éduquées à d’autres choses qu’aux romans et pièces de théâtre sentimentaux, et davantage aux choses de leur temps) est l’un des premiers et des plus importants de sa Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Elle souhaite aussi dégager la femme de l’autorité masculine qui la met sous tutelle toute sa vie, du père au mari, et rejette le mariage qui fait de la femme la propriété de l’homme. Elle bénéficie, dans ce domaine, de l’aura des précédents écrits de Montesquieu et Diderot qui avaient dénoncé cet état de fait auparavant. Elle demande donc le droit pour les femmes de ne pas se marier, ou le cas échéant, d’autoriser le divorce. Tout comme Michelet qui avait déclaré “Ce qu’il y a dans le peuple de plus instinctif, de plus inspiré, ce sont les femmes. […] Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le Roi” , Olympe de Gouges emploie sa vie à montrer que, de par leur rôle fondamental dans les événements de la Révolution, les femmes méritent le statut de citoyenne autrement que par le lien de mariage avec leur mari.

      La Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne est le premier grand texte féministe connu. A ce jour, il n’a toujours aucune valeur juridique et n’est jamais entré en vigueur. Les idées d’Olympe de Gouges résonnent encore aujourd’hui pour nombre de sujets. Maintes fois cette dernière s’est plainte du fait que les femmes ne savent régner que sur la faiblesse des hommes, pour un peu qu’elles soient belles et aimables, et n’a cessé d’exhorter ses contemporaines, mais aussi ses éternelles “soeurs” -donc toutes les femmes, de toutes les époques- à se battre davantage pour leurs droits : “Femme, réveille-toi “, “O Femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles?” scande-t-elle dans sa déclaration.

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      Pour donner mon avis, sans surprise, j’ai beaucoup aimé ce roman graphique. De toute évidence, le sujet me passionne dans la mesure où j’ai toujours été admirative d’Olympe de Gouges et de sa hardiesse. Il est vrai que le début de la BD est assez long : revenir sur son enfance, s’attarder sur énormément de détails alourdit un peu le récit. Il faut néanmoins reconnaître, a posteriori, que ce début un peu lent permet à ceux qui n’ont aucune connaissance d’Olympe de Gouges de se familiariser avec les éléments qui se sont révélés décisifs dans sa vie d’adulte engagée. Cela permet de s’arrêter sur les discriminations dont a été victime la jeune Marie (son vrai prénom) à l’époque et qui ont façonné son futur combat politique. En ce sens, la BD aborde le sujet de façon très pédagogique et ceux qui découvrent véritablement Olympe de Gouges avec cette BD ne seront pas perdus. Quelques bémols et partis pris, ici et là, ont pu, de temps à autres, me décevoir. Je trouve dommage que, afin de mettre en évidence sa liberté, le caractère totalement libertaire d’Olympe de Gouges ne soit abordé qu’à travers le prisme de sa vie sentimentale. Bien que je reconnaisse, que pour l’époque, son mode de vie contrastait beaucoup avec ce qui était communément admis, je regrette que cela soit exclusivement abordé du point de vue de sa frivolité. Dans ses lettres publiques, on comprend que son désir d’émancipation allait, en effet, bien au-delà du fait d’avoir plusieurs amants simultanément. Ceci, il faut l’avouer, la BD ne le rend pas fidèlement.

     Les 500 pages de cette BD ne doivent pas décourager les intéressé(e)s, car la lecture se fait très rapidement et les chapitres alternent, semble-t-il volontairement, les sujets. De plus, cette BD est une excellente occasion de revenir sur les dates et les événements clés de la Révolution française et d’en comprendre les luttes internes entre royalistes et orléanistes, puis entre girondins et montagnards. Enfin, plusieurs illustres contemporains d’Olympe de Gouges trouvent ici une place de choix : entre Voltaire, Rousseau, Benjamin Franklin, Condorcet, c’est aussi au cœur d’une époque de stimulation intellectuelle grandiose que l’on plonge.

      Ce roman graphique confirme que la BD est un genre qui sait faire la part belle à la biographie et rend un bel hommage à cette femme idéaliste et passionnée.

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